Avec la chute d’Alpha Condé, la Chine perd un allié important en Guinée

Pékin s’est largement impliquée dans le développement économique de la Guinée, attirée par les ressources naturelles du pays. Les militaires putschistes se veulent rassurants.

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France Télévisions Rédaction Afrique
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La foule en liesse accompagne des soldats qui viennent de prendre le pouvoir le 5 septembre 2021 à Conakry, capitale de la Guinée. (CELLOU BINANI / AFP)

Dès son indépendance en 1958, la Guinée est un des tous premiers Etats d’Afrique à reconnaître la République populaire de Chine. Une reconnaissance qui va créer des liens forts entre les deux pays. D'autant qu'Ahmed Sékou Touré, héros tiers-mondiste avant de devenir dictateur honni, proclame le socialisme en 1967.

Mais la coopération entre les deux pays n’a jamais été aussi forte que depuis l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir le 7 novembre 2010. Il y a un intérêt mutuel entre Pékin, qui poursuit à grandes enjambées sa nouvelle route de la soie, et Conakry à la recherche d’investisseurs pour développer ses infrastructures.

"Miracle géologique"

Le 9 octobre 2019, pour le 60e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques, l’ambassadeur de Chine en Guinée, Huang Wei, n’y va pas par quatre chemins. "La Guinée est un pays qui possède de grandes richesses qui lui valent d’être parfois surnommée miracle géologique, déclare-t-il. Ses réserves de bauxite représentent deux tiers des réserves totales mondiales et elle possède des réserves de minerai de fer parmi les plus importantes au monde."


La Guinée est le second producteur de bauxite au monde, minerai dont on fait l'aluminium. (GEORGES GOBET / AFP)

Nous y voilà ! On comprend tout l’intérêt que revêt la Guinée pour Pékin dont la soif de matières premières n’est jamais assouvie. Et justement, il y a au sud-est de la Guinée une chaîne de collines s’étendant sur plus de 100 kilomètres, le site minier de Simandou. Ce serait à ce jour la plus grosse réserve de fer de haute qualité de la planète ! 2,4 milliards de tonnes de minerai titré à 65%. Or, la Chine a un besoin constant de fer. Elle en importe un milliard de tonnes chaque année, dont les deux-tiers d’Australie.

Il y a juste un problème de taille, Simandou est totalement enclavé. Pour exploiter le site, il faut construire une voie ferrée de 650 kilomètres, ainsi qu’un port en eau profonde à Matakong, futur terminus ferroviaire. Le tout pour un investissement annoncé de 9 milliards d’euros sur 5 ans.

Bras de fer

Une somme qui ne semble pas effrayer Pékin, ni l’odeur de soufre qui règne sur le projet. Car à la fin des années 2000, le tout-puissant groupe anglo-australien Rio Tinto est remercié au profit de BSGR, groupe de l’homme d’affaires franco-israélien Beny Steinmetz. Quand Alpha Condé arrive au pouvoir, il annule les droits de BSGR, disant suspecter des faits de corruption. La bataille juridique va être féroce. En 2019, le milliardaire renonce aux droits sur Simandou en échange d'un abandon des poursuites pour corruption. Il sera tout de même jugé et condamné par la Suisse.

Beny Steinmetz lors de son procès à Genève en Suisse le 22 janvier 2021. L'homme d'affaire franco-israélien a été condamné à cinq ans de prison pour corruption en première instance. (STEFAN WERMUTH / AFP)

La place est donc à nouveau libre et la Chine va s’y engouffrer. Le méga projet Simandou a été scindé en quatre blocs et des entreprises chinoises sont à chaque fois présentes, majoritaires ou en participation. Mais pour l’heure, rien n’a encore démarré. Le fer de lance de Pékin est le consortium SMB-Winning, fondé en 2014, où l’on trouve notamment la société chinoise Shandong Weiqiao, leader dans la production d’aluminium.

Le 13 novembre 2019, SMB-Winning obtient officiellement la concession sur les deux premiers blocs. La presse locale évoque également l’intérêt que le leader chinois de l’acier, Baowu, porte au projet. Le Conseil économique du PC chinois aurait classé le projet dans les "priorités stratégiques" du pays. Car en effet Pékin veut réduire sa dépendance au minerai australien.

Le "Quad"  contre Pékin

Les deux pays sont à couteaux tirés depuis que Canberra s’est aligné sur la position de Washington de freiner l’expansion chinoise. Au sein du Quadrilateral Securit Dialogue, appelé aussi Quad, Etats-Unis, Japon, Inde et Australie ont en quelque sorte établi un "cordon sanitaire" autour de la Chine, en réponse aux ambitions économiques et militaires de l’Empire du Milieu.

Selon le chercheur Lauren Johnston de l’Université de Londres, cité par le site internet Nikkei Asia, "l'extraction des réserves de minerai de fer de Simandou transformerait le marché mondial et catapulterait la Guinée en une puissance d'exportation de minerai de fer aux côtés de l'Australie et du Brésil". Pour la Chine, les avantages seraient multiples : diversification de l’offre, chute des prix liée au volume et une baisse conséquente du poids de l’Australie dans ce secteur. Aussi Pékin a toujours cherché à conserver les meilleures relations avec Alpha Condé, multipliant les investissements et n’hésitant pas à le féliciter lors de sa réélection d’octobre, pourtant fort décriée.

Or, on ignore quelle sera la politique internationale de la junte militaire et si elle mettra ses pas dans ceux de Condé. La Chine restera-t-elle un allié essentiel ? Les groupes chinois sont déjà leaders pour l’extraction de bauxite dont la Guinée est le deuxième exportateur mondial. Le nationalisme militaire va-t-il s’en accommoder ?

Le comité mis en place par les putschistes assure "les partenaires économiques et financiers de la poursuite normale des activités dans le pays", a déclaré le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya dans un discours. "Le comité assure les partenaires qu'il respectera toutes ses obligations", a-t-il dit a rapporté l'AFP.

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