Comment les sportifs de haut niveau brisent le tabou de la dépression : "Dire qu'on ne va pas bien, c'est très courageux"

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Image d'illustration d'un sportif de haut niveau qui consulte un psychologue. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Cette maladie psychique n'épargne pas les athlètes, qui ont aujourd'hui moins de mal à l'évoquer publiquement. Les témoignages récents de la tenniswoman Naomi Osaka ou de la gymnaste Simone Biles en sont la preuve.

La tête délicatement posée sur le dos de sa main, Naomi Osaka peine à finir ses phrases. Son regard s'évade. Ses yeux laissent filer quelques larmes. Malgré la souffrance, la tenniswoman japonaise tente de faire bonne figure face aux journalistes qui attendent ses premiers mots après son élimination à l'US Open, à New York, début septembre. "C'est vraiment dur d'articuler. J'ai l'impression d'en être à un stade où j'essaie de comprendre ce que je veux faire. Honnêtement, je ne sais pas quand je vais jouer mon prochain match. Je pense que je vais arrêter pendant un moment", glisse la championne, en plein désarroi. Neymar, lui, doute sur la suite de sa carrière en sélection nationale après la Coupe du monde 2022 au Qatar. La star brésilienne du PSG ne sait pas s'il est "assez fort mentalement pour continuer à gérer ma vie de footballeur par la suite", avoue-t-il dans un documentaire diffusé sur la plate-forme DAZN.

Qu'on soit l'un des plus grands joueurs du monde ou ancienne numéro 1 mondiale au tennis, pourquoi cacher ses failles ? Désormais, certains sportifs de haut niveau n'attendent plus la retraite pour révéler leur mal-être. Dans leur discours, le mot "dépression" n'est plus tabou. Outre Naomi Osaka, la gymnaste Simone Biles ou le basketteur DeMar DeRozan, sur Twitter, ont récemment osé évoquer publiquement leur santé psychique. 

L'image du super-héros

Ces confessions étonnent parfois le grand public. "Dans l'imaginaire, les champions sont invulnérables, on imagine qu'ils ne sont que des sportifs, mais ils ont eu une vie, une enfance, parfois des traumas, comme Simone Biles qui a été victime d'agressions sexuelles", rapporte Meriem Salmi, psychologue psychothérapeute, responsable du suivi psychologique des athlètes à l'Insep de 2000 à 2013.

"On touche au mythe du champion et donc de l'invulnérabilité de l'athlète."

Meriem Salmi, psychologue psychothérapeute

à franceinfo

Meriem Salmi se bat depuis plus de trente ans pour imposer dans la société le sujet des pathologies mentales chez les sportifs. Les choses avancent, selon elle, car "le nombre d'athlètes qui en parlent augmente". Cela prend du temps. La préparation mentale est entrée peu à peu dans les mœurs, mais l'accompagnement psychologique au sens large "était vu jusqu'à présent comme un problème". "Cela n'avait pas lieu d'être, les athlètes pouvaient entendre : 'Si tu n'es pas assez fort, tu n'as pas ta place ici'", assure-t-elle.

Nathalie Crépin, psychologue du sport au Centre ressources en optimisation de la performance et en psychologie du sportif (Crops) à Lille, confirme : "Avant, si un sportif avouait qu'il consultait un psychologue, il pouvait entendre qu'il était fou ou faible, c'était difficile à gérer. Son encadrement pouvait lui dire qu'il n'avait rien à faire là s'il ne pouvait pas encaisser les sacrifices et la charge de stress et de travail".

C'est exactement ce qui a poussé Théo Nonnez, 21 ans, à ranger définitivement son vélo, un soir de février 2021. Cet ancien cycliste de l'équipe Continentale Groupama-FDJ, champion de France junior en 2016, a "complètement craqué", raconte-t-il à franceinfo. "J'en parlais à des amis très proches, mais c'est délicat de m'ouvrir en interne, concède l'ex-coureur. Lorsque tu veux faire carrière, évoquer ce problème c'est comme se tirer une balle dans le pied. C'est se mettre à découvert. Je voulais m'en sortir par moi-même, je ne voulais pas montrer que j'étais faible", analyse celui qui s'est réorienté vers un BTS communication. 

