1 500 images exposées aux Rencontres de Bamako, la biennale africaine de la photographie

Pour fêter ses 25 ans, la 12e édition de la biennale africaine de la photographie 2019-2020 a invité 85 artistes et de nombreux collectifs.

Si, ces dernières années, la capitale malienne a été frappée de nombreuses fois par des attentats, elle "reste un havre encore stable et une capitale très portée sur les arts, dont la photo", précise l’AFP. Jusqu’au 31 janvier 2020, les Rencontres de Bamako exposent dans une dizaine de lieux le travail de nombreux artistes africains de renom et de la nouvelle génération.

Courants de conscience est l’intitulé de cette nouvelle édition.

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Depuis plus de dix ans, le Mali est confronté aux violences et aux attentats de groupes jihadistes. Treize soldats français y ont laissé la vie le 25 novembre 2019. Mais malgré ces conflits meurtriers qui endeuillent le pays et ses populations, le président malien Ibrahim Boubacar Keïta a déclaré lors de la cérémonie d'ouverture des Rencontres de Bamako au palais de Koulouba : "La photo, c'est la lumière, et nous devons avec beaucoup de détermination nous ancrer dans ce temps alors que certains pourraient nous faire croire que c'est le contraire, que c'est le temps de l'obscur que nous vivons." Fototala King Massassy
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La ministre de la Culture N'Diaye Ramatoulaye Diallo explique : "Dans cette entreprise de reconquête et de reconstruction de l'image de l'Afrique, je ne connais aucune œuvre plus puissante, plus redoutable que la photographie." Lassane Igo Diarra, le commissaire général de cette édition 2019 a ajouté : "Alors que le Sahel est en trouble, nous nous devons de faire cette biennale pour aller au-delà de certains clichés, amener la créativité, la joie, du bonheur dans la profondeur." Interrogé par "Jeune Afrique", il a précisé :  "On veut montrer que, malgré la guerre, nous sommes debout. (…) qu'une guerre se gagne aussi sur le front des images. La situation politique n'a pas été un problème. Nous gardons l'idée d'un Mali debout dans une Afrique unie et prospère."  KHALIL NEMMAOUI
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Les Rencontres de Bamako ont été fondées en 1994. En plus d’encourager et de développer la pratique photographique sur le continent, elle a permis la création d’institutions comme la Maison africaine de la photographie en 2004. Depuis un quart de siècle, elle accompagne des générations d’artistes et nombre d’entre eux sont aujourd’hui reconnus sur les grandes places du marché de l’art européen et américain. Et permet ainsi une reconnaissance de la photographie africaine sur le plan international.    FANYANA-HLABANGANE
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Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, le directeur artistique de cette 12e édition, cité dans "Le Monde" ajoute : "La culture est un dénominateur commun, un liant, un roc solide sur lequel la sécurité, le transport, le logement et l’éducation doivent se construire. Si les Africains ne comprennent pas leurs cultures, ils ne pourront jamais se protéger, construire les maisons dont ils ont besoin, nourrir leurs enfants et même s’émanciper du joug colonial ou néocolonial." Cette année, il a invité les artistes à travailler et réfléchir à la pratique artistique de la photographie en tant que courant de conscience, et précisé lors de l’inauguration : "L’instant capturé par la photographie émane d’un flot de pensées et d’associations reflétant la voix intérieure du photographe, qui est inévitablement et constamment en mouvement."     ANDREW TSHABANGU
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Interrogé par "Jeune Afrique", Bonaventure Soh Bejeng Ndikung ajoute : "Dans la littérature, le terme Courants de conscience (en référence au morceau éponyme de 1977 de Max Roach et Abdullah Ibrahim) a été utilisé pour décrire un flux de pensées, et j'aimerais savoir comment on peut appliquer cette idée à la photographie. Quand le photographe décide-t-il de prendre une photo ? Que se passe-t-il entre le moment où il la prend et celui où on la regarde ? C'est pour moi la possibilité de dépasser l'idée simple de la photographie. Il y a aussi, bien entendu, les courants de conscience entre l'Afrique et ses diasporas, puisqu'il y a plusieurs temps de diaspora, plusieurs communautés de diaspora."  La revue et plateforme "The Eyes", partenaire des Rencontres de Bamako, explique que cette manifestation "emploiera de multiples interprétations sur la manière dont ces flux peuvent être utilisés comme outils photographiques. (…) L’Afrique a cessé d’être un concept limité à l’espace géographique appelé Afrique." AMSATOU DIALLO
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Mais soucieuse de dépasser le cadre de la photographie en tant qu’expérience visuelle, cette biennale aborde aussi la textualité, la tangibilité, la performativité et surtout la sonorité de la photographie. Quatre parties en témoignent et la composent : "Le bruissement soudain dans le sous-bois" sur la présence de l’invisible, de la distance et autres questions fantomatiques, "Car la bouche ne doit pas tout dire" sur la politique et la poétique des écosystèmes,  "Nous sommes venus de gauche, nous sommes venus de droite"  sur les déplacements, l’errance et les diasporas et la dernière, "La brindille ne nous percera pas les yeux" sur la possibilité d’espoir et l’avenir comme promesse. A cela, s’ajoutent les travaux de nombreux collectifs, une manifestation intitulée "Solid Rocks", des conférences…  ROGER ANIS
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Cette édition a donné une place particulière aux femmes et aux photographes africaines. La moitié des artistes invités sont des femmes. Interrogée par RFI, Astrid Sokona Lepoultier, co-commissaire des Rencontres, née d’un père français et d’une mère malienne, explique : "Je n’ai pas le sentiment que la femme photographe malienne ait eu plus de difficultés ou moins de facilités qu’un homme photographe au Mali. Les problèmes rencontrés par l’un sont les mêmes rencontrés par l’autre, c’est-à-dire les galeries et les opportunités d’exposer sont peu nombreuses. Il n’y a pas forcément un cadre juridique autour du métier. Et les collectionneurs sont rares. C’est difficile pour un artiste photographe au Mali de survivre. Mais c’est important d’encourager l’effervescence de la photographie féminine au Mali, pour la simple raison, que ce soient les hommes ou les femmes photographes, ils ont eu besoin d’avoir recours à des subterfuges pour trouver des solutions."  Cette année, la biennale présente le collectif Association des femmes photographes du Mali, fondé en 2007 par Amsatou Diallo.    EMMANUELLE ANDRIANJAFY
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Cette dernière édition marque aussi un tournant très important sur le volet économique. Cette année, si la France a participé pour moitié au financement de la manifestation, dont le budget total est de 500 000 euros, l’organisation a été entièrement prise en main par le ministère malien de la Culture. L’Institut français devient un partenaire mais n’est plus co-organisateur comme les années précédentes. De plus, pour la première fois, les photos n’ont pas été imprimées en France mais pratiquement dans leur intégralité au Mali. Malgré d’énormes efforts et difficultés à surmonter, cette initiative est primordiale pour soutenir le secteur de la photo en difficulté, selon Youssouf Sogodogo, responsable du Centre de la formation en photographie et principal imprimeur des 1 500 clichés présentés à la biennale.    JODI BIEBER