César 2021 : sept trophées pour "Adieu les cons" d'Albert Dupontel dans une cérémonie terne et revendicative

La 46e cérémonie s'est déroulée dans une version confinée, sans public, et un contexte inédit suite à la fermeture des salles de cinéma en 2020-21 qui a déteint sur toute la soirée : ambiance.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Marina Foïs, maîtresse de cérémonie, et Roscdy Zem, président de la 46e cérémonie des César, le 12 mars 2021. (PIERRE VILLARD / POOL)

Les César ont renoué vendredi 12 mars avec une vieille habitude, le palmarès 2020 concentrant ses plus grandes récompenses sur un seul film, en l'occurrence Adieu les cons d’Albert Dupontel. La tendance des dernières éditions était plutôt de saupoudrer les récompenses. Toutefois, la révélation de la soirée restera le documentaire de Sébastien Lifshitz, Adolescentes, avec quatre César, alors que le film Les Choses qu'on dit, les choses qu'on fait, d'Emmanuel Mouret, qui avait obtenu 13 nominations, est reparti avec un seul trophée.

Autre dominante, les revendications des professionnels du cinéma qui ont dénoncé la gestion gouvernementale du monde culturel, et notamment le 7e art, depuis le début de la pandémie de coronavirus. Ainsi la soirée a été émaillée de nombreuses interpellations des remettants et lauréats à destination de la ministre de la Culture Roselyne Bachelot. Cette dernière, présente dans la salle de l’Olympia, n'a jamais été cadrée par le réalisateur de la retransmission sur Canal+, Tristan Carné.

La soirée aura connu de rares moments d'émotion, parmi lesquels des hommages entre autres à Jean-Pierre Bacri et Claude Brasseur, ainsi que les mots touchants et sincères de Laure Calamy, César de la meilleure actrice pour sa performance dans le film Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal.

Frustration et revendications

Si les cérémonies des César ont été souvent ponctuées de discours revendicatifs de la part des intervenants sur scène, surtout à propos du statut des intermittents du spectacle, ces discours ont été particulièrement violents cette année. Le sommet a été atteint avec la comédienne Corinne Masiero, apparue sur scène sous la défroque d’une peau d’âne ensanglantée, se déshabillant ensuite jusqu’au nu intégral, pour stigmatiser le monde culturel privé de ses lieux dédiés, parmi lesquels les salles de cinéma. Sur sa peau dévêtue, deux slogans : sur son torse, "No culture, no futur", et dans le dos "Rends-nous l’art Jean !", jeu de mots dédié au Premier ministre Jean Castex. Une performance exécutée tout en référence aux manifestations des Femen.


À l’image de la raréfaction des films distribués en France depuis le 14 mars 2020, cette 46e cérémonie a été dominée par le sentiment de frustration de toute la profession, orchestrée par un gouvernement négligeant à l’égard de la sphère culturelle taxée de "non essentielle". L’art est ainsi passé au second rang, à l’image d’une soirée animée par une Marina Foïs qui a multiplié les références scatologiques. L’humour de rigueur dans l’exercice était en-dessous de la ceinture, la comédienne renouant avec l’image de marque de la troupe des Robins des Bois, où elle avait débuté dans les années 1990.

Sous le signe de Vénus

Suite à la refonte de l’organisation de l’Académie des César, après la polémique Roman Polanski de 2019-2020, les récompenses du cinéma français ont recentré le tir, en mettant en avant les femmes de cinéma.

Après la manifestation féministe organisée devant la salle Pleyel durant l'édition 2020 et le départ fracassant de la comédienne Adèle Haenel à l’annonce du César du meilleur réalisateur remis à Roman Polanski pour J’accuse, la cérémonie a vu défiler sur scène plus de femmes que de coutume. Remettantes ou lauréates se sont succédé : Marina Foïs, maîtresse de cérémonie, Isabelle Huppert, Sofia Alaoui, trois femmes ingénieures du son, puis Corinne Masiero, Jeanne Balibar, Chiara Mastroianni, Valérie Lemercier...

La productrice de "Adieu les cons" d'Albert Duponte, à la 46e cérémonie des César, le 12 mars 2021. (BERTRAND GUAY / POOL)

De nombreuses productrices sont également montées sur scène, dont Catherine Bozorgan, revenue sept fois recueillir les statuettes pour Adieu les cons, en remplacement d’Albert Dupontel, qui boycotte la cérémonie chaque année.

