Paris 2024 : Amélie Oudéa-Castéra, l'ancienne joueuse de tennis qui s'est prise au jeu de la politique

Article rédigé par Pierre Godon, Raphaël Godet
France Télévisions
Publié Mis à jour
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La ministre des Sports, des Jeux olympiques et paralympiques, Amélie Oudéa-Castera. (ASTRID AMADIEU AVEC GETTY IMAGES)
Cour des comptes, Axa, Fédération française de tennis... Quand on regarde son CV, rien ne semblait prédestiner "AOC" à débarquer un jour au ministère des Sports. Mais en filigrane, la chose publique l'anime depuis sa plus tendre enfance.

C'est un déjeuner familial qui se tient une fois par mois, le dimanche, au Perreux-sur-Marne, banlieue cossue de l'Est parisien. L'éditorialiste Alain Duhamel et son frère Patrice, journaliste lui aussi, papotent des dernières rumeurs à l'Elysée. Entre deux bouchées, Richard Castéra, directeur de cabinet de deux ministres sous Alain Juppé, enchaîne. En bout de table entre ses oncles et son père, une jeune fille n'en perd pas une miette : Amélie Oudéa-Castéra. "C'est là que ma fibre politique est née. Je me passionnais pour les débats. Ma grand-mère était socialiste, mon grand-père proche de ce que représentent Les Républicains aujourd'hui." Entre la poire et le fromage, ils discutent intérêt général et conduite du pays, de François Mitterrand et de Jacques Chirac. Trois décennies plus tard, "la petite Amélie" ne vient plus déjeuner. Désormais, c'est elle, en tant que ministre des Sports et des Jeux olympiques et paralympiques, qui est au cœur des discussions. A son menu, un gros morceau : la bonne tenue des JO dans un an tout pile. Le président, Emmanuel Macron, a décrété la "mobilisation nationale". "C'est là-dessus que je serai jugée", prédit-elle.

Son grand bureau du ministère des Sports en a vu passer, des anciens sportifs auréolés de leur gloire sur les rectangles verts, les podiums olympiques ou les tatamis. "Bernard Laporte, il fallait lui expliquer comment fonctionne l'Assemblée", glisse un ancien député. "Lors du mandat précédent, on devait nous-mêmes aller au charbon pour obtenir des arbitrages, sans le soutien de la ministre", peste un élu de la majorité. Des personnalités "timorées" quand elles n'étaient pas là "pour faire joli sur la photo". Jusqu'au jour où "AOC", comme on la surnomme, est arrivée. "Une vraie politique", se félicite le député Renaissance Belkhir Belhaddad. "On attendait ça depuis cinq ans", salue son collègue François Cormier-Bouligeon.

Les sirènes de la droite en 2007

Sur le papier, on a présenté Amélie Oudéa-Castéra comme une ancienne sportive de haut niveau... qui raccroche la raquette pour de bon un jour de mai 1996, à l'issue d'un quart de finale de double juniors perdu à Roland-Garros avec Amélie Mauresmo. "A partir du moment où je me suis rendu compte que je n'allais pas être une grande championne, j'ai tourné la page", assure-t-elle froidement. Pas une once de regret. Son ami Alexis Gramblat, qui gravitait dans les mêmes catégories d'âge, se souvient du moment où elle lui a annoncé : "Elle avait une maturité que je n'avais pas. J'étais moins bon qu'elle, mais je m'accrochais à mes rêves de faire carrière." La page tennis est bel est bien tournée. Alexis Gramblat l'a croisée, raquette en main, un dimanche matin sur un court du Tennis Club de Paris, avec son mari de l'autre côté du court. "Elle a beaucoup perdu, forcément. Elle ne doit pas s'entraîner plus d'une fois par mois."

