Attaque de la mosquée de Bayonne : comment la thèse (erronée) de l'incendie criminel de Notre-Dame s'est propagée

Claude Sinké, le tireur présumé de l'attaque de la mosquée de Bayonne, a expliqué avoir voulu "venger la destruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris", qu'il attribue aux musulmans. Une thèse erronée propagée par certains responsables politiques.

La cathédrale Notre-Dame de Paris en flammes, le 15 avril 2019.
La cathédrale Notre-Dame de Paris en flammes, le 15 avril 2019. (HUBERT HITIER / AFP)

Une fausse information pour mobile. Devant les enquêteurs, Claude Sinké, le principal suspect de l'attaque de la mosquée de Bayonne survenue lundi 28 octobre, a expliqué qu'il avait tenté de brûler l'édifice religieux pour "venger la destruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris, en affirmant que l'incendie de cet édifice a été provoqué par les membres de la communauté musulmane".

Cette thèse, que rien n'étaye dans l'enquête sur le sinistre, ne vient pas de nulle part. Elle est apparue sur les réseaux sociaux alors que la cathédrale était encore fumante et elle a été alimentée par certains responsables politiques. Franceinfo retrace le chemin d'une rumeur tenace.

1Des intox sur les réseaux sociaux...

Elles se sont propagées aussi vite que les flammes de l'incendie. Dès la nouvelle de l'incendie de la cathédrale connue, le 15 avril, des rumeurs erronées ont enflammé les réseaux sociaux, comme des photos de cette statue, prise pour un incendiaire sur le toit.

Il y a également eu ce pompier, filmé dans les tours et pris par certains pour un "gilet jaune" ou un "musulman".

2... reprises par certains responsables politiques

Rapidement, des élus s'emparent de ces fausses informations. Le député UDI Meyer Habib reprend la vidéo du pompier pour s'interroger : "Accident ou attentat criminel ?"

Sur Fox News, l'élu de Neuilly-sur-Seine Philippe Karsenty, condamné en 2013 pour diffamation à l'encontre d'un journaliste de France 2, qualifie la thèse de l'accident – confirmée depuis par l'enquête – de "politiquement correct". "Cette église était là depuis 850 ans. Même les nazis n'avaient pas osé la détruire. Vous devez savoir que des églises sont dégradées chaque semaine, un peu partout en France. Bien sûr, le 'politiquement correct' vous dira que c'est probablement un accident", explique-t-il, avant d'être coupé par le présentateur : "Monsieur, nous n'allons pas spéculer sur les causes de quelque chose que nous ne connaissons pas."

Cadre du Rassemblement national, Jean Messiha parle rapidement de "deux départs de feu" et d'une thèse de l'accident qui "deviendrait bancale", sans avancer plus d'éléments. Contacté par franceinfo, il défend aujourd'hui ses propos. "Nous sommes en démocratie, on a le droit de se poser des questions sur un incident grave dont personne ne connaissait les causes face à un matraquage immédiat tendant à imposer la thèse d'un incendie accidentel. Je ne vois pas en quoi cela fait de nous des responsables. Il faut être un esprit malade pour faire le lien avec l'attaque de Bayonne", estime-t-il, en défendant "l'esprit du doute".

C'est sur ce terreau fertile que Nicolas Dupont-Aignan est intervenu en avril pour faire part de ses doutes. "Il faut savoir si c'est un accident ou un attentat", déclare l'ancien candidat à la présidentielle de Debout la France au lendemain de l'incendie, comme le raconte L'Obs. Il estime ensuite que les policiers "ont tort de privilégier une hypothèse" dans ce sinistre. Quinze jours plus tard, il remet une pièce dans la machine au micro de France Inter : "Sans aucun doute le pouvoir nous cache quelque chose."

3... malgré les démentis des enquêteurs

Si elle a prospéré sur les réseaux sociaux et dans les discours de certains responsables politiques, la thèse de l'origine criminelle de l'incendie de la cathédrale n'a jamais été étayée. Dès le 16 avril, au lendemain de l'incendie, Rémy Heitz, procureur de Paris en charge du dossier, déclare que "rien ne va dans le sens d'un acte volontaire". Deux mois après le sinistre, au moment de clôturer l'enquête préliminaire, le parquet confirme "qu'aucun élément ne permet d'accréditer l'hypothèse d'une origine criminelle".

En revanche, "plusieurs hypothèses ont retenu l'attention des enquêteurs parmi lesquelles celle d'un dysfonctionnement du système électrique ou celle d'un départ de feu occasionné par une cigarette mal éteinte, sans qu'il soit possible d’en privilégier une à ce stade", relève le parquet, sans trancher : "Les investigations réalisées ne permettent cependant pas, à ce jour, de déterminer les causes de l'incendie". "L'enquête n'est pas terminée. Je suis comme Saint-Thomas, je prends acte des premières conclusions. Mais tant qu'il n'y a pas de conclusion définitive, toutes les hypothèses restent ouvertes", réagit Jean Messiha.

L'enquête, ouverte contre X pour "dégradations involontaires par incendie par violation manifestement délibérée d'une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement"est désormais entre les mains de trois juges d'instruction, des magistrats statutairement indépendants.