Euro 2024 : en pleine guerre, l'Ukraine entame une compétition à part mais quasiment "à domicile"

Depuis le début de la guerre en Ukraine, l'Allemagne a accueilli un million de réfugiés, mais a aussi ouvert ses infrastructures au football ukrainien.
Article rédigé par Adrien Hémard Dohain
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Les Ukrainiens à l'entraînement le 13 juin 2024, à Wiesbaden, en Allemagne. (AFP)

Pour la première fois de l'histoire, un des pays qualifiés à l'Euro de football est un pays en guerre. Attaquée par la Russie en février 2022, l'Ukraine a en effet validé son ticket pour la compétition en mars dernier, en battant la Bosnie-Herzégovine puis l'Islande en barrages. Fêtée comme une victoire à Kiev, cette qualification a fait se lever un vent d'espoir dans un pays ravagé par la guerre, qui n'a plus vu sa sélection sur son sol depuis 2021, mais où le football dépasse depuis longtemps son cadre sportif. Face à la Roumanie, lundi 17 juin (15 heures), la sélection débute la compétition.

Trois mois après sa qualification, la sélection ukrainienne fait donc partie des 24 nations engagées dans cet Euro 2024. Une compétition qui aura forcément une saveur particulière pour la Zbirna, engagée dans le groupe E avec la Belgique, la Slovaquie et la Roumanie. D'autant plus que ce tournoi se déroule en Allemagne, l'une des principales terres de refuge pour les Ukrainiens, qui sont un million à y avoir élu domicile. Alors, le football les a suivis, que ce soit la sélection ukrainienne où les clubs phares, forcés de s'expatrier pour les rencontres internationales.

L'Ukraine "à domicile" en Allemagne

Depuis deux ans, l'Ukraine "reçoit" en effet en Pologne, Allemagne, République tchèque ou Slovaquie, selon les disponibilités de ses voisins, tandis que le Shakhtar Donetsk dispute ses rencontres de Ligue des champions et Ligue Europa à Hambourg. Plusieurs dizaines de milliers de spectateurs ont répondu présent à ces matchs, pour des moments de fraternité uniques pour les nombreux expatriés ukrainiens.

Les joueurs du Shakhtar Donetsk sur la pelouse du Volksparkstadion d'Hambourg avant un match de Ligue des champions face au FC Porto, le 19 septembre 2023. (AFP)

"La connexion entre l'Ukraine et l'Allemagne est forte, c'est le second pays d'adoption des Ukrainiens depuis le début de la guerre après la Pologne. C'est donc forcément particulier de disputer cet Euro ici", confirme Andrew Todos, journaliste anglo-ukrainien qui couvre la sélection ukrainienne.

“Le Shakhtar Donetsk a beaucoup joué à Hambourg ces derniers mois. C'est une ville avec une forte diaspora ukrainienne, comme le sont Munich et Düsseldorf, où l'Ukraine va jouer dans cet Euro. Ce sera fort en émotions."

Andrew Todos, journaliste ukrainien

à franceinfo: sport

En attendant de peut-être retrouver Hambourg – "ce serait un beau symbole", glisse Andrew Todos – en quarts de finale (si elle finit deuxième de sa poule et remporte son huitième de finale), l'Ukraine a posé ses valises à Wiesbaden, à l'ouest de Francfort, où les hélicoptères et drones surplombent un dispositif sécuritaire renforcé autour de la sélection.

Jeudi 13 juin, pour l'unique entraînement ouvert au public, les ondes étaient brouillées tandis qu'on pouvait ainsi voir des hommes en armes au milieu des 5 000 spectateurs, dont 1 000 Ukrainiens, heureux de ne faire qu'un si loin de chez eux.

Des visages sur lesquels se sont concentrés les joueurs, à l'image de l'ancien Marseillais Ruslan Malinovski : "C’est très important pour nous de ressentir ce soutien. L’Allemagne nous aide beaucoup. J'espère que les Ukrainiens arriveront à regarder nos matchs". Un point de vue partagé par le sélectionneur, Sergueï Rebrov : "C’est un plaisir de se sentir comme chez nous. Tout le monde est fatigué. On se bat pour notre liberté et le football n’est pas la priorité, mais on tient à être représentés pour continuer à garder espoir".