Pas le temps. Faute d'être une grande championne, AOC a une grande carrière à accomplir. A l'ENA, "elle était là pour bosser, pas pour traîner ou danser avec les potes", synthétise son ancien camarade de promo Gaspard Gantzer. Avis partagé. "Ce n'est vraiment pas une fêtarde", affirme une proche ; "elle ne venait aux fêtes qu'après avoir fini ses devoirs, et jamais jusqu'à pas d'heure...", sourit une autre. Dans ce milieu hypercompétitif où chaque voisin sur le banc de la classe est un rival pour le classement final qui détermine une grande partie de la vie, elle dénote par son côté collectif. "On avait mis en place un système d'entraide, l'un de nous tapait ses notes pour tout le monde, on se faisait passer des oraux blancs", raconte Marguerite Bérard, sa meilleure amie à Strasbourg, devenue dirigeante chez BNP Paribas.

A la sortie de l'ENA, les partis font leur marché pour fourbir leurs armes en vue de la campagne de 2007. "La promo de l'ENA était clivée, 40% à droite, 40% à gauche, et 20% qui ne sont pas allés en politique. Moi, je n'étais complètement alignée sur aucune des deux offres", élude-t-elle. Ce n'est pas faute d'avoir été courtisée à droite. Plus d'un de ses proches était même convaincu qu'elle avait, à un niveau modeste, animé des réunions de campagne autour du programme sport du candidat. "Le train passe, je ne le prends pas."

Emoji larmoyant, visage de marbre

Dix ans plus tard, quand son autre camarade de promo Emmanuel Macron, alors ministre de l'Economie, lui annonce lors d'un de leurs deux déjeuners annuels, qu'il va "accélérer", elle embraye. "Elle ne peut pas suivre quelqu'un qu'elle n'admire pas", glisse sa vieille amie Julie Vaz, qu'elle a connue lors de ses années étudiantes. "AOC" et Macron affichent des profils similaires : une fine connaissance de l'administration alliée à un passage dans le monde de l'entreprise. Avec, entre autres points commun, un franglais très poussé. "Elle parlait comme la génération "start-up nation", très rigoureuse, très 'bulletpoint', très 'process', fan d'acronymes. C'est quelqu'un de structuré, parfois rigide", relève Philippe Janeau, qui l'a croisée lors de la campagne pour la présidence de la Fédération française de tennis (FFT). Installée depuis 14 mois au ministère, "AOC" assure veiller à ne pas fourcher. En juin, lors de la présentation du parcours de la flamme olympique, c'est l'accident bête. "J'arrive sur scène et je lâche : ‘Je suis hyper contente du reveal du parcours'." Patatras, c'est Molière qu'on assassine. "Plusieurs copains me l'ont fait remarquer..."

Après avoir pensé le programme sport du candidat, Amélie Oudéa-Castéra ose une manœuvre qui ne se fait pas en politique : proposer ses services pour le poste de ministre. Dans une interview à L'Equipe, rien que ça. "Je suis préparée pour ce job", assure-t-elle crânement dans les colonnes du quotidien. "C'était gonflé, pas du tout la manière classique pour ce genre de choses", s'étouffe Gaspard Gantzer, qui faisait ses cartons à l'Elysée, en compagnie de François Hollande.

La ministre des Sports, Amélie Oudéa-Castéra, pose au milieu des Phryges, les mascottes des Jeux de Paris 2024, le 3 avril 2023 à Nice. (SOPA IMAGES / LIGHTROCKET)

Arrive le jour fatidique de l'annonce du gouvernement. Ses proches piaffent devant les chaînes d'infos, le groupe WhatsApp constitué pour l'occasion crépite du matin au soir. Mais quand le secrétaire général de l'Elysée s'avance sur le perron, c'est le nom de Laura Flessel qui est prononcé. "Je revois les émojis qui pleurent défiler dans le groupe WhatsApp des copains", commente rétrospectivement la ministre, soucieuse de garder la face. "Au fond de moi, je me dis 'ce n'est pas grave', que la vie est longue." "Elle est restée très classe, elle n'a jamais fait aucun commentaire là-dessus", assure Magali Tézenas du Montcel, actuelle patronne de Sporsora, un think tank sur l'économie du sport. Julie Vaz, la copine rencontrée au Bus Palladium, nuance : "Elle a accusé le coup sans le montrer."

