Prix des billets, logements, embouteillages... En 1924 déjà, l'organisation des JO de Paris rendait fous les Français

Article rédigé par Audrey Abraham
Radio France
Publié
Temps de lecture : 9 min
Des articles de presse en 1924, à l'approche des Jeux olympiques de Paris. (STEPHANIE BERLU / RADIOFRANCE)
"Nous ne serons jamais prêts !" : il y a cent ans, alors que Paris accueillait les Jeux olympiques, les polémiques autour de l'organisation étaient déjà nombreuses et étonnamment familières à celles soulevées ces dernières semaines. Retour vers le futur.

Création du village olympique, réquisition des logements étudiants, hausse des prix des hôtels, restrictions de circulation, menaces de grève... A seulement quelques semaines des JO, les sujets d'inquiétude ne se dissipent pas. Et pourtant. Tous ces sujets qui font la une de l'actualité depuis plusieurs mois font étrangement écho aux appréhensions des Français... de 1924, alors que la capitale accueillait les Jeux olympiques. Il y a cent ans déjà, les titres de presse, dont la Bibliothèque nationale de France conserve des archives, en témoignaient.

Le 2 mai 1924, Le Petit Journal, quotidien parisien républicain et conservateur, titrait ainsi parmi ses sujets de une : "Serons-nous prêts pour les Jeux olympiques ?". Un article signé par Jacques Mortane et sous-titré "une visite inquiétante à Colombes", site du futur village olympique. Les Jeux doivent alors débuter deux mois plus tard, le 5 juillet 1924, et, avec certains confrères, le journaliste a été convié à une visite du campement établi dans la commune de la banlieue ouest de Paris.

"Les baraquements sont posés à même le sol sans travaux de viabilité. Pas de trottoirs, ni de pavage", décrit l'observateur. L'un des gardiens "se promène majestueusement avec une casquette estivale sur laquelle étincellent ces mots 'Village olympique'. Bravo, là, nous sommes en avance, s'amuse Jacques Mortane, en taclant ce qui ressemblait au merchandising d'alors. Mais pour l'instant, cette petite ville de Babbel est plutôt un océan de boue."

"Les infrastructures seront-elles prêtes ?"

Les travaux ne sont toujours pas achevés : "Certes, on travaille dur (huit heures par jour !), on cherche à rattraper le temps perdu, on empierre rapidement, mais le versant de la route conduisant à l'avenue du stade, et terminée depuis cinq jours, est déjà défoncé : maudite pluie !" La gare ne retient pas non plus les éloges de Jacques Mortane : "Ce qu'on appelle la gare est un épi de voies supplémentaires : pas d'abri, seules des baraques avec guichets. Par le soleil ou le mauvais temps, l'attente ne sera pas très agréable."

Des critiques qui font écho à celles formulées pendant la construction du village olympique, un siècle plus tard, en Seine-Saint-Denis. "Les infrastructures seront-elles prêtes ?", questionne un reportage diffusé au 20 heures de France 2, le 26 janvier 2023. Un article de franceinfo du 6 février 2023 rapporte l'absence de climatisation sur le site et "l'inquiétude des délégations face au risque de canicule." Pas besoin, répond Anne Hidalgo sur franceinfo dès le lendemain : les hébergements sont "des bâtiments en bois, avec une climatisation naturelle". Les athlètes "viendront, et ils verront qu'ils seront très bien", assure-t-elle alors.

Des billets "beaucoup trop chers"

En 1924, le prix des places pour les épreuves olympiques fait débat. Dans La Patrie, daté du 9 avril 1924, Serge Veber rapporte les propos d'un ami indigné des tarifs exorbitants. "J'ai reculé d'horreur", dit cet ami. "Sans parler du rugby, ni de l'association, ni du cyclisme, ni de pas mal d'autres sports, simplement si je veux assister aux épreuves d'athlétisme, de tennis, de boxe et de natation, par exemple, je ne m'en tirerai pas à moins de 1 100 francs !"

"Je serai bien placé et encore pas aux premiers rangs. Je ne prendrai donc pas d'abonnement. C'est beaucoup trop cher."