Honneur à la diversité

La diversité s’est invitée en premier lieu avec le président de la soirée, Roschdy Zem, Franco-marocain élevé dans un bidonville de Gennevilliers, à la carrière exemplaire. L'édition 2021 s'est ouverte sur la césarisation de deux acteurs noirs au titre du meilleur espoir : Jean-Pascal Zadi (Tout simplement noir) et la jeune Fathia Youssouf (Mignonnes). En recevant son prix pour son interprétation dans son film, Jean-Pascal Zadi a transformé la scène de l'Olympia en tribune.


"Chaque génération doit trouver sa mission, l'accomplir ou la trahir", a déclaré l'acteur-réalisateur, citant l'essayiste Frantz Fanon. "Ma mission, c'est la mission de l'égalité", a-t-il ajouté, soulignant que son film parlait "avant tout d'humanité", en enchaînant sur l’évocation des acteurs et cinéastes noirs ou issus de la diversité qui ont "ouvert la brèche" avant lui, d'Omar Sy à Ladj Ly. Mais cette récompense souligne également le retour de la comédie au sein des César. Sami Bouajila, d’origine tunisienne, a reçu quant à lui le prix du meilleur acteur, pour Un fils du Tunisien Mehdi M. Barsaoui.

La comédie réhabilitée

La comédie, parent pauvre des César, a été valorisée cette année, comme pour compenser une lacune souvent pointée du doigt les années précédentes. Le César du public a bien tenté depuis 2018 de la mettre en avant, comme genre préféré des Français, mais en vain, pour aboutir cette année à son abandon.

Les sept César revenus à Adieu les cons récompensent une comédie, même si son scénario dénonce la concurrence professionnelle et la non reconnaissance des compétences, tout comme la solitude résultant d’une maladie incurable. Des sujets graves, mais traités avec la distanciation de l’humour, au rythme d’un film poursuite dynamité par l’absurde et le burlesque.

Enfin, l’hommage rendu à la troupe du Splendid, qui révéla de nombreux talents – Josiane Balasko, Marie-Anne Chazel, Michel Blanc, Gérard Jugnot, Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Bruno Moynot – était la cerise sur le gâteau. Avec un César pour chacun, cette 46e cérémonie tenait à marquer le coup.

Josiane Balasko, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel et Thierry Lhermitte à la 47e cérémonie des César, le 12 mars 2021. (BERTRAND GUAY / POOL)

La trilogie des Bronzés, Le Père-Noël est une ordure, ou Papy fait de la Résistance, régénérait dans les années 1970-80 une comédie devenue moribonde.


Enterrement de première classe

Cette 46e cérémonie restera sans doute l'une des plus tristes depuis la naissance des César en 1976. Elle était à l’image de la mise en berne des salles de cinéma qui empêche la sortie des films, ce qui fragilise une industrie déjà sensible, même si son mode de financement est sans doute le meilleur du monde. Une des exceptions culturelles françaises.


Marina Foïs lançait le ton dès son entrée, en ramassant une crotte de chien sur la scène, puis en déclinant durant toute la cérémonie des variations scatologiques. Elle enfonçait le clou en stigmatisant des César qu’"on fait quoi qu’il en coûte", et en identifiant le cinéma à un cas de "comorbidité professionnelle" traité par "une ancienne pharmacienne, comme ministre de la Culture" (Roselyne Bachelot).

Marina Foïs, maîtresse de cérémonie de la 46e soirée des César, le 12 mars 2021. (DOMINIQUE CHARRIAU / AFP)

La maîtresse de cérémonie a également identifié cette 46e cérémonie à un "enterrement". Elle tempérait toutefois son propos en ajoutant que "c’est souvent le lieu où l’on rit le plus". Les rires n’étaient toutefois guère au rendez-vous dans le public clairsemé, réduit aux nommés et remettants. Le glamour était lui aussi resté au vestiaire. Mais ces obsèques n’étaient pas tant celles des César que celles de son ancienne organisation, avec la refonte des statuts de l’Académie des arts et techniques du cinéma en 2020. Ne reste plus qu’à attendre les 47e César en 2022, dont la nature reste suspendue à l’évolution de la pandémie et sa gestion par le gouvernement. Espérons que le phénix renaîtra de ses cendres.

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