Enquête franceinfo Aux Jeux olympiques, les mamans athlètes défient aussi les préjugés : "Je suis plus forte qu'avant"

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min.
Des athlètes racontent à franceinfo la difficulté de mener de front une carrière de haut niveau et la maternité. (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

On leur a longtemps répété qu'une grossesse allait forcément ruiner leur carrière. C'est fini : aujourd'hui, les sportives de haut niveau rêvent à la fois de médailles, de records et d'enfants.

On aurait payé cher pour voir la tête du contrôleur aérien chargé d'enregistrer les bagages de Kim Gaucher en partance pour les Jeux olympiques à Tokyo. "Un biberon et un siège auto pour bébé, vraiment ?" Oui, vraiment ! Les organisateurs ayant finalement accepté que les athlètes qui allaitent puissent emmener leurs bébés, la basketteuse canadienne s'est donc envolée vers la capitale japonaise, mi-juillet, avec son jeu de maillots, son mari Ben, un paquet de couches et Sophie, leur petit bout de 3 mois. "C'est vraiment cool de l'avoir avec moi et j'espère que je pourrai lui raconter cette histoire un jour ! s'est félicitée dans La Presse l'ex-joueuse de l'USO Mondeville. Le monde du sport féminin change. Il y a de nombreuses femmes qui reviennent à la compétition après avoir eu des enfants."

La basketteuse canadienne Kim Gaucher accompagnée de son mari et leur enfant, le 12 juillet 2021, en partance pour Tokyo (Japon). (INSTAGRAM)

Voilà qui devrait aussi faciliter la vie d'une partie de la délégation française qui compte dans ses rangs quelques mamans, dont la véliplanchiste Charline Picon, la lanceuse de disque Mélina Robert-Michon, la sprinteuse Floria Gueï ou encore la skippeuse Camille Lecointre. Dans son cabinet du pôle médical de l'Insep, la fabrique à champions du sport français, Carole Maître n'a qu'à se retourner pour constater, elle aussi, que "ça bouge depuis quelques temps". Sur le mur, une vingtaine de faire-part de naissance, dont ceux de la boxeuse Sarah Ourahmoune, la sprinteuse Muriel Hurtis ou la judokate Lucie Louette. "Quand j'ai commencé il y a un peu plus de vingt ans, raconte la gynécologue-obstétricienne, il n'y en avait qu'un ou deux. Maintenant, il faut que je trouve de la place pour tous les accrocher. Ça dit quelque chose de l'évolution. On prend enfin l'athlète dans son entièreté, pas juste comme une machine qui rapporte des médailles." C'est simple : après les Jeux d'Athènes en 2004, aucune médaillée française en individuel n'avait "osé" la grossesse ; douze ans plus tard, la moitié a donné naissance dans l'année qui a suivi le retour de Rio.

"C'était écrit noir sur blanc sur le contrat"

Le sport de haut niveau n'a en effet pas toujours débouché le champagne et organisé le jeu des prénoms pour marquer l'arrivée d'un bébé. "Ah mais donc tu arrêtes ta carrière ?", a par exemple entendu de la bouche d'un proche Mélina Robert-Michon il y a onze ans, lors de sa première grossesse. "Ça m'a fait mal, j'avais l'impression d'avoir appris à quelqu'un que j'avais une grave maladie." La Française de 42 ans, aujourd'hui maman de deux filles, participe à Tokyo à ses sixièmes Jeux olympiques de rang, toujours avec de solides espoirs de médaille.

"Il y a longtemps eu une grande part de méconnaissance parce que les gens confondaient grossesse et blessure. Comme s'il n'y avait plus rien à espérer d'une sportive de haut niveau après une grossesse."

Mélina Robert-Michon, vice-championne olympique du lancer de disque

à franceinfo

En 2004, Muriel Hurtis avait ainsi préféré attendre d'être de retour des Jeux d'Athènes pour annoncer (au téléphone) à son coach qu'elle était enceinte... de cinq mois. "Je n'osais pas le prévenir", raconte dix-sept ans plus tard l'ancienne championne du monde du 200 mètres en salle (2003), aujourd'hui chargée de communication pour une banque dans le sud de la France. "Je me disais : 'Comment va-t-il le prendre ? Qu'est-ce qu'il va me répondre ? Et comme je m'y attendais, il n'a pas très bien pris la nouvelle." 

