JO 2021 : comment l'équipe de Russie (pardon, le ROC) contourne la suspension du CIO à Tokyo

Solide (oui, comme un ROC), la Russie occupe la 5e place au classement des médailles, avec déjà 25 podiums décrochés à Tokyo. Et elle compte bien faire savoir que derrière l'acronyme "Russian olympic committee" se cache le pays de Vladimir Poutine.

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L'escrimeuse Sofia Pozdniakova brandit sa médaille d'or après son sacre olympique dans l'épreuve de sabre, à Chiba, près de Tokyo (Japon), le 26 juillet 2021. (RAMIL SITDIKOV / SPUTNIK / AFP)

Pendant la cérémonie d'ouverture des Jeux de Tokyo, vous avez peut-être vu des athlètes russes avec des vêtements aux couleurs bleu, blanc, rouge. Ils défilaient derrière l'acronyme ROC, dont le logo rappelle le drapeau de la Russie retourné de 90 degrés. Pourtant, techniquement, ce n'était pas l'Etat russe qui était représenté mais les athlètes du "Russian olympic committee" (le "comité olympique russe" en bon français). 

Une subtilité sémantique fruit d'une longue période de sanctions pour l'olympisme russe. Depuis la révélation du scandale de dopage d'Etat après les Jeux de Sotchi de 2014, où la Russie avait explosé son record de médailles, et d'un système de falsification des contrôles au labo de Moscou, les athlètes russes n'ont plus le droit de concourir pour leur pays. Pour ne pas pénaliser ceux qui n'ont pas été mêlés au scandale, le CIO les fait donc concourir sous bannière neutre. Voilà pour la théorie. 

Officiellement "Russie" est donc un nom à ne pas prononcer pendant la quinzaine olympique, mais visiblement cette décision du CIO a toutes les peines du monde à être appliquée. Moscou est finalement partout. La preuve.

Commençons par les tenues. Pendant les Jeux d'hiver de Pyeongchang (Corée du Sud) en 2018, les athlètes russes portaient vestes grises, bonnets blancs et pantalons bleus pour la cérémonie d'ouverture, défilaient derrière le drapeau olympique et portaient le nom d'"Olympic athletes from Russia", "les athlètes olympiques de Russie". Mais depuis, le Tribunal arbitral du sport (TAS) a adouci la sanction infligée au pays.

Cachez ce pays que je ne saurais voir

Le comité olympique russe a donc pu négocier les couleurs des tenues portées cette année en envoyant des croquis au CIO. Les survêtements bleu-blanc-rouge, portés par les athlètes hors compétition, ont été validés. "Pas besoin de beaucoup d'imagination (...) pour reconnaître notre drapeau", s'est félicité ouvertement le président du comité olympique russe, Stanislav Pozdnyakov, cité par l'agence AP. Curieusement, les maillots de bain de l'équipe de natation synchronisée, où figurait un ours, ont eux été retoqués, car jugés trop "russes", souligne le Wall Street Journal"C'est une décision étonnante, s'est insurgée la vice-présidente de la fédération russe Olga Brusnikina, citée par l'agence RIA Novosti. Les ours ne vivent pas qu'en Russie, mais au Canada ou aux Etats-Unis aussi". Son de cloche tout autre, du côté du Kremlin ; un porte-parole de Vladimir Poutine s'est félicité auprès du Guardian que l'ours soit recalé et donc indirectement reconnu "comme symbole officiel de la Russie par le CIO. Ce n'est pas une mauvaise chose."

Et la chanson Katiusha, popularisée pendant la Seconde Guerre mondiale, trop politisée pour être diffusée sur les podiums en lieu et place de l'hymne russe ? Celle-ci ayant été refusée par le CIO. Moscou s'est rabattu sur le concerto pour piano n°1 de Tchaïkovski, assez facilement identifiable au pays.

La Russie ne la joue plus profil bas pour ces Jeux. Au contraire de Rio où on pouvait chercher longtemps les athlètes et les supporters russes, le ROC enrôle à Tokyo plus de 300 sportifs, chiffre en nette hausse comparé à la délégation présente quatre ans auparavant (273). Côté résultats, le ROC s'est fixé un objectif moins ambitieux que par le passé (40 à 50 médailles espérées, contre 56 à Rio cinq ans plus tôt ou 68 à Londres en 2012). Avec le secret espoir de faire beaucoup mieux et de pouvoir crier victoire.

Enfin, la décision du CIO (lisible ici en pdf) impose qu'on ne doit jamais prononcer le mot "Russie", et dire ROC sans expliciter. Les nageuses synchronisées russes ont ainsi dû revoir leur copie, et renoncer à leur bande son With Russia from love du groupe local Little Big, à cause du titre et des paroles qui faisaient référence à la mère patrie. Mais sur le terrain, l'application de la mesure s'avère plus complexe. Si la télé japonaise la suit à la lettre, les speakers présents dans les enceintes sportives n'ont pas la même rigueur et ont tendance à prononcer le mot "Russie" à toutes les occasions. 

Commentaire d'un journaliste russe dans le New York Times : "en fait, on n'a pas l'impression d'être bannis."

#wewillROCyou, un hashtag contre le CIO

Au pays non plus, on n'hésite pas à fanfaronner sur les résultats des athlètes du cru. Les autorités russes ont lancé le hashtag #wewillROCyou, un habile jeu de mots inspiré de la chanson du groupe Queen, mais aussi un message à peine voilé contre le CIO. Un mot-clé repris dans toutes les communications officielles sur l'actualité des Jeux sur les réseaux sociaux, comme ici sur le compte officiel de la Russie qui ne s'embarrasse d'aucune précaution oratoire en célébrant "la première médaille russe dans le concours général par équipe de gymnastique depuis 1992" (ironie du sort, à Barcelone, la Russie concourait sous la bannière de la Communauté des Etats indépendants, la CEI, héritière de l'URSS qui venait de s'écrouler).

Mais aussi un slogan repris par des influenceurs proches du pouvoir, de la présentatrice télé Tina Kandelaki au rappeur Timati, auteur d'une chanson sobrement intitulée My best friend is President Putin, (la traduction est-elle bien nécessaire ?). Tous rejoignent ainsi la position victimaire des autorités de Moscou.

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Sauf nouveau scandale de dopage, la Russie retrouvera ses couleurs habituelles pour Paris 2024, sa suspension prend fin à la fin de l'année 2022.

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