JO 2021 : qu'est-ce que la perte de figure, le dangereux phénomène dont souffre la gymnaste américaine Simone Biles ?

La star de la gymnastique a déclaré forfait pour les finales du saut et des barres asymétriques, prévues dimanche. En cause notamment, cette perte de repères qui bouleverse son équilibre en l'air.

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La gymnaste américaine Simone Biles lors de l'épreuve du saut du concours général par équipes des Jeux olympiques de Tokyo, au Japon, le 27 juillet 2021. (MARTIN BUREAU / AFP)

Des "twisties". Le mot, qui signifie "tortillons" en anglais, peut sembler mignon. Mais il décrit un phénomène dangereux redouté par les gymnastes et qui a poussé la favorite Simone Biles à déclarer forfait pour plusieurs finales des Jeux olympiques de Tokyo (Japon), samedi 31 juillet. Déjà contrainte de se mettre en retrait du concours général individuel et par équipes, elle ne participera pas aux épreuves du saut et des barres asymétriques, dimanche, ni à celle du sol lundi.

En début de semaine, l'Américaine que tout le monde désignait déjà comme la star de ces Jeux avait expliqué devoir préserver sa santé mentale. Elle a par la suite confié souffrir de twisties, une perte d'équilibre qui survient pendant les sauts. "Ça ne m'arrivait pas avant que je ne quitte les Etats-Unis. Ça a débuté par hasard juste après les qualifications", a-t-elle révélé sur son compte Instagram, vendredi 30 juillet.

"Votre esprit et votre corps ne sont plus connectés"

La superstar de la gym a ainsi livré une performance inhabituellement décevante mardi, lors de son passage au saut de cheval pendant le concours général par équipes. Alors qu'elle tentait un "Amanar", un saut particulièrement difficile, elle a semblé comme déséquilibrée en plein air et s'est réceptionnée lourdement. "J'étais censée faire deux vrilles et demie et je n'ai réussi à en faire qu'une et demie avant d'être comme éjectée de l'air", a-t-elle décrypté sur Instagram.

Le passage de Simone Biles au saut de cheval

"Je n'ai pas compris ce qui s'est passé, je ne savais pas où j'étais en l'air, j'aurais pu me blesser", a-t-elle commenté en conférence de presse. Ce phénomène est la conséquence d'un "blocage mental", explique l'ancienne championne olympique de gymnastique Melissa Anne Marlowe sur Twitter*. "C'est comme un petit accident vasculaire sans gravité, votre esprit et votre corps ne sont plus connectés."

Résultat, lors d'une perte de figure (comme on l'appelle en français), le ou la gymnaste perd tout repère dans l'espace. "Votre cerveau sait comment faire le mouvement, mais votre corps ne réagit pas. Vous pouvez tourner dans la mauvaise direction, vous perdre au moment où vous décollez et vous retrouver à complètement sortir de la figure pour ne pas chuter", poursuit Melissa Anne Marlowe. Sur cette photo plan par plan du saut de Simone Biles, on voit d'ailleurs clairement le moment où la gymnaste est désorientée.

Chez d'autres gymnastes, la perte de figure se traduit au contraire par des mouvements en plus. "C'est comme sauter avec un parachute qui ne s'ouvre pas, illustre Christina Myers, une ancienne athlète interrogée par la BBC*. Votre corps commence à faire des tours et des vrilles en trop (...) et cela peut affecter même les figures qui sont aussi faciles que la marche pour un gymnaste de très haut niveau."

Une perte de repères aux conséquences potentiellement désastreuses

Ce "court-circuit" ressemble aux trous noirs que peuvent connaître les sportifs évoluant dans d'autres disciplines, comme le golf, selon la radio britannique. Mais les conséquences sont bien plus graves pour les gymnastes, propulsés à plusieurs mètres de hauteur durant leurs sauts. La Britannique Claudia Fragapane a ainsi frôlé la paralysie après avoir été sujette à des pertes de figure en avril dernier. Lors des qualifications pour les JO, elle a enchaîné les erreurs, jusqu'à une réception sur la tête qui lui a valu une commotion cérébrale, rappelle la BBC.

