Marseille : "Si on veut vraiment démanteler les trafics de stupéfiants, il faut viser le haut du spectre", estime une magistrate

La déléguée du Syndicat de la magistrature à Marseille Clara Grande se réjouit des renforts de police annoncés dans la ville mais s'interroge sur leurs missions.

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Radio France
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Un contrôle de police, à la recherche de drogue et d'armes, dans le quartier de Bassens, à Marseille, le 12 janvier 2012. (GERARD JULIEN / AFP)

"On ne peut que se réjouir de voir arriver des moyens humains supplémentaires", a affirmé la déléguée du Syndicat de la magistrature à Marseille Clara Grande jeudi 25 février sur franceinfo, après la promesse faite par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin de l’arrivée de 300 policiers supplémentaires dans les Bouches-du-Rhône, notamment pour lutter contre le trafic de drogue. La magistrate estime toutefois que "si on veut vraiment démanteler ces trafics de stupéfiants, il faut viser le haut du spectre, c'est-à-dire ceux qui in fine vont récupérer les bénéfices générés par ces trafics". Pour cela, il faut selon elle "des services spécialisés, qui aient le temps d'investiguer, qui puissent aussi être repositionnés sur la grande délinquance économique et financière".

franceinfo : L'arrivée de ces policiers supplémentaires est-elle de nature à régler les problèmes de trafic de drogue à Marseille ?

Clara Grande : On ne peut que se réjouir de voir arriver des moyens humains supplémentaires. Mais ce n'est pas la première fois qu'il y a ce genre d'annonces à Marseille. Chaque ministre de l'Intérieur est venu à Marseille, a montré son intérêt pour nos quartiers, nos banlieues. Mais la vraie question, c'est celle des objectifs qui sont poursuivis par ces nouveaux effectifs. Si on veut vraiment démanteler ces trafics de stupéfiants, il faut viser le haut du spectre, comme on dit dans notre langage judiciaire. C'est-à-dire ceux qui in fine vont récupérer les bénéfices générés par ces trafics. Mais il faut des services qui soient des services spécialisés, qui aient le temps d'investiguer, qui puissent aussi être repositionnés sur la grande délinquance économique et financière. Puisque en haut du spectre, il faut se représenter ce que c'est en termes d'investissements possibles. Si un point stups génère 80 000 euros par jour, il faut imaginer derrière les capacités monétaires d'investissement pour faire venir des produits stupéfiants de l'étranger. Et ces flux-là, ces flux économiques, sont très difficiles à travailler. Il faut du temps. Il faut des enquêteurs spécialisés. Évidemment, si ces policiers vont faire ce qu'on appelle nous, du judiciaire, c'est-à-dire des investigations de fond, bien sûr, on est preneurs. Mais il y a aussi la question du ratio nombre de nouveaux policiers arrivant et suivi de la chaîne pénale. Côté judiciaire, combien de greffiers en plus ? Combien de juges en plus ? Combien de procureurs en plus? Combien de travailleurs sociaux en plus? Combien d'éducateurs en plus? C'est toute une architecture d'ensemble qu’il faut repenser.

Actuellement, vous n'avez plus le temps ou les moyens de traiter correctement ces dossiers lorsqu'ils arrivent sur vos bureaux ?

C'est effectivement très compliqué parce que ce sont des dossiers dans lesquels il y a souvent un grand nombre de personnes qui sont interpellées. Un grand nombre de mesures à prendre en termes de suivi, en termes de traitement des produits stupéfiants, mais aussi des sommes qui sont saisies. Les nombreux scellés, pour nous, judiciairement, ça représente effectivement un vrai travail de masse. Et puis, ça pose aussi la question des réponses que l’on est en capacité d'apporter, puisque pour mener des enquêtes vraiment efficaces, il faut du temps, il faut des moyens. Ce n'est pas simplement en démantelant un plan stups qu'on va parvenir à vraiment régler la question de cette économie souterraine dans les quartiers.

Vous estimez donc que cela dépendra des objectifs des policiers, si c'est de la prévention ou du flagrand délit ?

Absolument. Des opérations de flagrant délit, on en a déjà très régulièrement. Ce dont on s'aperçoit qu'une fois qu'une équipe a été interpellée, c’est que le lendemain, une nouvelle équipe prend la place. Très souvent d'ailleurs, ceux qui sont interpellés, ce sont des personnes assez jeunes pour certaines mineures, qui sont parfois des primo-délinquants. Ces trafics de stupéfiants, à Marseille, sont vraiment une forme de précarisation de l'embauche, de la première embauche des jeunes qui ne voient pas tellement d'autre avenir que celui qui se présente au pied de leur tour. Et c'est vrai que c'est un peu désespérant pour nous, quand on voit arriver ces jeunes pour lesquels on n'a pas tellement d'autre solution que celle de les incarcérer. On peut chercher des mesures alternatives, mais qui peinent à se mettre en œuvre : on a très peu de structures en termes de prévention et en termes de traitement de la toxicomanie. Parce que souvent, ces jeunes qui entrent dans les trafics sont aussi des jeunes qui consomment et qui sont usagers.

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