Un spectateur

à La Patrie, 9 avril 1924

"J'irai simplement aux finales, poursuit l'homme. Et je crois que bon nombre de gens feront comme moi. De sorte que les éliminatoires seront fâcheusement désertées." Un témoignage troublant de similitudes avec ceux rapportés par la presse française à l'ouverture de la billetterie des Jeux de Paris 2024. Dans un article en date du 22 février 2023, franceinfo rapporte, entre autres, le témoignage d'une spectatrice, qui visait la natation, le judo, la gymnastique et l'athlétisme : "On a très vite déchanté face aux prix (...). Au final, nous n’avons rien pris, sinon on s'en sortait pour 2 500 euros minimum", peste cette Normande qui comptait sur la promesse de "JO (qui) devaient être populaires et ouverts à tous" comme l'avait annoncé Tony Estanguet.

Hôteliers et restaurateurs accusés d'augmenter leurs tarifs

Dans un article publié dans le Figaro le 16 avril 1924, et signé de Paul Dubonnet, la hausse abusive des prix dans les hôtels et les restaurants est soulignée : "Dans certains hôtels, les chambres de 30 francs se paient maintenant 45 francs. Les restaurateurs et les cafetiers ne vont sans doute pas tarder à se mettre à l'unisson si ne met bon ordre à leurs prétentions. Nous croyons savoir que M. Rimbert n'hésitera pas à appliquer rudement la loi sur la hausse illicite." Même constat dans l'Homme Libre du 22 février 1924. "Les étrangers paient bien, assure le journaliste. Américains et Hollandais ont la bourse admirablement garnie. Les prix les plus extravagants les laissent froids comme glace. Dans ces conditions, les hôteliers ont pensé que louer des chambres à un prix normal serait sot."

Un article du Figaro, le 16 avril 1924. (CAPTURE D'ECRAN / RADIOFRANCE)

De la même manière en décembre 2023, franceinfo rapportait une étude de l'UFC-Que Choisir dénonçant une flambée des prix des chambres des hôtels parisiens après avoir comparé les tarifs de 80 établissements et mettant en évidence "une hausse de 226 %" pour la nuit de la cérémonie d'ouverture, du 26 au 27 juillet 2024. Certains particuliers, aussi, espéraient profiter de la manne financière en essayant de louer leur appartement à des étrangers à prix d'or avant de voir leurs espoirs déçus.

Les logements étudiants réquisitionnés

En 1924, la réquisition de logements étudiants faisait polémique. Le 22 février, dans l'Homme Libre quotidien fondé par Georges Clemenceau. "Pour loger les athlètes, on commence par expulser les étudiants", lit-on. Les jeunes, logés dans des hôtels, sont victimes des hausses des prix.

Même thématique, dans Le Petit Journal : "Les Etudiants expulsés des hôtels", titrait le quotidien du 20 février 1924. "L'émotion est toujours vive au Quartier latin, indiquait le quotidien. On a pu voir, hier, boulevard Saint-Michel, des étudiants déménageant dans une voiture à bras que surmontait un écriteau sur lequel on lisait : 'Victimes des Jeux olympiques ; on nous chasse pour loger des étrangers.'"

Des propos, presque mot pour mot, retrouvés dans la presse de 2024. Le 11 avril, franceinfo décrit le déménagement des étudiants des résidences du Crous. "On se fait éjecter comme ça du jour au lendemain, témoigne une de ces étudiantes. Je suis un peu sous le choc." Plus tôt dans l'année, des manifestations avaient été organisées pour protester contre ces réquisitions."Une source d'anxiété", dénonçait, notamment, la présidente de la Fédération des associations générales étudiantes.

Des voies fermées et la crainte des "embouteillages"

Les difficultés de circulation, qui occupent le débat public parisien ces dernières semaines, faisaient déjà l'objet de polémiques en 1924. "Ceux qui iront au stade devront partir de chez eux de grand matin s'ils veulent rencontrer le train", rapporte Le Petit Journal du 2 mai, au sujet de l'accessibilité du site olympique de Colombes.

Le 3 mai, le quotidien Excelsior s'inquiète de la fermeture des passages à niveau entre Paris et Argenteuil. "Cette mesure, dictée par la prudence, aurait une conséquence fâcheuse : l'embouteillage des voitures", relate l'article.