Souffrir en silence, Cédric Anselin l'a aussi vécu. Aujourd'hui enseignant dans un centre de formation de Norwich (Royaume-Uni), cet ancien footballeur de 44 ans a côtoyé Zinédine Zidane à Bordeaux, fréquenté les équipes de France de jeunes, disputé une finale de Coupe de l'UEFA (1996) et a fini par sombrer dans la dépression. "Ma carrière s'est arrêtée parce qu'un entraîneur ne voulait plus de moi, explique-t-il à franceinfo. J'étais poussé vers la sortie alors que je pensais n'avoir fait aucune faute". Ecarté dans son club de Norwich, il est gagné par la solitude. "Je ne voulais plus être dans un vestiaire, lâche-t-il. Cela ne sert à rien de faire le plus beau métier du monde si on n'est pas heureux."

La dépression, blessure d'un autre genre

La dépression peut surgir à tout moment. Une mise au ban, une blessure, un problème personnel... Le corps a beau être entraîné, si la tête ne suit pas, l'élan est brisé. Quand le mal est physique, aucun sportif ne rechigne à en parler. "On est dans le corps-objet, acquiesce Nathalie Crépin. La souffrance est acquise dès le plus jeune âge, elle est normale, parfois nécessaire et c'est même vu comme un facteur d'efficacité et de performance." Mais s'épancher sur son mal-être est plus compliqué, même "si les femmes ont plus de facilités à exprimer les choses", note Meriem Salmi. "Dans la société, on sait qu'elles consultent plus que les hommes, mais pour le sport de haut niveau, les chiffres n'existent pas encore", ajoute la psychologue. "On peut se plaindre d'un genou, ça n'engage pas l'intime, illustre-t-elle. Avec les problèmes mentaux, on est dans une autre dimension dont il ne faut pas avoir honte".

La tenniswoman japonaise Naomi Osaka, la tête cachée sous une serviette durant une rencontre de l'US Open, à New York (États-Unis), le 3 septembre 2021. (ED JONES / AFP)

Cette honte s'accompagne parfois de la culpabilité de décevoir un entourage qui a beaucoup sacrifié pour voir vos rêves aboutir et les vit parfois par procuration. "Je me disais que c'était moi le problème, je ne pouvais pas ne pas être heureux, j'étais payé pour exercer ma passion, je bénéficiais d'un super matériel", témoigne Théo Nonnez. Malgré ces conditions idéales pour être performant, son goût de pédaler disparaît lentement. Jusqu'à la crise, lorsqu'il fond en larmes, un jour, sur son vélo. 

"Je n'ai pas osé le dire tout de suite, j'ai dû attendre quasiment un an avant d'en parler, j'aurais dû le faire bien avant."

Théo Nonnez, 21 ans, ancien cycliste

à franceinfo

"Il n'y a rien de mal à dire qu'on ne va pas bien, c'est même très courageux de l'admettre, abonde Cédric Anselin. Il faut en parler le plus vite possible, sinon la dépression s'aggrave." Ce que confirme l'ancien tennisman américain Mardy Fish dans le documentaire de Netflix qui lui est consacré : "Si je n'avais pas consulté, je ne serais peut-être plus là aujourd'hui."

"Plus on traite tôt la dépression, plus on peut la soigner rapidement", insiste Meriem Salmi, qui a suivi certains sportifs "très, très abîmés" avant les JO de Tokyo et a eu le bonheur de les voir s'envoler pour le Japon. Tenue par le secret professionnel, elle n'en dit pas davantage, mais "si on a une prise en charge sérieuse, répète-t-elle, on s'en sort". Immensément attendue à Tokyo, Simone Biles a rapidement abandonné l'épreuve par équipe, victime de "pertes de figure". Elle est finalement réapparue quelques jours plus tard pour glaner le bronze à la poutre. Mais à quel prix : "J'aurais dû abandonner bien avant Tokyo", a-t-elle confié au New York Magazine (en anglais).