L'intéressé, Guy Ontanon, a une autre version : "Si j'ai dit quelque chose de travers à l'époque, c'est que ça a été mal interprété, se défend-il. Ça ne m'a jamais posé problème qu'une athlète me dise qu'elle voulait avoir un enfant, bien au contraire. Plusieurs sont tombées enceintes et ça s'est toujours très bien passé. Avec Muriel, je regrette d'avoir été mis devant le fait accompli, c'est dommage."

La sprinteuse française, Muriel Hurtis, sur les séries du 200 mètres, lors des Jeux olympiques d'Athènes (Grèce), le 23 août 2004. (GABRIEL BOUYS / AFP)

La judokate Frédérique Jossinet, médaillée d'argent cette année-là en Grèce, se souvient que "c'était écrit noir sur blanc sur le contrat : si je tombais enceinte, il devenait obsolète. En gros, il n'y aurait plus de revenus, déballe l'actuelle directrice du football féminin au sein de la Fédération française de football. Quand tu lis ça, quelles sont les options qui s'offrent à toi ? J'ai donc repoussé mon projet d'enfant."  Elle deviendra maman d'un petit garçon quinze ans plus tard, à 43 ans.

"Très bien, dans ce cas, tu ne joues plus"

Pour autant, tout n'est pas encore réglé aujourd'hui. La handballeuse Wendy Lawson s'est par exemple retrouvée au repos plus tôt que prévu, en 2017, alors qu'elle évoluait sous les couleurs du Nantes Atlantique Handball"Le week-end après avoir annoncé à mon président que j'attendais un bébé, j'ai dû m'asseoir en tribune. Manière de me dire : 'Très bien, dans ce cas, tu ne joues plus.'" Ce n'est pas tout : à son retour de maternité, qui coïncide avec la reprise de la saison, l'ex-internationale affirme avoir été la seule du groupe privée des nouveaux équipements.

"J'ai compris ce jour-là que nous n'étions que des pions bons à assurer le spectacle. A ses yeux, tomber enceinte était une faute professionnelle."

Wendy Lawson, handballeuse

à franceinfo

Sollicité à plusieurs reprises, le président en question, Arnaud Ponroy, n'a pas donné suite. En 2020, l'Association des joueuses et joueurs professionnels de handball l'a accusé d'avoir fait passer des tests de grossesse à ses joueuses sans leur consentement à l'occasion d'examens médicaux en 2019.

Pour être tombée enceinte pendant la saison 2018-2019, la volleyeuse italienne Lara Lugli a même failli devoir s'expliquer devant la justice. Son ancien club, Pordenone, lui réclamait des dommages et intérêts au titre du préjudice sportif représenté par son absence... avant d'abandonner les poursuites fin mai. "C'est une grande victoire pour tout le monde, s'est réjouie l'intéressée dans la presse italienne. Il était très important que cette affaire ne soit même pas portée devant un tribunal pour démontrer son caractère non fondé. C'est un signal fort pour toutes les femmes, pas seulement les athlètes qui se trouvent confrontées à ces situations absurdes." Le ministre des Affaires étrangères italien, Luigi Di Maio, avait déjà réagi en personne en mars dernier : "Il n'est pas tolérable que les femmes aient à choisir entre mener une carrière professionnelle et avoir un enfant."

Une "décision patriarcale" 

Oh, tout n'est pas encore réglé. Fin juin, la petite famille de la perche est tombée du sautoir en apprenant la non-sélection pour Tokyo de la meilleure tricolore, Ninon Guillon-Romarin, qui a accouché en février d'un petit garçon. "Le comité de sélection a voulu punir cette athlète pour son choix d'avoir voulu être une mère", dénonce son club de Cergy qui regrette une "décision patriarcale et pleine d'injustice". "Rien à voir avec sa grossesse !" rétorque auprès de franceinfo André Giraud, le président de la Fédération française d'athlétisme. "J'entends que notre décision est machiste, mais non. Ninon a fait un choix de devenir maman, choix que l'on respecte. Elle a tenté le pari de revenir cinq mois après, mais malheureusement, malgré les efforts fournis, elle n'était pas au niveau."

"A la Fédération, on demande de la haute performance. Et 4,05 m, c'est un niveau de cadette."

André Giraud, président de la Fédération française d'athlétisme

à franceinfo

Dans les couloirs de la Fédération, la décision fait pourtant grincer : "On passe à côté d'une belle histoire, celle de l'athlète qui revient après sa grossesse, ça dépassait le cadre du sport, c'est franchement dommage !" glisse un témoin, sous couvert d'anonymat.

