Afghanistan : "C'est absolument indispensable" de dialoguer avec les talibans, pour un ancien diplomate français

Invité de franceinfo, l'ancien diplomate et ambassadeur de France à Kaboul de 1979 à 1981, Jean-Yves Berthault estime qu'il est nécessaire de maintenir le dialogue avec les talibans, après leur prise par les armes de la capitale Afghane il y a 10 jours.

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Radio France
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Capture d'écran d'un message vidéo dans lequel Abdul Ghani Baradar (au centre), cofondateur des talibans, salue la prise de la capitale afghane par le mouvement, le 15 août 2021. (EYEPRESS NEWS / AFP)

"C'est absolument indispensable" de dialoguer avec les talibans en Afghanistan, pour Jean-Yves Berthault ce mardi sur franceinfo, 10 jours après la prise de Kaboul par les talibans. L'ancien diplomate a été ambassadeur de France à Kaboul de 1979 à 1981, puis conseiller politique de la mission spéciale de l'ONU en Afghanistan en 1997 et chef de la mission diplomatique française à Kaboul de 1998 à 2001.

franceinfo : Faut-il dialoguer avec les talibans ?

Jean-Yves Berthault : Je crois que c'est absolument indispensable et c'est indispensable de le faire très vite. Kaboul est dans une grande confusion, au-delà des images de grande détresse humaine à l'aéroport, on voit que les talibans sont comme une poule qui a trouvé un couteau. Ils ont laissé les banques fermées alors qu'il n'y a pas de raison de sécurité d'agir de la sorte. Les administrations sont également fermées. En fait, eux-mêmes sont très désemparés parce qu'ils ne s'attendaient pas à rentrer dans Kaboul si tôt.

Si les Américains et les autres Occidentaux ont été pris de court, les talibans aussi. On est donc dans une situation où le peuple va terriblement souffrir et il faut penser au peuple afghan. Au-delà du déplaisir total qu'on peut avoir à voir les talibans prendre le pouvoir en Afghanistan, on doit dialoguer avec eux, d'abord pour mieux comprendre vers quoi ils tendent puisque nous avons des signaux contradictoires, et c'est seulement par le dialogue qu'on arrivera à ça, et il faut aussi avoir des canaux de communication qui nous permettront d'aider la population afghane.

"Au-delà du déplaisir total qu'on peut avoir à voir les talibans prendre le pouvoir en Afghanistan, on doit dialoguer avec eux"

Jean-Yves Berthault

à franceinfo

Selon le Washington Post, le directeur de la CIA a rencontré l'un des cofondateurs des talibans. Que pensez-vous qu'ils se sont dit ?

C'est un échange dont on peut imaginer qu'il fût très technique pour régler des affaires de court terme et en particulier l'assistance humanitaire et alimentaire que la communauté internationale doit prodiguer au peuple afghan. L'échange a sans doute aussi servi à commencer à débroussailler ce que pourraient être des relations extérieures. La première réaction un peu humaine c'est de rejeter des gens qui ne nous ressemblent pas, et effectivement les talibans sont aux antipodes de ce que nous pouvons être, mais je crois personnellement aux vertus du dialogue.

Vous-même avez déjà côtoyé les talibans, vous avez dialogué avec eux. Pensez-vous qu'il est possible d'obtenir quelque chose de leur part ?

Le mot "taliban" est un concept, une sorte de marque qui recouvre des réalités extrêmement différentes, d'un membre de ce mouvement à l'autre. C'est tout un agrégat. Il y a 20 ans, il y avait des bandits de grands chemins, d'anciens moudjahidines, des hommes politiques désemparés qui ont saisi le train en marche… Il y avait de tout. J'ai dialogué avec eux pendant quatre ans et demi, inlassablement, et parfois avec des résultats intéressants. J'ai réussi à leur faire comprendre qu'il fallait qu'ils rouvrent les hôpitaux aux femmes. J'ai sauvé des gens de la mort. Le dialogue permet d'obtenir des choses.

"J'ai sauvé des gens de la mort. Le dialogue permet d'obtenir des choses."

Jean-Yves Berthault

à franceinfo

Au fur et à mesure, on connaît les gens et on les convainc, ou on ne les convainc pas mais en tout cas sans dialogue on n'y arrivera pas. On ne négociera pas avec eux le fait que l'Afghanistan sera ou ne sera pas soumis à la charia, bien sûr qu'il le sera. Mais on peut marquer des lignes rouges. Et je pense que les talibans ne sont plus tout à fait les mêmes qu'il y a 20 ans. Ils ont découvert le monde. Il y a 20 ans, ils descendaient de leurs montagnes. Aujourd'hui, tous les grands dirigeants viennent de Doha, où ils ont négocié avec les Américains pendant deux ans.

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