DOSSIER. Dopage : où en est la lutte antidopage dans son combat contre les tricheurs ?

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Pour valider un contrôle positif, l'échantillon B doit confirmer l'échantillon A. (FRANCK FIFE / AFP)

Les soupçons de dopage ravivés sur cette édition du Tour de France sont une occasion de faire le point sur la course poursuite perpétuelle entre lutte antidopage et sportifs tricheurs.

Si le dernier contrôle positif d'un coureur en plein Tour de France remonte à 2015 (Luca Paolini avait été évincé pour prise de cocaïne), le dopage n'a pas disparu du peloton. Il n'y a aucune raison de croire au miracle de la propreté immédiate, tout simplement car les affaires de dopage continuent de rythmer la vie mouvementée du sport de très haut niveau.

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En France, les suspensions récentes des coureuses de demi-fond Clémence Calvin et Ophélie Claude-Boxberger ont fait grand bruit. Le 22 juin dernier, le triple champion olympique chinois de natation, Sun Yang, a appris sa suspension pour quatre ans et trois mois après avoir détruit un de ses échantillons sanguins à coup de marteau en 2018 - lui qui avait déjà été épinglé en 2014 pour une prise de trimétazidine. Dans le vélo, l'équipe italienne Vini Zabu s'est vu retirer son invitation pour le dernier Giro à cause de deux tests positifs dans ses rangs en moins de douze mois. Sans oublier les images de ces sportifs pris en flagrant délit d'auto-transfusion sanguine par l'opération Aderlass aux Mondiaux de ski de fond de Seefeld, en Autriche, en février 2019.

Soupçons parasites

Depuis la traque éprouvante de Lance Armstrong, qui a eu le temps d'écraser sept éditions consécutives du Tour de France (de 1999 à 2005) avant d'être rayé du palmarès en 2012, une pensée parasite tous les exploits cyclistes. En trame de fond, l'impression que les acteurs de la lutte antidopage seront toujours en retard sur les tricheurs. Quand Tadej Pogacar assomme la course dès la première étape de montagne, les relents de l'époque Armstrong châtouillent les narines des plus suspicieux. Le Slovène a beau rappeler qu'il a subi trois contrôles dans une même journée, le scepticisme persiste pour certains observateurs.

"Il y a toujours ce chœur qui revient qui dit que tout est vain et qu’on court dans le vide. Ca me paraît excessif", commente Jérémy Roubin, le secrétaire général de l'Agence française de lutte contre le dopage (AFLD). "C’est un peu comme si on disait qu’il fallait enlever tous les radars parce que tout le monde a déjà roulé au-dessus des limites de vitesse. Bien sûr, on ne peut pas garantir qu’il n’y a aucun cas de dopage sur le Tour de France, par exemple. La prévalence du dopage dans le sport est difficilement quantifiable. Mais s’il y a un écart [qui nous sépare des tricheurs], il a tendance à se réduire".

La position est exactement la même du côté de l'International Testing Agency (ITA), qui est responsable de la stratégie antidopage sur le Tour de France 2021. Par la voix de son responsable cyclisme, Olivier Banuls, l'agence basée en Suisse "entend les questions sur certaines performances" et promet de mettre en place "le meilleur programme antidopage possible". Plus de 3500 échantillons (sanguins et urinaires) ont été prélevés sur des cyclistes professionnels masculins par l'ITA en 2021 avant le Tour de France, et environ 560 de plus s'ajouteront à ce total à l'issue de l'épreuve.

Justifications et motifs d'espoir

Ce n'est pas parce que les coups de filet se font très rares que les acteurs de la lutte antidopage sont plongés dans l'apathie. L'AFLD justifie par exemple son faible total de résultats d'analyse anormaux dans son rapport d'activités de l'année 2020 (28 contre 202 en 2017 ou 264 en 2008) par un changement de stratégie au cours d'une année perturbée par la pandémie de Covid-19. "Nous nous sommes recentrés sur le haut niveau. En 2017, 70% de nos tests étaient pratiqués sur des amateurs qui peuvent se faire pincer plus facilement car moins entourés et moins au fait de la lutte antidopage. Les pessimistes diront que plus un sportif évolue au haut niveau, plus il a les moyens d'accéder à des protocoles de dissimulation sophistiqués. Mais la vérité c'est que l'impact d'un contrôle positif est plus fort sur leur carrière, sur les plans financiers ou de l'image. C'est assez dissuasif", explique Jérémy Roubin.

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Dans leur communication, aussi ouverte que travaillée, les acteurs actuels de la lutte contre le dopage invoquent des motifs d'espoir. L'ITA revendique son indépendance et ne cache pas sa vocation centralisatrice. Aujourd'hui, elle travaille avec près de cinquante fédérations internationales et organisateurs d'événements majeurs, dont les Jeux olympiques. "Il fallait un lieu d’expertise unique, où l’on évalue les risques de dopage correctement, de manière centralisée. [De quoi] aider les petites fédérations pour qui la lutte antidopage est souvent la responsabilité d’un vice-président, bénévole, qui le dimanche soir remplit le logiciel Adams [plateforme où les athlètes communiquent des informations pour coordonner les contrôles]", expliquait sa présidente et ex-ministre des Sports Valérie Fourneyron, au Monde en 2019.

