Éliminatoires de la Coupe du monde 2022 : le football ukrainien face aux stigmates de la guerre

Pour la première fois depuis novembre 2013, l’équipe de France va jouer un match en Ukraine. À l’époque, le pays n’était pas en guerre. Depuis sept ans, le football ukrainien continue de s’adapter à cette situation si particulière.

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De notre envoyé spécial à Kiev - Denis Menetrier - franceinfo: sport
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Les Ukrainiens à l'entraînement au stade olympique de Kiev à la veille de leur match contre la France, le 3 septembre (FRANCK FIFE / AFP)

Dans les rues de Kiev, à la nuit tombée, la vie poursuit son cours. Pas de couvre-feu, les restaurants restent ouverts et la normalité reprend le dessus alors que l’épidémie de Covid-19 a été globalement contenue dans le pays depuis la mi-mai. Dans la capitale ukrainienne où l’équipe de France va disputer samedi 4 septembre son match de qualification pour la Coupe du monde 2022 contre la Zbirna, la sélection locale, aucune trace visible du conflit qui sévit dans le Donbass, à plus de 700 kilomètres à l’est.

Bien loin de la région où s’affrontent les loyalistes et les séparatistes - ces derniers sont soutenus par la Russie - les habitants de Kiev aiment à le rappeler : pas un jour ne passe sans qu’une pensée émue à destination des soldats présents sur le front ne leur traverse l’esprit. Depuis le début du conflit en 2014, 13 000 personnes ont péri dont 45 soldats ukrainiens depuis le début de l’année.

Le football, dans tout ça, n’est qu’une préoccupation mineure. Mais en juin dernier, à l’occasion de l’Euro, la sélection a fait la fierté des Ukrainiens en se hissant en quart de finale de la compétition. Le meilleur résultat de l’histoire de la Zbirna dans une compétition internationale, avec la performance réalisée lors de la Coupe du monde 2006. Un doux début d’été pour les Ukrainiens, qui s’est poursuivi avec la célébration des 30 ans de l’indépendance, le 24 août dernier.

La sélection, symbole du nationalisme ukrainien

Dix jours plus tard, 45 000 spectateurs vont pouvoir soutenir leur sélection face à l’équipe de France dans le stade olympique de Kiev. "L’équipe nationale est très importante pour les Ukrainiens, elle unit tout un peuple", assure Oleksandr Glyvynskyy, attaché de presse de la Zbirna. Depuis sept ans, la sélection s’est muée en symbole du nationalisme ukrainien.

Avant le coup d’envoi de l’Euro, la dispute entre l’Ukraine et la Russie l'a rappelé avec fracas. L’inscription sur le maillot de la sélection ukrainienne de la devise "Gloire aux héros" et de la carte de l’Ukraine incluant la Crimée, avait provoqué une vive réaction russe. Un événement parmi tant d’autres qui démontre que, depuis le début du conflit en 2014, le football ukrainien vit des moments tourmentés.

L’un des plus grands clubs du pays, le Shakhtar Donetsk - qui a récemment éliminé l’AS Monaco en barrages de la Ligue des champions - a dû déménager il y a sept ans, la ville de Donetsk étant trop proche des zones de conflit. Même constat pour l’Olimpik Donetsk, qui évolue en deuxième division. Désormais, le Shakhtar joue ses matchs à domicile dans la capitale, où réside son grand rival, le Dynamo Kiev. Les deux clubs ont remporté 29 des 30 éditions du championnat depuis la création de la Premier Liga en 1992.

L'exode des footballeurs étrangers

Mais pour les autres clubs du pays, la guerre a été lourde de conséquences. "La majorité des clubs ont perdu énormément de revenus. Certains ont perdu leurs sponsors, d’autres ont même dit adieu à leurs propriétaires", souligne Oleksandr Glyvynskyy. Le Metalist Kharkov et le Dnipro Dnipropetrovsk, deux clubs historiques du championnat ukrainien, ont ainsi coulé dans les limbes du football local.

Encore aujourd’hui, le football ukrainien pâtit de la guerre et de ses conséquences : des revenus issus des droits télévisés en berne, des contrats de sponsoring en baisse et un public qui se désintéresse du football de clubs. Les matchs du Dynamo Kiev attirent moins de 10 000 spectateurs dans un stade olympique capable d’en accueillir sept fois plus. "Tout ça a poussé les joueurs étrangers à quitter le pays", regrette Glyvynskyy.

En 2013, ils étaient ainsi 174 joueurs étrangers à évoluer en Premier Liga, la première division locale, contre seulement 78 aujourd’hui. "Ça fait mal quand on pense à ce qu’était le football avant. On était en pleine expansion, le football ukrainien vivait sa meilleure période. Juste après l’Euro co-organisé par l’Ukraine en 2012, on ne pouvait pas imaginer que ça allait arriver", se désole l’attaché de presse de la sélection nationale.

"Le football est devenu trop politique"

Si le football de clubs pâtit de la situation, la sélection n’est pas en reste. Lors de ses cinq ans de mandat comme entraîneur de la sélection - il a cédé sa place à l’issue de l’Euro -, Andriy Shevchenko a souvent été la cible de critiques car il parlait russe. Le conflit avec son encombrant voisin a également poussé l’Ukraine à se passer des services du défenseur Yaroslav Rakitskiy.

La dernière sélection de Rakitskiy remonte en effet à octobre 2018, soit trois mois avant sa signature dans le club russe du Zénith Saint-Pétersbourg. Un passage chez l’ennemi peu apprécié en Ukraine. "J’espérais être appelé mais le foot est devenu trop politique. Les joueurs sont désormais sélectionnés avec la peur de mal faire. Le niveau de jeu n’est plus prioritaire", regrettait le défenseur dans un message publié sur ses réseaux sociaux en novembre 2019.

Comme Rakitskiy, d’autres joueurs ukrainiens ont quitté le pays pour tenter leur chance ailleurs et dans des pays moins sensibles que la Russie. "Seuls le Shakhtar et le Dynamo ont réussi à maintenir des salaires corrects. Donc ça a poussé les joueurs à poursuivre leur carrière dans des clubs européens. Si rien n’avait changé, ils auraient continué à jouer avec un bon niveau de revenus en Ukraine", explique Oleksandr Glyvynskyy.

Le foot pris dans l'étau du conflit

Parmi eux, Roman Yaremchuk ou le capitaine Andriy Yarmolenko, qui seront les deux grands dangers offensifs samedi soir pour les Bleus de Didier Deschamps. "Ils se sont battus pour poursuivre leur carrière à l’étranger. Ils ont progressé et ils donnent en retour à la sélection", souligne l’attaché de presse de la Zbirna, qui veut croire que d’autres jeunes Ukrainiens suivront le même chemin et prendront la direction de l’étranger dans les années à venir.

Si l’équipe d’Ukraine n’a toujours pas réussi à s’imposer dans ces qualifications pour la Coupe du monde, l’élévation du niveau de jeu de la sélection ces dernières saisons est peut-être l’un des seuls points positifs à retenir pour un football qui se reconstruit progressivement, mais dont l’histoire ne cesse de croiser celle du conflit qui oppose l’Ukraine à la Russie.

Autre motif d’espoir : la Premier Liga se dispute à nouveau à seize équipes depuis le début de la saison 2021-2022. En raison de la guerre et des difficultés de certains clubs, le championnat avait été réduit à 14 équipes en 2014 puis à 12 en 2016. "C’est encourageant. Mais le football continuera de souffrir, comme tout le pays, tant que la guerre ne sera pas terminée", conclut Oleksandr Glyvynskyy.

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