Parler pour soigner. Parler pour ne pas atteindre le point de non-retour, comme le gardien de but allemand de Hanovre Robert Enke, qui s'est suicidé le 10 novembre 2009. "Longtemps, il a cru qu'il trouverait le ressort nécessaire pour rebondir, écrit le romancier Bernard Chambaz dans son essai, Plonger (Gallimard, 2011), où il se penche sur le destin tragique d'Enke. Il a espéré qu'il le trouverait en touchant le fond. Mais aujourd'hui, il a la conviction qu'il n'y a pas de fond. Et il a beau savoir que c'est contraire à sa nature et aux usages, il a le sentiment que la seule liberté qui lui reste, c'est le suicide."

D'autres sportifs ont tenté de mettre fin à leurs jours, comme l'ancien rugbyman et capitaine du XV de France, Pascal Papé. Après une blessure au dos lors du Tournoi des six nations en 2013 qui l'oblige à mettre sa carrière entre parenthèses, l'ex-deuxième ligne du Stade français traverse une dépression, tente de se suicider, avant d'être admis en hôpital psychiatrique. "Il y a à ce moment-là un mélange de fatigue, de tristesse, de dégoût de soi. Je ne suis bien que quand je dors, or je n'y arrive pas. Alors, j'ai eu envie de dormir pour toujours", raconte-t-il en 2016 à L'Equipe Magazine (pour abonnés).

Des barrières à faire sauter

Pour éviter d'en arriver là, rien ne vaut la prévention et l'accompagnement. Ainsi, Nathalie Crépin réalise 200 bilans psychologiques par an, tous sports confondus. Ils sont obligatoires pour tous les athlètes de haut niveau, mineurs et majeurs, qui doivent s'y soumettre une fois par an, selon l'arrêté du 16 juin 2006 voulu par Jean-François Lamour, alors ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative.

Avec la crise du Covid-19 et les confinements, le fait de consulter un psychologue s'est "normalisé" dans la société civile, remarque Nathalie Crépin. Une banalisation qui infuse dans le monde sportif. Et il n'y a pas de raison que cela en soit autrement puisqu'"il n'y a pas moins de pathologies dans le sport de haut niveau que dans la société. C'est le début de la fin d'un tabou, se réjouit-elle. Les sportifs viennent plus facilement consulter sans donner la raison de leur visite".

"La libération de la parole est venue avec le temps", emboîte Meriem Salmi, qui accompagne Teddy Riner depuis plus de seize ans. Même s'il n'a jamais fait état de dépression au cours de sa carrière, le poids lourd a enfoncé certaines portes et fait avancer la pratique, constate sa psychologue. Très vite, il a assumé son accompagnement psychologique.

"Je ne sais pas si tout le monde est encore convaincu de l'utilité du psychologue, il va falloir encore du temps pour imprégner le monde sportif et l'encadrement. Il faut rendre les sportifs à l'aise pour évoquer le sujet."

Meriem Salmi

à franceinfo

"Voilà pourquoi il est important que les fers de lance puissent s'exprimer. Cela aidera les moins connus à le faire aussi", estime Nathalie Crépin. En confiant son mal-être, Théo Nonnez a eu de nombreux retours et parfois de la part de personnalités "assez connues". Mais il ne crie pas victoire tout de suite. Selon lui, ce processus d'acceptation de la dépression chez l'athlète de haut niveau prendra encore du temps. Et lui, comme d'autres, est toujours prêt à accompagner ceux qui souffrent. "J'ai grandi avec ça, pourquoi ne pas utiliser mon expérience pour aider les gens autour de moi, conclut Cédric Anselin. Ça me fait du bien, c'est encore plus incroyable que de jouer face à l'AC Milan à San Siro." Théo Nonnez et Cédric Anselin s'en sont sortis. Naomi Osaka, elle aussi, est sur le bon chemin puisqu'elle songe finalement à un retour : "J'ai de nouveau cette envie, a-t-elle clamé le 27 septembre dans l'émission "The Shop" sur HBO. Ce ne serait pas vraiment important de gagner ou de perdre, je veux juste avoir le plaisir d'être de retour sur le court." Pour laisser couler sur ses joues des larmes de joie ?

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