Presque une ministre bis

Elle ne sera pas ministre tout de suite. Qu'à cela ne tienne, elle profite d'être entre deux jobs pour se faire un nom dans le petit monde du sport qui l'avait quelque peu oubliée, depuis ses exploits Porte d'Auteuil. Bombardée à la tête de l'association Rénovons le sport français, elle trace les grandes lignes de ce qui deviendra les mantras de son action publique : l'éthique, la réforme de la gouvernance et l'éducation par le sport. Quasiment un programme de "shadow minister". "On se réunissait dans un lieu appelé le Tremplin, ça ne s'invente pas", s'amuse Dominique Crochu, qui faisait partie de l'association rassemblant les têtes pensantes du sport français. Pour "AOC", hors de question que ce travail finisse au fond d'un tiroir. "Je suis venue l'amener en personne à la ministre Laura Flessel. Je me revois encore attendre à la porte de son bureau." "En se positionnant à la tête de Rénovons le sport français, elle légitime plus encore la possibilité d'accéder à des responsabilités dans le domaine du sport comme à la Fédération française de tennis. Idem pour le ministère des Sports, en devenant directrice générale de la FFT, elle donne force à sa candidature. Si Gilles Moretton perd les élections, je ne suis pas sûr qu'elle devienne ministre un an plus tard", confirme Philippe Janeau. 

Deuxième étage de la fusée : se lancer à l'assaut du job de directrice générale du Comité d'organisation des JO de Paris. Le poste est promis à Etienne Thobois, qui occupait la même fonction au sein du comité de candidature. Les chances d'AOC sont minimes, mais elle bachote comme pour le concours de l'ENA. "Elle a fait un carton, s'amuse Armand de Rendinger, un des meilleurs spécialistes français de l'olympisme, qui l'a aidée à réviser. Tout le monde l'a découverte à cette occasion. On a fini par lui admettre la chose suivante : 'vous êtes surdimensionnée pour ce poste.'" 

La troisième fois sera la bonne avec son accession au poste de directrice générale de la Fédération française de tennis, dans les bagages de Gilles Moretton, élu président en 2021. Qu'importe son bureau, plus grand que celui du président, sa proximité avec Emmanuel Macron pour négocier en direct une dérogation au couvre-feu pour un Rafael Nadal-Novak Djokovic à Roland-Garros ou son salaire de 35 000 euros nets, davantage en vigueur au sein du CAC 40 que dans le monde fédéral. AOC est devenue une actrice incontournable du sport français. "En cinq ans, elle a pris de l'épaisseur. En 2017, quand elle se pointait au Comité national olympique et sportif français, personne ne la remettait, se remémore Thomas Remoleur, directeur associé de l'agence de conseil sportif Olbia et très proche de la ministre. En 2022, tout le monde s'arrête pour la saluer." 

Objectif 2022

C'est pourtant dans le monde de la petite balle jaune qu'elle se fait pas mal d'ennemis. Un ancien de la FFT finit par envoyer ce texto : "Désolé, pour des raisons personnelles, je ne peux pas m'exprimer sur elle." Ceux qui parlent ont la dent dure. Philippe Janeau se souvient d'un coup de fil express, un soir, alors qu'il voulait lui soumettre une idée pour la fédération : "Elle m'a dit : 'Philippe, je viens de passer 15 minutes avec toi, ton temps est écoulé'. Dans cet entretien, j'avais ressenti que je n'avais pas le droit à l'erreur". Stéphane Thomann, ex-président de la Ligue d'Alsace dissoute par Paris, n'a pas non plus oublié son seul face à face avec elle dans les locaux de la fédération. "Elle me voit et me dit : 'Pauvre Stéphane, c'est difficile pour vous, c'est difficile ce qui vous arrive'. Alors qu'elle y était pour quelque chose. Je n'ai rien répondu tellement j'étais séché." Un autre, soucieux de conserver l'anonymat, s'émeut que le grand ménage entrepris dans les Fédérations françaises de football et de rugby s'arrête à la porte de Roland-Garros. "Je m'étonne que rien ne s'y passe", grince ce bénévole, alors que le Parquet national financier s'est penché sur la billetterie de Roland-Garros. "Elle s'est surtout servie de la FFT pour devenir ministre."