En ce printemps 2024, la presse relate les successions de restrictions de circulation notamment dans le centre-ville de la capitale. La fermeture de certaines stations de métro pendant la compétition inquiète aussi les riverains et les voies marquées "Paris 2024" sur les grandes artères routières franciliennes qui desservent plusieurs sites olympiques ajoutent à l'appréhension.

Les syndicats mettent la pression

Dans Le Petit Journal en date du 13 mai 1924, la menace de grève à l'approche des Jeux olympiques est agitée par de nombreuses professions. Les cuisiniers décident d'un mouvement de grève dès la veille de l'ouverture officielle des Jeux, indique Le Petit Journal, "si d'ici là, leurs patrons n'ont pas accédé aux revendications spéciales du personnel des cuisines de restaurants et d'hôtels."

Pour les épiciers, limonadiers, bouchers, cavistes, ouvriers des halles... "Les syndicats ont organisé des réunions (...), indique le quotidien. Les intéressés ont décidé de mener une action revendicatrice en profitant de l'afflux des étrangers provoqué par l'ouverture des Jeux olympiques."

Une phrase qui aurait pu être reprise telle qu'elle dans la presse en 2024. Début mai, d'ailleurs, franceinfo indiquait que "dans plusieurs secteurs, les syndicats entendent mettre la pression sur le gouvernement et veulent se servir des Jeux olympiques pour demander des primes et de meilleures conditions de travail."

"Montrons-leur que la France sait organiser"

Dans Le Petit Journal du 2 mai 1924, un journaliste rend compte de l'opinion publique à l'approche des Jeux : "A Colombes, tout le monde se lamente : 'Nous ne serons jamais prêts. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?' Oui pourquoi ? Ce ne sont pas les Jeux de 1928 que nous préparons." Et de conclure sur une note d'espoir : "Paris va recevoir la foule étrangère (...) Montrons-leur que la France sait organiser. Nous avons su sortir de situations plus critiques, unissons les efforts pour la cause nationale. N'obligeons pas l'étranger à rire de nous, alors que nous pouvons modifier ce qui n'est pas au point."

Une inquiétude qui fait largement écho aux critiques de nombreux Français ces dernières semaines, certains déconseillant même aux visiteurs étrangers de venir à Paris pour les Jeux de 2024. "J'ai un peu peur qu'on passe pour des guignols", témoigne une influenceuse au micro de franceinfo en mai 2024, regrettant que "l'opportunité de rayonner" ne soit pas saisie par les organisateurs.

Le 24 mars 1924, à trois mois du coup d'envoi des Jeux olympiques, Pierre de Coubertin, président du Comité international olympique répond aux critiques : "Les Jeux olympiques ne sont pas des championnats du monde. Ils sont plus. Nous les entourons d'une certaine religiosité athlétique pour que l'idée vive."

"Il faut se méfier des caprices de la foule."

Pierre de Coubertin

à Le Petit Journal, 24 mars 1924

"Vous comprenez, qu'avec toutes nos occupations, nous n'ayons aucune peine à nous donner pour demeurer étrangers aux petites chapelles, intrigues, querelles intestines etc.", conclut Pierre de Coubertin. Cent ans plus tard, en conseil municipal, le 22 mai 2024, Anne Hidalgo la maire de Paris, exprime, à son tour, son "ras-le-bol du bashing des Jeux", raille les "peine-à-jouir" et promet que "l'enthousiasme populaire" va croître d'ici l'événement.

L'adjoint au commerce (PCF) Nicolas Bonnet-Oulaldj fustige aussi les critiques, déplorant les "récits négatifs". Avec 15 millions de visiteurs et 3,5 milliards de téléspectateurs attendus, "tous nos Parisiens, tous nos commerçants, l'âme de Paris, seront mis à l'honneur" et rappelleront que "Paris, c'est la capitale mondiale de la gastronomie et de la mode", a-t-il insisté.

En 1924, l'organisation des Jeux de Paris avait finalement satisfait spectateurs et athlètes. 40 000 personnes avaient assisté à la cérémonie d'ouverture, le 5 juillet, au stade olympique de Colombes - devenu, depuis, le stade départemental Yves-du-Manoir. Sur le plan sportif, la délégation française avait terminé en troisième position avec 38 médailles dont 13 en or.

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