JO 2021 : pourquoi la non-sélection de la perchiste et jeune maman Ninon Guillon-Romarin fait polémique

La Fédération française d'athlétisme assure à franceinfo s'être basée uniquement sur les performances de l'athlète, qui a accouché en février. Son club dénonce une "décision patriarcale et pleine d’injustice".

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La perchiste française Ninon Guillon-Romarin, le 2 février 2020, lors d'un meeting d'athlétisme à Paris. (PHILIPPE MILLEREAU / KMSP / AFP)

Quand franceinfo a essayé de la contacter, Ninon Guillon-Romarin préparait ses valises et ses vacances, loin des sautoirs, de la fédération et de tout ce qui tourne autour de l'athlétisme. "On veut passer à autre chose car ça a été très dur pour elle", nous a fait comprendre son compagnon, Axel Chapelle. La perchiste de 26 ans, détentrice du record de France à 4,75 m, est tombée de bien plus haut, vendredi 2 juillet, en apprenant qu'elle ne faisait pas partie des 378 tricolores sélectionnés pour les Jeux olympiques de Tokyo. Le couperet est tombé cinq petits mois après l'accouchement de Ninon Guillon-Romarin et la naissance d'Oscar, son premier enfant.

Ninon Guillon-Romarin, qui avait réalisé les minima olympiques (4,70 m) en 2019, était pourtant à ce jour la seule perchiste tricolore sélectionnable. Mais la Fédération française d'athlétisme (FFA) a estimé que ses récentes performances (4,05 m aux championnats de France le 26 juin), étaient trop en dessous du niveau mondial et de ses standards personnels.

"Une décision patriarcale"

Dans son club de Cergy-Pontoise (Val-d'Oise), on a cru à un oubli, avant d'apprendre qu'il n'y avait là aucune erreur. "Alors qu'elle était qualifiée automatiquement et que le Comité national olympique et sportif français était d'accord et souhaitait sa participation, le comité de sélection a voulu punir cette athlète pour son choix d'avoir voulu être une mère", dénonce le club dans un communiqué. "Au moment où le CIO met en place des règles spéciales pour que les nourrissons allaités puissent être accueillis au Japon, la FFA reste sur ses décisions patriarcales et pleines d'injustices", insiste le club, qui fustige au passage des "critères volontairement très vagues pour justifier l'injustifiable".

"Malheureusement, c'est une femme et elle n'a pas la place des athlètes hommes dans l'esprit de Florian Rousseau et Mehdi Baala, aux manettes du haut niveau."

Le club d'athlétisme de Cergy-Pontoise

dans un communiqué

Dans la petite famille de la perche, on est aussi tombé du sautoir. "Je ressens beaucoup d'incompréhension dans cette décision, confie Romain Mesnil, meilleur français dans les années 2000. Notre discipline est faite de subtilités et l'état de forme ne se traduit pas toujours en centimètres lors d'une reprise". Selon lui, "on peut passer à côté d'un concours le mardi à cause d'un mauvais réglage de perche ou de mauvaises sensations, et être au top le jeudi". Surtout, "Ninon ne prenait la place de personne".

"Il fallait lui laisser le temps de se régler. Ça me fait de la peine car l'histoire était belle, celle d'une athlète qui revenait après être devenue maman. C'est vraiment dommage..."

Romain Mesnil, perchiste

à franceinfo

Alain Meunier, son ancien professeur d'EPS au collège, avec qui elle est toujours en contact, estime également qu'"on ne lui a pas laissé sa chance". "Je suis déçu pour elle. Il ne fallait pas s'attendre à ce qu'elle fasse 4,50 mètres lors de sa première compétition après un accouchement." Dans les couloirs de la fédération aussi, certains restent circonspects. L'institution se targue de parité femmes-hommes et érige en exemple Mélina Robert-Michon, bientôt 42 ans, mère de deux enfants et en lice pour ses sixièmes Jeux à Tokyo.

