L’industrie pétrochimique veut pousser le Kenya à revoir sa politique anti-plastique

A l'occasion de la renégociation du traité commercial entre les Etats-Unis et le Kenya, de grands groupes américains proposent d'investir dans le recyclage... si le pays accepte les déchets plastiques.

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France Télévisions Rédaction Afrique
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A Nairobi, au Kenya, des femmes lavent des sacs en plastique afin de les réutiliser. Depuis 2018, la vente des sacs en plastique est interdite dans le pays. (SIMON MAINA / AFP)

Le Kenya pourrait-il inverser sa politique de limitation des plastiques afin de se refaire une santé économique ? Certains défenseurs de l'environnement à Nairobi s'en inquiètent.

Tout repose sur une opération massive de lobbying de la part des grands groupes pétrochimiques mondiaux regroupés au sein de l'American Chemistry Council. On y retrouve Exxon, Chevron, Shell, Dow Chemical. Il y a, selon le porte-parole de l'organisation, "un besoin mondial de soutenir le développement des infrastructures pour collecter, trier, recycler et traiter les plastiques usagés, en particulier dans les pays en développement comme le Kenya".

Un peu partout en Afrique, comme ici à Abidjan, en Côte d'Ivoire, la collecte artisanale des déchets en plastique est une source de revenus essentielle pour les plus pauvres. (ISSOUF SANOGO / AFP)

L'American Chemistry Council va même plus loin. Il prédit un avenir radieux au pays, grâce à sa position géographique et ses bonnes infrastructures."Nous prévoyons que le Kenya pourrait servir à l'avenir de plaque tournante pour la fourniture de produits chimiques et plastiques fabriqués aux Etats-Unis à d'autres marchés en Afrique", a écrit Ed Brzytwa, directeur du commerce international de l'American Chemistry Council, rapporte le New York Times.

Un tel intérêt n'est pas le fruit du hasard. Les Etats-Unis et le Kenya rediscutent l'accord commercial qui les lie et qui s'achève en 2025. Or, le président kényan, Uhuru Kenyatta, a clairement indiqué qu'il était impatient de conclure un accord. L'épidémie du coronavirus a mis à mal l'économie nationale, en particulier dans le secteur du tourisme. Faire miroiter une grande filière du recyclage peut être alléchant.

Fermeture des frontières

Or, les Etats-Unis ont un besoin vital de se débarrasser de ces déchets encombrants. En 2019, ils ont exporté plus de 500 millions de tonnes de déchets plastiques à travers le monde. La tendance à la fermeture des frontières apparaît nettement comme une menace aux yeux de l'industrie américaine. Ainsi, selon la convention de Bâle, en 2021 aucun pays hors de l'OCDE ne pourra "échanger du plastique mélangé, contaminé ou non recyclable avec les Etats-Unis", pays non-signataire de la Convention, contrairement au Kenya.

Le Kenya très engagé dans la lutte contre la prolifération des plastiques est donc, pour ces compagnies, le partenaire idéal pour développer leur "green washing", et apparaître plus écologistes qu'elles ne le sont vraiment.

Le Kenya en pointe

D'autant qu'après l'interdiction des sacs plastiques en 2017, Nairobi vient en juin dernier d'interdire les objets en plastique à usage unique dans les espaces protégés (parcs nationaux, plages, forêts, etc.), soit 11% du territoire. Une caution fantastique pour ces compagnies !

La rivière Nairobi, qui traverse la capitale du Kenya, charie des centaines de tonnes de détritus, en particulier des plastiques. (TONY KARUMBA / AFP)

Malgré tout, le bon élève environnemental a bien du mal à stopper la prolifération des déchets dans le pays. Car le sac n'est qu'une partie du problème. Bouteilles, gobelets, emballages sont toujours utilisés. Et la nouvelle interdiction sur les objets à usage unique, ne concernera qu'une faible proportion des déchets, puisque les villes ne sont pas considérées comme ces espaces protégés. Ainsi, en l'absence d'une filière de recyclage à la hauteur de l'enjeu, la rivière qui traverse Nairobi n'est qu'un immense égout à ciel ouvert, obstrué par les déchets plastiques.

Chantage ?

Et c'est là que l'industrie pétrochimique américaine joue le chevalier blanc, offrant un sérieux coup de main à Nairobi en étant capable de financer une filière du recyclage. Mais cela impose une contrepartie, n'hésite pas à déclarer Ed Brzytwa. "Un accord commercial avec le Kenya devrait empêcher le pays de prendre des mesures qui limiteraient la fabrication ou l'utilisation de plastique, et garantir que le Kenya continue d'autoriser le commerce des déchets plastiques." Ce n'est plus un chevalier blanc, c'est un cheval de Troie !

Pour l'heure, nul ne sait si les propositions de l'industrie ont été adoptées par les négociateurs. Mais cela semble clairement être une menace pour les organisations environnementales.
"Le gouvernement kényan ne devrait pas revenir sur les progrès réalisés dans ses ambitions sans plastique, en se pliant à la pression des géants des combustibles fossiles, car il risque de faire dérailler les progrès réalisés sur l’ensemble du continent", a commenté Fredrick Njehu de Greenpeace Afrique.

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