Procès du 13-Novembre : le journal de bord d'un ex-otage du Bataclan, semaine 12

Article rédigé par
David Fritz-Goeppinger - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
La place Dauphine, sur l'île de la Cîté. Au fond, le Palais de justice de Paris où se tient le procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

David Fritz-Goeppinger fait partie de la douzaine de personnes prises en otage par les terroristes au Bataclan. Photographe, il tient son journal de bord pendant toute la durée du procès des attentats du 13-Novembre.

Depuis le 8 septembre 2021 le procès des attentats du 13-Novembre se tient à Paris. David Fritz Goeppinger, victime de ces attentats est aujourd’hui photographe et auteur. Il a accepté de partager via ce journal de bord son ressenti, en image et à l'écrit, durant les longs mois que va durer ce procès fleuve. Voici son récit de la douzième semaine.

>> Le journal de la onzième semaine
>> Le journal de la treizième semaine


L’hiver est là

Mercredi 1er décembre. Les feuilles ont déserté les arbres de la place Dauphine, l’hiver est là. Le mois de novembre est passé comme un éclair. La sensation d’avoir repris le cours de l’année est désormais bien prégnante, la chute est derrière nous. Cette année n’a pas dérogé à ce qui est désormais une règle dans ma vie, novembre est noir.

Hier midi, j’avais j’ai rendez-vous avec Chloé, victime de l’attentat contre La Belle Équipe que j’ai rencontrée il y a quelques semaines. Après avoir déjeuné, nous prenons ensemble la direction du Palais.

Comme les jours précédents, cinq accusés ont refusé de se présenter à l’audience et celle-ci démarre plus tard que prévu. À mon entrée dans le prétoire, je suis accueilli par la voix d’un nouvel enquêteur belge. Au même titre que les deux précédents jours, la déposition est difficile à suivre. Aussi parce qu’à entendre le bruit des feuilles à travers le micro, j’ai l’impression que le policier est plongé dans une lecture. Cependant, la découverte du parcours d’un des accusés présent dans le box (en temps normal) m’intéresse. Alors, j’écris difficilement quelques notes sur mon carnet qui peine à se remplir.

Après une suspension d’une demi-heure, le président annonce que pour des raisons de santé, un nouvel accusé refuse de se présenter à l’audience. Sa déclaration est suivie d’une nouvelle suspension, d’une heure et demie celle-ci, qui sape clairement mon envie de rester au Palais. Ces incidents d’audience à répétition ajoutent une couche à ma difficulté de rester concentré et me fatiguent. Installé dans la salle des criées, je décide d’arrêter l’écriture du 51e jour vers 18 heures.

Il est 16 heures, mercredi 1er décembre. Je suis assis sur un des bancs de la salle des criées. A midi, je n’ai pas pu rentrer dans le Palais par l’entrée habituelle. Des rubans de signalisation et un équipage de la police me barraient la route à mon arrivée au Pont-Neuf. Le policier regarde mon badge et m’explique qu’il va falloir que je fasse le tour, qu’un colis suspect a été découvert. J’entre dans le Sanctuaire après avoir fait le tour de l’Île, las d’avance.

Comme hier, des accusés manquent au box. La poursuite de l’audience en leur absence m’interroge, un peu comme si la justice devait forcément passer par leur présence, je ne sais pas. À la “barre” virtuelle, je reconnais la voix d'un enquêteur belge que nous avons déjà entendue la semaine dernière. Il revient aujourd’hui pour s’exprimer sur le parcours de deux accusés présents à l’audience. Dans mon carnet, à défaut de prendre des notes, j’essaye de dessiner une des photographies projetées où l'on voit un accusé en tenue de combat. Le contraste entre ces surgissements iconographiques d’un autre moment de la vie des accusés et les hommes que nous avons face à nous modifie lentement l’image que nous avons d’eux. Au fond de moi, j’ai l’impression que ces représentations donnent vie à une partie de leur passé. Finalement, au fil des dépositions des enquêteurs et des acteurs du procès, c'est mon point de vue et ma perception du dossier qui se transforment en quelque chose de plus concret, de plus tangible et moins abstrait.

Sur la toile de projection de la salle des criées, l’image du bureau des enquêteurs fait office de fenêtre ouverte sur Bruxelles, sur l’histoire.

Il est temps de rentrer, j’ai froid aux mains.

Dans un café de la place Dauphine, en marge du procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)


Les trous dans la raquette

Jeudi 2 décembre. Les gilets roses qui m’accueillent en grelottant à l'entrée rue du Harlay me font me demander quand est-ce que la neige remplacera la pluie. Je ne prends plus la peine de venir trop tôt puisque l’audience démarre chaque jour après 13 heures, puisque l’absence des accusés est désormais devenue une habitude.

Nous poursuivons l’exposé des enquêteurs belges aujourd’hui. La situation a fini par me mettre en colère et j’avoue ne plus avoir envie d’écrire sur eux. Le témoin est toujours dans le même bureau où, aujourd’hui, nous voyons à travers une fenêtre. Pendant que l’enquêteur parle, on aperçoit les feux de circulation de la capitale belge. Après l’exposé, les parties soumettent leurs interrogations à l'intéressé, les mêmes réponses résonnent dans le prétoire. Sur les bancs des parties civiles, les mêmes frustrations se creusent, je suis fatigué.