Oublier le quotidien

C'est dans ce contexte pesant que l'Ukraine a préparé son entrée dans l'Euro, face aux Roumains. Mais ce n'est rien comparé aux joueurs qui évoluent toujours dans le championnat national (un tiers de la liste des 26). "Ils vont redécouvrir des conditions normales dans un pays en paix, avec des stades pleins, eux qui ont l'habitude de voir les matchs interrompus par des alertes à la bombe, dans des stades à huis clos", rappelle Andrew Todos.

"Certains stades restent fermés, comme à Odessa et Dnipro, où un missile est tombé à 300 m du stade l’année dernière. Ce qui montre le danger. On a eu des matchs de plus de quatre heures à cause des interruptions causées par les raids aériens russes."

Andrew Todos, journaliste ukrainien

à franceinfo: sport

"Partenaire le plus important de l’Ukraine dans cette guerre" selon le sélectionneur Sergueï Rebrov, l'Allemagne a tendu la main aux clubs ukrainiens ainsi qu'à ses jeunes talents pas concernés par la loi martiale, qui interdit aux hommes de quitter le territoire. Le jeune espoir Dmytro Bogdanov fait ainsi les beaux jours du Dynamo Dresden.

Pendant ce temps, les joueurs de la sélection nationale organisent des collectes de fonds pour envoyer du matériel aux soldats et aider les familles de victimes. Une façon de se rendre utile hors du terrain, même si le football en lui-même est là "pour rappeler à l'Europe qu'on est toujours en guerre, et qu'on a besoin d'aide", glisse un cadre du Shakhtar Donetsk à franceinfo: sport.

"C'est surréaliste de jouer au foot pendant que des gens se battent. Mon beau-père est au front, il a besoin de matériel mais quand on s'appelle, on parle de foot, pas de la guerre."

un cadre du Shakhtar Donetsk sous couvert d'anonymat

à franceinfo: sport

Il ajoute : "L'Allemagne nous aide beaucoup, mais ce serait encore mieux si elle nous donnait des missiles Taurus ! Parce que pendant qu'on joue au foot ici, des proches meurent au front."

Une génération dorée

Mais Andreï Chevtchenko, Ballon d'or 2004 devenu président de la fédération ukrainienne, a rappelé aux joueurs l'importance de leurs performances : "Nous représentons fièrement l'Ukraine et nous rappelons au monde ce que nous traversons. Chaque victoire de notre pays, sur le terrain et en dehors, est cruciale pour tous les Ukrainiens et en particulier pour ceux qui le défendent en ce moment." Investie de cette lourde mission, l'Ukraine s'avance dans cet Euro avec une garantie : celle de son niveau de jeu. Car s'ils se sont qualifiés en barrages, les Ukrainiens nourrissent de vraies ambitions.

"L’objectif officiel est de sortir des poules, le reste sera du bonus. Pour moi, on peut viser au moins les quarts de finale voire les demi-finales, parce que, portés par ce contexte, on peut avoir un supplément d’âme."

Andrew Todos, journaliste ukrainien

à franceinfo: sport

Quarts de finaliste en 2021, les Ukrainiens peuvent surtout compter sur une génération dorée, qui regorge de talents comme Oleksandr Zinchenko (Arsenal), Mykhaïlo Mudryk (Chelsea), Andriy Lunin (Real Madrid) ou Artem Dovbyk (Girona). "La moitié de l'équipe joue à très haut niveau en Europe, dans des grands clubs. Et ils sont en forme !", note Andrew Todos, en rappelant que la génération ukrainienne, sacrée championne du monde en U20, arrive à maturité. 

Battus une seule fois en dix matchs (1-3 par la Pologne), les Ukrainiens restent notamment sur une victoire éclatante en Moldavie (4-0) et deux nuls face à l'Allemagne en un an (3-3, 0-0), sans oublier ceux face à l'Angleterre (1-1) et l'Italie (0-0) lors des qualifications à l'automne dernier.

De quoi donner confiance à une équipe en mission, comme l'a confié Andreï Chevtchenko au quotidien italien la Stampa, le 14 juin : "Nous sommes prêts à faire face à tout ce qui peut arriver. Nous avons été obligés de jouer ailleurs, loin de nos proches et de nos racines, et nous avons toujours trouvé beaucoup de chaleur. A l'Euro, l'équipe ne se sentira pas seule."

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