"C'est du mépris" : les enfants de harkis peu convaincus par les réparations proposées par l'Etat

Un an après le "pardon" aux harkis d'Emmanuel Macron, les familles de ces Algériens engagés avec l'armée française pendant la guerre d'Algérie ne sont toujours pas convaincues par la loi de réparation qui a suivi. Près de 3 000 dossiers ont malgré tout déjà été validés.  

Article rédigé par
Benjamin Recouvreur - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
André Azni et Larbi Bouzaboun dans la cour des Invalides à Paris, le 22 septembre 2022.  (BENJAMIN RECOUVREUR / FRANCE INFO)

"Mon histoire personnelle, elle est horrible". Larbi Bouzaboun, fils de harki, avait un an quand il est arrivé en France avec ses parents, juste après la guerre d'Algérie en 1962. Son père, engagé auprès de l'armée française, avait été blessé dans les combats. À leur arrivée dans la métropole, ils ont été rapidement placés dans un "camp de transit" à Bias, dans le Lot-et-Garonne, "celui des irrécupérables", note Larbi. 

"J'ai grandi dans un camp, un vrai camp de concentration", raconte-t-il, encore marqué. "Il y avait des barbelés, des grillages avec des brimades, une douche payante par semaine, l'extinction des feux au bon vouloir du directeur", se souvient-il encore. Il est aussi envoyé deux ans dans un camp de redressement pour jeunes dans la Nièvre, loin de ses parents, "c'était horrible". 

Mêmes souvenirs difficiles pour Yamina, fille de harki, arrivés après les rapatriements, en 1966. Avec ses parents, ils étaient dans un camp à Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence. "J'ai passé une décennie à l'intérieur d'une réserve, en vase clos, à l'abri des regards", détaille-t-elle. Elle décrit un quotidien "coupé du monde, sans un blanc à l'intérieur, que des indigènes entre eux, de l'alcool à volonté, c'était très dur.

Un préjudice lourd

Vivre dans ces camps, dans des conditions indignes, "ça nous a privés de liberté, d'égalité des chances", raconte Yamina, qui n'a été à l'école de la République qu'à 12 ans. Il y a un an, le 21 septembre 2021, Emmanuel Macron a demandé "pardon" aux harkis, reconnaissant "un abandon de la République française" à leur arrivée. Quelques mois plus tard, une loi de reconnaissance et de réparation était signée en février 2022, prévoyant un dispositif d'indemnisation pour les Harkis et leur famille.

Mais un an après ce discours, cette réponse a encore du mal à passer chez bon nombre d'enfants de harkis. Larbi Bouzaboun a longuement hésité avant de se lancer dans la procédure d'indemnisation. "Je ne voulais pas le faire, j'ai mis un peu de temps, mais après, je me suis dit, c'est toujours ça de pris", raconte-t-il. La loi prévoit 3 000 euros par année passée dans un camp, plus 1 000 euros par année supplémentaire. Mais la somme totale ne peut excéder 16 000 euros. Ces montants sont l'une des raisons de leur colère. 

"Ce n'est vraiment pas à la hauteur du tout. C'est même carrément un crachat à la figure, c'est du mépris. Il parle d'une réparation, mais ce n'est pas une réparation. Ça, c'est de l'assistanat."

Larbi Bouzaboun, fils de harki

à franceinfo

Certains harkis dénoncent aussi le caractère discriminatoire de ces réparations. Sur les 90 000 harkis et leurs familles qui sont arrivés en France, entre 40 000 et 50 000 ont droit à cette indemnisation. Ceux qui sont passés dans 89 structures d'accueil définies par la loi, dont les six camps de transit et de nombreux hameaux de forestage, où les harkis étaient employés pour travailler dans les forêts. "Il ne faut pas oublier que d'autres enfants de harkis n'ont pas vécu dans les camps, mais dans des cités en ville", note André Azni, lui aussi fils de harkis, et président de l'association Les harkis et leurs amis. 

"Ils ont énormément souffert, voire plus, car ils étaient face à des Algériens. C'est inadmissible que ce gouvernement fasse une discrimination", insiste-t-il. Lui aussi dénonce ce dispositif, "c'est une insulte, pas à la hauteur du préjudice subi". "Jamais une armée ne s'est comportée de la sorte ! Nos parents aimaient la France, on aime la France, pourquoi nous traite-t-on comme cela ?", s'énerve-t-il, réclamant des indemnisations de 50 000 euros. "Emmanuel Macron n'a pas la volonté de réparer les harkis, ce n'est pas sincère."

21 000 demandes déposées

Des griefs entendus, et compris par la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis, installée au printemps auprès de Matignon. "Ce ne sera jamais suffisant dans la mesure où le préjudice qu'ils ont vécu, au fond, ne relève pas de 'l'indemnisable'. Mais ce n'est pas insultant", répond Jean-Marie Bockel, ancien ministre et président de cette commission. C'est elle qui valide les demandes d'indemnisation, après que les dossiers ont été instruits par l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG).

"C'est un geste fort, c'est une preuve d'amour. Cela relève aussi de la symbolique."

Jean-Marie Bockel

à franceinfo

"On en est à environ 21 000 demandes déposées. Nous aurons à fin septembre traité près de 3 000 dossiers, ce qui est quand même pas mal en quelques mois", note Jean-Marie Bockel. 500 dossiers sont étudiés chaque mois, le montant moyen d'indémnisation s'élève à environ 8 000 euros.

Certains attendent aussi une décision de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), saisie en 2019 par les frères Tamazount, deux fils de harkis, pour faire condamner la France sur cette question. Ils estiment que la récente loi de réparation avait pour objectif d'éteindre cette procédure. En 2018, ils avaient déjà fait condamner l'Etat à leur verser 15 000 euros au titre des préjudices subis. 

Ce dimanche 25 septembre, la France célèbre la Journée nationale d'hommage aux harkis et autres membres des formations supplétives. Des cérémonies sont prévues partout en France. Ce sera le cas à Paris, dans la cour d'honneur des Invalides. 

Les enfants de harkis déçus par les réparations proposées par l'Etat - Le reportage de Benjamin Recouvreur
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