"Personne n'a eu de passe-droit"

Dans un entretien qu'elle nous a accordé en mai, Ninon Guillon-Romarin ne cachait pas la joie que lui procurait la perspective de cet été japonais. "J'ai super bien récupéré de ma grossesse et de mon accouchement, se félicitait-elle alors. Je suis restée cinq jours à la maternité. Dès ma sortie, j'ai repris la marche, puis la natation, le vélo, le footing et enfin la perche. Les sensations sont excellentes." Son sponsor, Puma, le conseil départemental du Val-d'Oise, la ville de Cergy-Pontoise, ses coachs… "Absolument tout le monde m'a félicitée pour mon bébé, appréciait la Messine. Ils ont trouvé ça super chouette de voir une jeune maman faire les JO." Du moins, d'avoir gagné son sésame.

Alors que s'est-il passé pour que la FFA lui oppose finalement une fin de non-recevoir ? Contactés par franceinfo, Mehdi Baala et Florian Rousseau n'ont pas donné suite à nos sollicitations. Le président de la Fédération assure, lui, que la non-sélection de Ninon Guillon-Romarin n'a "strictement rien à voir" avec sa grossesse. "J'entends que notre décision est machiste, mais non, s'agace André Giraud. Ninon a fait un choix de devenir maman, choix que l'on respecte. Elle a tenté le pari de revenir cinq mois après mais, malheureusement, malgré les efforts fournis, elle n'y est pas parvenue. On comprend que ce soit douloureux. Le comité de sélection s'est basé là-dessus. Elle n'était pas au niveau, point."

"A la Fédération, on demande de la haute performance. Et 4,05 m, c'est un niveau de cadette."

André Giraud, président de la FFA

à franceinfo

Pour justifier la décision, André Giraud agite froidement le règlement de la Fédération française d'athlétisme. "Pour être sélectionnés, les athlètes ayant réalisé les minima lors de la saison 2019 [comme Ninon Guillon-Romarin] devront démontrer un état de forme compétitif à partir du 13 mars 2021 selon des instructions spécifiques définies pour chaque athlète et fixées par le directeur de la haute performance et le directeur technique national. Les confrontations directes entre sélectionnables seront particulièrement observées", peut-on lire dans les textes officiels.

André Giraud rejette aussi les critiques émises par l'entourage de l'athlète : "Contrairement à ce que j'entends, nous n'avons jamais promis à Ninon qu'elle serait automatiquement sélectionnée. La règle est la même pour tout le monde, personne n'a eu de passe-droit."

Les cas Bosse, PML et Vicaut en question

Vraiment ? Certains s'étonnent que des athlètes comme Pierre-Ambroise Bosse (800 mètres), Pascal Martinot-Lagarde (110 mètres haies) ou Jimmy Vicaut (100 mètres) soient sélectionnés pour les JO sans avoir mis les pieds à Angers pour les championnats de France fin juin. "Ils étaient blessés ou revenaient de blessure et les médecins ont trouvé judicieux de ne pas les aligner !" se défend le patron de la FFA. Celui-ci "rappelle que Pierre-Ambroise Bosse a auparavant fait une saison hivernale complète, que Pascal Martinot-Lagarde a fait un temps très honorable lors du meeting de Nancy début juillet, et que Jimmy Vicaut a quand même fait 10'17 aux Etats-Unis cette année et qu'il est de retour pour le meeting de Ligue de diamant de Monaco", vendredi 9 juillet.

Pas sûr que ces explications suffisent à apaiser Ninon Guillon-Romarin, mutique depuis l'annonce. "Elle est plus déçue par les gens, leurs mensonges et leurs menaces, que par le fait de ne pas faire les Jeux. Mais elle sait ce qu'est le haut niveau et va vite se tourner vers ses futurs objectifs", écrit à franceinfo son compagnon, avant de partir se mettre au vert.

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