Une semaine de déposition des enquêteurs belges. J’en viens à me demander si nous aurons, un jour, les réponses à certaines questions que tous se posent. Le président intervient à plusieurs reprises durant les questions des avocats de la défense. De mon côté, je scrute les réactions de l’enquêteur belge et malgré la distance à laquelle il se trouve, on peut le voir se liquéfier sous les interrogations des parties.

Le président suspend l’audience et je retrouve Gwendal et Nadia pour un café sur les marches du Palais. Le soleil baisse et des nuages épars recouvrent Paris. Je suis à la recherche d’une photo pour le journal lorsque je me tourne vers la Sainte-Chapelle, la voilà.

Je débute l’écriture du billet en salle des criées et c’est une enquêtrice qui a pris la place dans le “Bureau des légendes” belge. Je suis plongé dans l’écriture et je n’écoute que d’une oreille, mais je suis tiré de ma rêverie par la diffusion d’un enregistrement où deux des terroristes des attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles prêtent allégeance à l’État Islamique. Depuis le début du procès, je surveille la jauge dont je parlais il y a quelques billets en arrière. Cette jauge représente en fait ma résistance à l’exposition des documents sensibles diffusés durant l’audience, c’est mon arbitre. Je retrouve dans les deux bandes sonores les mêmes allégations des terroristes du Bataclan. L’audio me met en colère et la jauge est rapidement pleine.

Après quelques questions d’un des avocats généraux, la communication avec la Belgique se coupe.

Parfait, j’en profite pour partir.

La Saint-Chapelle, sur l'île de la Cîté, au sein du Palais de justice de Paris.  (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)


Les battements du cœur de l’audience

Mardi 7 décembre. Ma patience ainsi que ma jauge personnelle étant arrivée à leurs limites, j'ai préféré ne pas venir vendredi dernier. J’ai l’esprit emmêlé dans le procès. Mes tentatives de déconnexion avec celui-ci sont vaines. Les questions résonnent dans mon esprit jusque dans mes rêves. Avant le début du procès, des doutes sur la place qu’il prendrait dans ma vie se fichaient au milieu de mes questions. Je l’imaginais me suivre partout et je sais aujourd’hui que c’est le cas. Chaque journée et chaque moment fort de celui-ci s’inscrit bien au-delà de mon quotidien, dans ma mémoire à long terme.

Depuis le départ, tout me semble disproportionné dans ce procès, à commencer par sa durée. Jusqu'à il y a dix jours, j’ai eu l’impression d’en idéaliser le contenu, pensant que mon attention serait attirée invariablement par les présentations et interventions des acteurs du procès. Il y a plusieurs mois, des amis journalistes m’avaient prévenu qu’il y aurait parfois des moments de creux comme ceux que nous vivons en ce moment. Dans ce vide, se cachent d’autres questions et sujets primordiaux propres à l’audience : quelles seront les stratégies de défense des avocats des deux parties ? Quelles questions la Cour posera-t-elle ? Pourquoi ? À qui ? Je ne suis pas le seul à avoir du mal à suivre l’audience, dans la salle principale, les bancs des parties civiles n’ont jamais été aussi parsemés. Un cercle assez restreint d’habitués comme Gwendal et Nadia demeurent sur les bancs, semblent être la manifestation du creux dans lequel nous nous trouvons. Finalement, les battements du cœur de l’audience ne s’arrêtent pas mais sont au plus bas. Comme si la grande boîte en bois qui sert de prétoire entrait en état d’hibernation. Malgré cette baisse de rythme, nos questions et interrogations demeurent figées dans le froid du mois de décembre, intactes.

Aujourd’hui nous poursuivons les dépositions d’un des enquêteurs belges. Je me souviens très bien de lui et du ton monocorde qu’il a employé lors de sa première déposition. Je me souviens aussi que c’est à ce moment-là que la lassitude que je ressens aujourd’hui prend son origine. Comme les jours précédents, quatre accusés sont absents. Après une première présentation concernant un des accusés et son parcours, le président suspend l’audience. J’en profite pour commencer l’écriture du billet et de retoucher la photo du jour que j’ai prise la semaine dernière.

Peu avant de partir, j'assiste aux questions de maître Olivia Ronen. C’est elle qui représente l’un des accusés le plus scruté depuis les attentats du 13 novembre. À de nombreuses reprises depuis le début de l’audience et y compris durant ma propre déposition, je me demande pourquoi les avocats posent telle ou telle question, j’imagine un dessein que l’on nous cache et qui sera exposé plus tard.  Pour l'heure, une chose est sûre, les enquêteurs belges continuent d’esquiver et d’éluder la plupart des interrogations des deux parties. J’ai hâte qu’on avance.

Je quitte le palais aux alentours de 18 heures.

Le Palais de justice de Paris, où se tient le procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

>> Le journal de la treizième semaine

David Fritz-Goeppinger. (FAO WARDSON)

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