L'arrestation d'un groupe d'artistes, dont le cinéaste Hajooj Kuka, devient une "affaire politique" dans le Soudan post-révolution

L'industrie cinématographique mondiale se mobilise depuis l'arrestation du réalisateur Hajooj Kuka, distingué dans plusieurs festivals et membre de l'Académie des Oscars. 

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Le cinéaste soudanais Hajooj Kuka tient le People’s Choice Documentary Award qui lui a été décerné pour son documentaire "Beats of the Antonov" le 14 septembre 2014 pendant le Festival du film de Toronto (TIFF) au Canada. (JEMAL COUNTESS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Hajooj Kuka, artiste et activiste qui a largement pris part à la récente révolution soudanaise, avait lui-même déjà annoncé la couleur en postant un tweet le 13 août 2020 faisant état de son prochain procès après avoir été "attaqué" durant un atelier de théâtre. "Nous avons été attaqués lors d'un atelier de théâtre à Khartoum (la capitale soudanaise, NDLR) par des instigateurs islamistes. La police a soutenu les assaillants et nous a arrêtés. Maintenant, nous attendons le procès. Y a-t-il un soutien pour les artistes ou devons-nous d'abord nous faire tuer ?" écrivait le réalisateur du documentaire Beats of the Antonov (qui a décroché le People’s Choice Documentary Award au Festival de Toronto en 2014) et de la fiction aKasha. Hajooj Kuka a récemment rejoint l'Académie des Oscars. 

Cinq artistes du Civic Lab – Duaa Tarig Mohamed Ahmed qui a été agressée durant les incidents en août, Abdel Rahman Mohamed Hamdan, Ayman Khalaf Allah Mohamed Ahmed,  Ahmed Elsadig Ahmed Hammad et Hajooj Mohamed Haj Omar alias Hajooj Kuka –, ont écopé le 17 septembre 2020 d'une peine de deux mois de prison et d'une amende de 5 000 livres soudanaises (un peu plus de 77 euros ) pour "trouble à la paix publique" et "nuisance publique", rapporte Sudan Tribune et le Strategic Initiative for Women in the Horn of Africa (SIHA), un réseau de défense des droits des femmes. Six autres membres du Civic Lab ont été condamnés pour des charges similaires par la justice soudanaise.   

Révolutionner aussi le système judiciaire 

Ce procès est devenu "une affaire politique" qui mobilise la société civile soudanaise. Cette dernière y voit l'illustration d'une nécessaire réforme de la justice dans un Soudan post-révolution, analyse le média soudanais Sudan Tribune. "Selon les partisans du changement démocratique au Soudan, l'affaire montre que les mêmes vieilles lois qui ont été faites au cours des trente dernières années par l'ancien régime pour opprimer les Soudanais sont toujours en place, a déclaré le SPA (Sudanese Professionals Association, une des organisations qui est montée au créneau, NDLR)".

Dans cet article publié le 19 septembre 2020, Sudan Tribune indique que les artistes emprisonnés ont reçu la visite de la ministre soudanaise de la Jeunesse et des Sports, Walaa Isam Elboushi, qui est venue leur "témoigner sa solidarité". Dans une déclaration publiée suite à cette rencontre, ajoute le média, les artistes ont indiqué "qu'ils (suivraient) les procédures légales et (feraient) appel des sentences 'd'une manière qui leur rende justice et contribue au processus de réformes légales et institutionnelles'".

Mobilisation internationale

Les démêlés judiciaires de ces jeunes acteurs culturels mobilisent aussi bien sur le continent qu'à l'étranger. Steven Markovitz, le producteur sud-africain de Hajooj Kuka, appelle à la mobilisation depuis que leur sentence a été prononcée. 

(Le membre de l'@TheAcademy  @hajooj+ 4 artistes emprisonnés pendant 2 mois pour de fausses accusations à Khartoum. Ecrivez à l'embassade du Soudan dans votre pays pour leur libération.) 

Un appel auquel l'industrie cinématographique a largement répondu. Notamment via la nouvelle Coalition internationale pour les cinéastes en danger (International Coalition for Filmmakers at Risk, ICFR) lancée début septembre lors de la Mostra de Venise par le Festival International du film Documentaire d'Amsterdam, le Festival International du film de Rotterdam et l'Académie européenne du cinéma (European Film Academy).

Parmi les signataires de "l'appel urgent" publié par l'ICFR, on retrouve les responsables de plusieurs grands festivals comme ceux de Toronto, Venise et Berlin, Sundance ou encore la Quinzaine des réalisateurs. La démarche est également soutenue par l'Académie des Oscars. 

(Un "appel urgent à la libération de Hajooj Kuka" a été lancé par la Coalition internationale pour les cinéastes en danger.)

Une semaine après avoir été écroué, Hajooj Kuka a pu répondre aux questions de la BBC. Dans l'entretien, il explique que ses conditions de détention, difficiles à son arrivée, ont été améliorées grâce à la mobilisation internationale. 

("On m'a coupé les cheveux et j'ai été battu, les gens devant moi ont été battus, mais grâce à la solidarité, nous sommes mieux traités maintenant. La solidarité a été magnifique – elle apporte un énorme changement pour tous les artistes au Soudan, les militants et les prisonniers." Hajooj Kuka, prison de Soba)

Sur les antennes de la BBC, le cinéaste a également insisté sur le fait que sa condamnation et celle de ses camarades est le fait de gens de "l'ancien régime" qui ont encore "le pouvoir" d'arriver à leurs fins.

En avril dernier, les Soudanais ont célébré le premier anniversaire de la chute du dictateur Omar el-Béchir. Le pays est actuellement dirigé par un gouvernement de  transition sensible à son image sur la scène internationale.

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