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"Quand vous perdez la notion de l'espace, vous risquez de vous blesser, voire de vous tuer si vous tombez mal ou sur la tête, souligne l'ancien gymnaste Michel Boutard, interrogé par le HuffPost. Simone Biles est d'un tel niveau et tellement à l'aise dans l'espace qu'elle a pu se réceptionner sur les pieds [lors de son saut de cheval], mais vraiment, elle a dû se sentir en danger."

Ce sentiment de danger peut avoir des conséquences à long terme pour les athlètes. "Vous entrez dans un engrenage qui fait que vous réfléchissez deux fois plus, que vous pensez à la technique… Cela tourne tout le temps dans votre tête, vous n'arrivez plus à dormir la nuit, raconte à BFMTV Cyril Tommasone, vice-champion du monde de cheval d'arçons, qui a lui-même été sujet aux twisties. Cela devient une obsession, une peur qui tétanise. Et plus vous avez peur, plus c'est dangereux."

Un blocage aux causes encore mystérieuses

Ce blocage psychologique peut affecter même les gymnastes les plus expérimentés, y compris sur des figures qu'ils ont réalisées des milliers de fois. "Dans l'acrobatie, le sportif lutte contre ses instincts qui cherchent à protéger son intégrité physique. Au fur et à mesure des répétitions, cet apprentissage prend le dessus sur l'instinct", résume Pierre Billard, médecin fédéral national à la Fédération française de gymnastique, contacté par le HuffPost. Mais parfois, l'instinct reprend le dessusCe n'est d'ailleurs pas la première fois que Simone Biles est confrontée aux twisties.

"Ça ne m'était jamais arrivé avant aux barres et à la poutre, c'était juste au sol et au saut. Mais cette fois-ci, c'est littéralement sur chaque agrès. Et ça craint vraiment."

Simone Biles

sur Instagram

On ignore encore les raisons de la perte de figure, ce qui la rend difficile à prévenir. "Les causes psychologiques sont diverses, ça peut être lié au traumatisme d'une ancienne blessure ou d'une précédente mauvaise chute", liste Pierre Billard. Les twisties peuvent aussi être liés à "un mal-être extérieur à la pratique sportive" ou au stress, ajoute le médecin. "Je n'ai vraiment pas compris comment ça m'était arrivé, confirme l'ancien gymnaste Cyril Tommasone à BFMTV. J'enchaînais les compétitions, j'étais en pleine forme, je venais de faire vice-champion du monde… (...) On dirait que c'est la tête qui lâche."

Dans le cas de Simone Biles, certains observateurs n'ont pas manqué de rappeler la pression de la réussite qu'elle a dit ressentir* à l'approche des Jeux olympiques. Ainsi que le traumatisme qu'a vécu la jeune femme, qui fait partie des 265 gymnastes agressées sexuellement par l'ancien médecin de l'équipe des Etats-Unis, Larry Nassar.

Repartir de la base

Généralement, le temps permet de dépasser ce blocage. Mais cela peut prendre quelques jours comme plusieurs mois. "On essaie de repartir de la base, détaille Cyril Tommasone à BFMTV. On reprend tout, on repart vraiment du salto arrière. Certains s'en sortent rapidement." Simone Biles a précisé qu'il lui avait fallu quinze jours pour se remettre de ses précédents épisodes.

A une semaine de la fin des JO de Tokyo, l'Américaine n'a toutefois pas encore jeté l'éponge. Son état sera évalué quotidiennement pour déterminer si elle peut participer à la finale de la poutre, mardi. En attendant, Simone Biles poursuit ses entraînements. Non sans difficulté, comme le montre une vidéo dans laquelle elle atterrit sur le dos à plusieurs reprises. Au sol, un épais tapis lui évite de se blesser. 

"À ceux qui disent que je renonce : je ne renonce pas, mon esprit et mon corps ne sont simplement pas synchronisés, comme vous pouvez le voir ici, a martelé la championne olympique après avoir publié cette vidéo. Je ne pense pas que vous réalisiez à quel point c'est dangereux sur des surfaces dures, ni pourquoi je place la santé en premier. La santé physique, c'est la santé mentale."

* Les liens marqués par un astérisque renvoient vers des contenus en anglais.

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