Pour l'AFLD, le combat contre la triche est en train de passer dans une troisième phase après vingt ans d'existence. La systématisation des tests était le premier cap, la mise en place du passeport biologique (dossier électronique propre à chaque sportif où sont compilés les résultats de ses tests antidopage) le deuxième. La troisième est celle du renseignement et de l'intelligence. L'agence française a d'ailleurs reçu des nouveaux pouvoirs d'investigation par ordonnances le 21 avril dernier qui lui ont permis d'ouvrir une cellule dédiée de quatre personnes, dont deux enquêteurs issus respectivement de la police judiciaire et de la gendarmerie.

Nouveaux pouvoirs, nouveaux défis

"Jusqu'à maintenant, quand on voulait convoquer une personne, on pouvait lui proposer de venir tel jour à telle heure. Elle pouvait venir et on consignait ses propos. Si elle ne venait pas, en revanche, on ne pouvait rien dire ni faire. Maintenant, si elle se soustrait sans motif légitime, elle peut être sanctionnée par voie disciplinaire", se félicite Jérémy Roubin. Désormais, l'AFLD pourra mener elle-même des perquisitions, avec l'autorisation préalable d'un juge, et y voit "un effet dissuasif fort". 

La possibilité de conserver par congélation les échantillons prélevés pendant dix ans est une autre arme dans le camp de l'antidopage. Titré sur le Tour d'Espagne en 2011, le cycliste Juan Cobo a par exemple été déchu huit ans plus tard à cause d'anomalies relevées dans son passeport biologique. Mais ces motifs d'espoir sont-ils suffisants pour croire à un sport propre, entièrement débarrassé de ses tricheurs ? 

Pas sûr si l'on écoute certains anciens de la lutte antidopage, qui ne cachent pas leurs doutes quant à la direction prise par leurs successeurs. Fondateur du département des contrôles de l'AFLD en 2006, Jean-Pierre Verdy a le sentiment que tout ce qu'il a construit a été démoli une fois qu'il a pris sa retraite en 2015. Son livre Dopage, ma guerre contre les tricheurs, publié en mars dernier, retrace l'ingéniosité et la sophistication des dopés qui lui ont mené la vie dure, dans un milieu gangrené par des querelles de chapelles et des relations parfois incestueuses avec la sphère sportive.

Partisan d'une étroite coopération avec l'Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique (OCLAESP) et des réseaux d'informateurs, Jean-Pierre Verdy craint que les nouvelles têtes pensantes de l'antidopage ne soient trop déconnectées de la réalité du terrain. Le général de brigade Thierry Bourret, qui dirigeait l'OCLAESP sur la Grande Boucle entre 2007 et 2012, partage la vision de son ancien collaborateur. D'après lui, le dopage relève plus du "crime organisé" que de simples manoeuvres dirigées vers un gain de performance.

Dialoguer, cibler et enquêter 

"Derrière le sportif dopé, il y a tout un entourage. En général, il faut au moins quatre personnes, de la construction à l’application du protocole. Un médecin pour trouver la bonne association médicamenteuse capable de masquer les traces des produits, un fournisseur, un transporteur et un facilitateur", détaille-t-il. Quatre personnes, c'est aussi le nombre total de membres de la cellule d'investigation de l'AFLD. Face à des cibles mouvantes, parfois basées à l'étranger, et extrêmement nombreuses, il faut des moyens importants, humains, financiers et du temps. 

Dans son rapport sur l'année 2019, l'Agence mondiale antidopage revendiquait 278 047 échantillons analysés, soit une augmentation de 5,5% par rapport à 2018. En revanche, elle a constaté une légère diminution du pourcentage total de résultats d'analyse anormaux (0.97% en 2019 contre 1.05% en 2018). Mais si la pratique de tests reste évidemment essentielle, elle ne suffit pas toujours à coincer les dopés. "Lance Armstrong a été contrôlé plus de 200 fois et il n'a jamais été positif", rappelle Jean-Pierre Verdy. 

Mais pour Jérémy Roubin, le secrétaire général de l'AFLD, les stratagèmes loufoques de l'époque Armstrong comme les injections d'urine propre dans la vessie ou le liquide vaisselle sur les doigts pour troubler les échantillons d'urine sont désormais très rares. Le défi actuel "n'est pas tant de s'adapter pour détecter les nouvelles substances ou méthodes" mais d'enquêter en amont. Un point sur lequel le rejoint Jean-Pierre Verdy. Dans son livre, il évoque le travail de sa collègue à l'AFLD Linda Bazabas, qu'il appelle "le sniper" pour sa capacité à identifier le timing idéal pour pratiquer un contrôle. En général, il faut remonter soit 24h ou 48h avant un événément crucial ou à un moment clé dans la préparation d'un sportif, en fonction de son programme.

Au-delà des tests, l'investigation sur le long terme a pour objectif de démanteler tout un réseau. Plutôt que d'exclure un coureur, le général Thierry Bourret explique que couper une tête pensante comme le docteur Mark Schmidt est un coup bien plus fort porté au dopage. Pour son implication dans le réseau démantelé par l'opération Aderlass, ce médecin allemand a été condamné à quatre ans et dix mois de prison en janvier. Mais il a fallu que des informations remontent pour que cela se produise et c'est pourquoi l'ITA appelle les sportifs à communiquer avec elle. "On aimerait que les institutions, les athlètes et les équipes viennent nous parler pour exprimer le moindre ressenti ou la moindre observation. Il faut libérer la parole, c'est la garantie d'un sport propre", insiste Olivier Banuls.

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