En 2019, c'est le Congrès américain qui a fait les gros yeux après que la star du sprint, Allyson Felix, a dévoilé dans une tribune au New York Times (texte en anglais) la façon dont Nike voulait la traiter en marge de sa grossesse. "Malgré toutes mes victoires, Nike voulait me payer 70% de moins qu'avant", écrit l'athlète, l'une des plus médaillées de l'histoire (six titres olympiques et onze titres mondiaux). Sommé de réagir, l'équipementier a mis un point final à la polémique en promettant que "les athlètes ne seront plus pénalisées financièrement pendant leur grossesse". Le nouveau contrat garantit le salaire et les primes des athlètes pendant dix-huit mois autour de la grossesse, contre douze auparavant. L'entreprise s'engage également à ne plus "mettre un terme au contrat pour l'absence en compétition d'une athlète", selon un email partagé par Allyson Felix sur les réseaux sociaux.

La skippeuse Charline Picon, le 18 février 2018, avec sa petite fille. (FACEBOOK)

"La grossesse, même pas un sujet"

Allyson Felix vient d'appuyer avec ses chaussures à pointes là où ça fait mal : l'image des marques auprès du grand public. "Ça a été un révélateur de ce qui pouvait se faire de pire", chuchote un salarié du pôle "influence" d'un sponsor. "Plus discriminant que ça, tu meurs." 

Chez Asics, l'équipementier officiel de la Fédération française d'athlétisme, "la grossesse des athlètes n'est même pas un sujet", assure pour sa part le directeur marketing Europe, Arnaud Leroux. "C'est même insupportable de se poser la question. Aujourd'hui, la relation entre la marque et l'athlète est beaucoup plus ancrée dans l'histoire de la performance que dans la performance elle-même. Evidemment, on va célébrer les victoires, les médailles, les records. Mais ce qui compte, ce n'est pas la destination, c'est le voyage. Une athlète qui va avoir un enfant rend l'histoire encore plus belle."

"On ne tient pas de compte de qui est enceinte, qui ne l'est pas, qui va l'être. La question n'est pas évoquée lors des entretiens, et fort heureusement."

Arnaud Leroux, directeur marketing Europe chez Asics

à franceinfo

Au sein des fédérations, on se prend aussi à passer le plumeau sur de vieux textes plus vraiment au goût de l'époque. Mais le ménage est long. Le handball français s'est doté depuis peu d'une convention collective qui garantit notamment le maintien de salaire d'une joueuse pendant un an (au lieu de trois mois actuellement) en cas de grossesse ou de longue blessure. Il s'agit d'une première dans le pays. De son côté, la Fédération internationale de football a imposé cette année un congé maternité de 14 semaines minimum pour les joueuses professionnelles de ses 211 fédérations membres. 

Par ailleurs, depuis 2015, l'article R221-8 du Code du sport français permet aux sportives de garder leur place sur les listes de haut niveau un an supplémentaire, si elles n'ont pas "réalisé les performances ou obtenu les classements requis, notamment (...) pour des raisons liées à la maternité". Elles peuvent donc continuer de toucher des aides financières, primes, et de bénéficier d'une couverture en cas d'accident de travail.

"Cela prend du temps, mais ça va dans le bon sens", se félicite Mélina Robert-Michon, devenue vice-championne du monde trois ans après la naissance de son premier enfant. "Mon objectif n'était pas de revenir à mon niveau d'avant, mais d'être meilleure. Et oui, je suis même plus forte qu'avant." Christine Arron n'a eu besoin que d'une petite année après son accouchement pour être sacrée championne du monde du relais 4X100 mètres. "Quelle meilleure réponse pouvais-je apporter à tous ceux qui m'avaient dit que je faisais une connerie ?", sourit celle qui est aujourd'hui adjointe au maire de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne). 

"Bizarrement, même ceux qui m'avaient dit les pires saloperies m'ont félicitée. Ils se sont rendu compte qu'ils avaient parlé trop vite."

Christine Arron, ancienne athlète, championne du monde en 2003

à franceinfo

Carole Maître devrait d'ailleurs surveiller son courrier une fois l'événement olympique passé. Il est fort possible que la maman des mamans de l'Insep complète sa collection de faire-part de naissance dans les prochains mois. "L'après-JO est une période idéale quand on a un désir de maternité car le challenge sportif est terminé." Un signe qui ne trompe pas : depuis le début de l'année, une petite dizaine d'athlètes sont déjà venues la voir dans son cabinet pour lui parler de grossesse.

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Tokyo 2020

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.