Le 20 mai 2022, quand son nom est enfin prononcé par le secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, il en faut plus pour que l'intéressée débouche une bouteille de champagne. Déjà, quelques jours avant, "j'avais fêté la victoire du président 40 minutes, le dimanche soir, sur le Champ-de-Mars. J'étais rentrée après, j'avais du boulot". Ça n'a pas beaucoup changé depuis sa prise de fonctions. Dans son bureau, des armoires pleines de classeurs aux pochettes rouges pastel. Un premier placard recouvert de paperasse, "là, c'est les Jeux", un autre bourré à craquer, "là, les autres dossiers". La ministre papillonne dans cette forêt de papier, manifestement dans son élément.

Amélie Oudéa-Castéra regarde le huitième de finale de la Coupe du monde entre la France et la Pologne à Bondy (Seine-Saint-Denis), le 4 décembre 2022. (JULIEN DE ROSA / AFP)

Elle adore ouvrir des classeurs, où les feuilles de route d'Elisabeth Borne et d'Emmanuel Macron trônent, protégées par une pochette plastique. Elle aime détailler sa check-list des dossiers en cours. "Quand c'est surligné en rose, c'est qu'il faut vraiment s'y pencher de plus près." Entre ces murs s'affine le portrait d'une "énorme bosseuse", quoiqu'un "petit côté technocrate" selon les uns. D'une personnalité "cassante", grincent d'autres, qui se passeraient bien "des mails envoyés à 3 heures dans la nuit du samedi au dimanche". "Faux, absolument faux, se défend la ministre. L'extinction des feux, c'est à 1h30, sauf catastrophe".

Demain lui appartient

Contrairement à nombre de ministres venus de la société civile qui ont tâtonné avant d'être éconduits lors du remaniement, elle affiche fièrement son bilan. Sa plus grande fierté après 14 mois au ministère, c'est d'avoir "tenu le rythme d'un nouveau chantier par mois pour lancer des réformes structurelles" (sous l'acronyme IPCS, pour Impulsion politique et de coordination stratégique, le soutien au sport féminin, au sport en entreprise, à l'accès au sport pour les handicapés…) plus que d'avoir obtenu le scalp de Noël Le Graët et de Bernard Laporte. "Elle en a peut-être même trop ouvert, craint l'ancien député de gauche, Régis Juanico, spécialiste du sport à l'Assemblée. J'ai peur que l'intendance n'arrive pas à suivre pour leur mise en œuvre. C'est Emmanuel Macron qui a réduit le ministère des Sports à la portion congrue pour créer l'Agence nationale du sport." 

Même au-delà de son camp, on lui reconnaît une grande finesse politique. "C'est la première fois que, lors d'une campagne, j'ai vu une opposante me dire : 'Votre idée est intéressante, je la reprends', peu importe votre étiquette politique", narre Régis Juanico, ancien député de gauche, engagé derrière Yannick Jadot en 2022. Une autre incarnation du "en même temps", "AOC" ? Si elle reconnaît sans difficulté avoir voté Macron aux deux dernières présidentielles, elle fait mine de réfléchir quand on l'interroge sur son choix en 2012. Avant de sortir sa plus belle langue de bois : "Je m'en souviens très bien... mais je ne vous le dirai pas !" Pourtant, "dans la famille, il y a une tradition, chacun dit pour qui il vote, confie Patrice Duhamel. Ce qu'elle a voté en 2012 ? Je ne sais plus…'" Elle a quand même prévu un plan B loin de la vie politique. Il tient dans un cabas Intermarché posé négligemment dans un coin de son bureau. A l'intérieur, s'y trouve un plan de métro customisé sous cadre avec le logo de la société de conseil qu'elle a mûri pendant des années. "Si un jour, je reviens à cette idée, le nom est déjà prêt." Toujours un coup d'avance.

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