Vidéo Clément Viktorovitch : "Plus on est capable de décrypter les discours, plus on est capable de voter pour ce qui compte véritablement"

Publié
Article rédigé par
Radio France

Professeur de rhétorique et docteur en sciences politiques, Clément Viktorovitch décrypte le pouvoir de la réthorique dans les discours politiques.

Qu'y a-t-il derrière les mots des politiques ? Dans les six mois qui viennent, tout au long de la campagne de la présidentielle 2022, nous allons être abreuvés de grands discours, d'envolées lyriques et parfois même de petites phrases. Comment décrypter les discours des candidats ? Clément Viktorovitch est professeur de rhétorique et docteur en sciences politiques. Il présente tous les jours à 18h20 sur franceinfo "Entre les lignes" et il publie Le Pouvoir rhétorique aux éditions du Seuil. Une sorte de manuel de survie face aux discours des politiques. Comment ils les construisent et surtout comment nous, citoyens, devons apprendre à les décrypter.

franceinfo : Clément Vikotrovitch, la parole est une arme politique absolument redoutable. 

Clément Viktorovitch : La parole est une arme politique, mais la parole est une arme tout court. Au fond, nous passons notre temps les uns et les autres au quotidien à chercher à nous convaincre. C'est normal, ça fait partie de la vie. Et donc, c'est pour ça que j'ai publié ce livre qui est un manuel pratique. C'est un livre de formation personnelle, pourrait-on dire, parce que chacun et chacune doit apprendre à défendre ses idées, à défendre son point de vue. Et puis, nous devons évidemment apprendre à décrypter les discours, à mettre à distance les discours politiques parce que dans l'année qui vient, on va en être abreuvé. Il faut savoir lire entre les lignes, c'est important.

Cela veut dire que la parole peut faire passer des émotions, des idées. Elle peut provoquer l'indignation, la colère. Et pour cela, il y a la rhétorique. Ça, c'est votre spécialité. En quelques mots, c'est quoi la rhétorique ?

La rhétorique, ça se définit très simplement. C'est tout simplement l'art de convaincre. C'est l'art d'emporter l'adhésion avec son discours. C'est véritablement une arme du quotidien dont nous avons toutes et tous besoin, dans une réunion professionnelle avec ses amis, avec sa femme, dans la séduction : une conversation Tinder ou une lettre d'amour, c'est aussi de la rhétorique. La rhétorique, c'est véritablement une activité humaine fondamentale. Et puis, sa traduction, c'est aussi une traduction politique, c'est à dire que nous sommes des citoyennes et des citoyens. On a besoin, parce que nous vivons en démocratie, de pouvoir faire valoir notre point de vue, de pouvoir porter notre voix. Et pour cela, on a besoin d'être formés à la rhétorique. Et on a besoin de rhétorique pour mettre à distance les discours politiques parce qu'ils peuvent être trompeurs, manipulatoires. Si on veut pouvoir voter de manière totalement éclairée, en conscience, il faut savoir voir derrière les discours.

C'est ce qu'on va essayer de faire avec vous. Le premier discours, c'est celui de l'entrée en campagne de Marine Le Pen, le mois dernier à Fréjus.

Marine Le Pen et l'hypotypose
écouter

Ici, on a l'une des signatures rhétoriques de Marine Le Pen. Elle utilise une figure qui porte un nom compliqué, mais qui est simple : c'est ce qu'on appelle une hypotypose. C'est tout simplement en rhétorique la figure de la description vive, celle qui nous met une image dans l'esprit et presque sous les yeux. C'est ce que fait Zola, par exemple, quand il se lance dans de grandes descriptions. Et ici c'est aussi ce que fait Marine Le Pen, c'est intéressant parce que l'hypotypose crée des images et les images à leur tour, créent de l'émotion. Ici, clairement, l'émotion qui est mobilisée, c'est une émotion de peur qui traverse tout le discours. Et ce n'est pas du tout anodin, parce qu'on sait bien que les émotions viennent saturer notre cognition, viennent saturer notre cerveau. Plus nous sommes émus, plus il est difficile de déployer des facultés critiques. Et donc, c'est dur face à un tel discours de le décrypter. C'est pour ça qu'il faut être capable de repérer l'émotion pour la mettre à distance.

Deuxième extrait : Emmanuel Macron. Il s'exprimait à l'occasion des 150 ans de la République, il y a un peu plus d'un an au Panthéon. Le chef de l'Etat donne sa définition du mot "français".

Emmanuel Macron et les concepts mobilisateurs
écouter

C'est typiquement un discours avec lequel absolument tout le monde peut être en accord. Mais personne ne sera en accord pour les mêmes raisons. C'est dire qu'Emmanuel Macron donne une définition de ce que c'est qu'être Français et à la fin, on a du mal à se représenter exactement ce que ça veut dire. Ce n'est pas un hasard. C'est parce que ce que fait Emmanuel Macron ici, c'est qu'il jongle avec ce qu'on appelle des "concepts mobilisateurs". Les concepts mobilisateurs sont tous ces petits mots qui ont l'air de dire beaucoup de choses, mais qui, en fait, veulent dire quelque chose de différent pour chacun. "Combat", "patriotisme", "républicain", une "conquête" à "protéger". Tout ça, ça mobilise des émotions positives. On est enthousiasmé quand on entend cela. Mais à la fin, personne ne sait exactement ce que voulait dire le chef de l'Etat. C'est une des signatures du discours macroniste.

Le dernier extrait est un peu plus ancien, on est en 2017. Cette fois, c'est Jean-Luc Mélenchon, lors de sa précédente campagne présidentielle.

Jean-Luc Mélenchon et la métaphore
écouter

Ici, c'est évidemment une métaphore, une métaphore filée. "Tchouf", "plouf", on a cette métaphore de La France insoumise comme d'un printemps, c'est à dire un événement à la fois heureux et inéluctable. De toute façon, le printemps viendra. Et c'est fort, parce que non seulement il parvient à créer de l'enthousiasme, la métaphore est belle, mais aussi, il fait passer une idée : l'idée que l'avènement de La France insoumise serait inéluctable. Et il la fait passer sans avoir même à l'argumenter. C'est la grande force des métaphores.

On vote toujours pour celui qui parle le mieux ?

On ne vote pas forcément pour celui qui parle le mieux, mais on vote aussi pour celui qui parle le mieux. Justement, le vote, c'est à la fois un ensemble d'idées, de discours et d'images du candidat. Et donc, plus on est capable de décrypter, de lire à travers les discours, plus on est capable de voter pour ce qui compte véritablement : les idées, les programmes, les propositions. Et en 2022, dans l'élection qui va venir, ce sera quelque chose d'absolument crucial. 

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.