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JO 2022 : les Jeux de Pékin marqueront-ils un tournant dans le choix des villes hôtes ?

La question des droits de l’homme, dénoncée par de nombreuses associations et ONG, plane telle une ombre sur l’organisation des Jeux chinois.

Article rédigé par franceinfo: sport, Apolline Merle
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Des militants se sont rassemblés devant le consulat de Chine à Los Angeles (Californie), le 3 novembre 2021, pour appeler au boycott des Jeux olympiques d'hiver de Pékin 2022 en raison des inquiétudes suscitées par le bilan de la Chine en matière de droits humains. (FREDERIC J. BROWN / AFP)

Le choix de Pékin comme ville hôte des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver (4-20 février) fera-t-il date ? C’est en effet une possibilité. Depuis plusieurs mois, des associations et ONG de défense des droits humains appellent le CIO à reconsidérer l’attribution des Jeux d’hiver de 2022 en Chine. Leurs arguments ? La privation de libertés et d’expression, le durcissement du régime de Xi Jinping, et surtout la répression des Ouïghours.

"Depuis 2017, le pouvoir chinois s’est engagé dans une campagne massive de surveillance intrusive, de détention arbitraire, d'endoctrinement politique et d'assimilation culturelle forcée dans la région autonome du Xinjiang (nord-ouest du pays), visant les Ouïghours, les Kazakhs et d'autres minorités musulmanes de la région. On estime qu'au moins un million de personnes a été détenu dans ces centres", affirme Doriane Lau, chercheuse spécialiste de la Chine à Amnesty International.

S’est récemment ajoutée à cette liste la mystérieuse disparition en novembre de la joueuse de tennis chinoise Peng Shuai, après avoir accusé un haut responsable politique de son pays d’agression sexuelle.

Face à cette levée de boucliers, John Coates, l’un des vice-présidents du Comité international olympique, avait estimé, en octobre 2021, que l’organisation ne comptait pas demander des comptes à la Chine concernant son respect des droits de l’homme. "Nous ne sommes pas le gouvernement du monde, nous devons respecter la souveraineté des pays qui accueillent les Jeux", avait-il répondu.

Une préoccupation nouvelle

Mais en interne, le cas chinois, après le cas russe pour les Jeux de Sotchi en 2014, pourrait bien servir de leçon. "Ce n'est pas dit officiellement mais j'en suis persuadé, estime Jean-Loup Chappelet, professeur émérite à l'Université de Lausanne et spécialiste des questions olympiques. Si vous regardez le rapport d'évaluation de Brisbane 2032, il y a toute une page consacrée à la situation politique du pays et notamment son respect des droits de l'homme. Ce qui est totalement nouveau."

Des militants de l'International Tibet Network (Réseau international pour le Tibet) tiennent des drapeaux du Tibet devant le siège du CIO lors d'une manifestation contre les Jeux olympiques d'hiver de Pékin 2022, le 3 février 2021 à Lausanne.  (FABRICE COFFRINI / AFP)

Auparavant, les évaluations ne portaient que sur des aspects techniques et sportifs. "Même s'ils ne le disent pas officiellement, ils se sont rendu compte qu'il fallait absolument se préoccuper des pays accueillant ces grands événements", analyse Jean-Loup Chappelet.

Changement de logique d’attribution

"Aujourd’hui, je pense que les pays autoritaires comme la Chine, la Russie par exemple, n'obtiendront pas facilement, voire pas du tout, ces grands événements, car les organisations sportives veulent éviter les problèmes", poursuit Jean-Loup Chappelet. D’ailleurs, les villes choisies pour les prochaines éditions confirment cette logique : Paris en 2024, Milan en 2026, Los Angeles en 2028 et Brisbane en 2032.

"Le cas de Brisbane est intéressant car en face d’elle, il y avait Doha. La décision a été prise rapidement et a provoqué la surprise de la capitale du Qatar, qui a contesté officiellement ce choix", remarque Carole Gomez, directrice de recherche à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste en géopolitique du sport. Même mécanisme pour les Jeux de Tokyo, en 2021, où la ville nipponne a été préférée à Istanbul.

Et si ces dernières années, les villes ont délaissé toute envie d'accueillir les Jeux, elles se positionnent toutefois de nouveau. Salt Lake City (Etats-Unis), Sapporo (Japon) et Barcelone (Espagne) ont déjà manifesté leur intérêt pour les JO d'hiver de 2030. Tout comme les Alpes du Sud, qui vont soumettre une intention de candidature au Comité olympique français. "Il y a aujourd’hui plus de villes candidates que pour 2022, car elles basent leur candidature sur leur héritage. C'est la politique officielle du CIO : utiliser l'existant. Cela coûte donc moins cher et c'est pour cela que les villes reviennent", fait remarquer le spécialiste des questions olympiques, Jean-Loup Chappelet.

Un choix très limité en 2015

Cette question financière a d’ailleurs joué un rôle dans l’attribution des Jeux d’hiver de 2022. Alors qu’en 2013 six villes étaient candidates - Stockholm (Suède), Cracovie (Pologne), Lviv (Ukraine), Oslo (Norvège), Pékin (Chine) et Almaty (Kazakhstan) - les trois premières se sont retirées l’année suivante. Suivies quelques mois plus tard par Oslo. Seules Almaty et Pékin restaient alors en course.

Le CIO n’a ainsi pas eu beaucoup de choix. "Qu'est-ce que vous faites quand vous avez ces deux candidatures-là ?, interroge Carole Gomez. Le CIO a donc considéré que Pékin serait un parfait organisateur de ces Jeux du point de vue de l’organisation, de la logistique, et de la gestion de grands événements sportifs. C’est un choix par défaut, mais pleinement conscient, que le CIO a fait en 2015, même si aujourd’hui on se rend compte qu'il est très mal à l'aise par rapport à la question des droits de l’homme".

Une image dégradée de la Chine

Toutefois, pourquoi le CIO est-il davantage gêné avec la Chine de 2022 qu'avec celle de 2008 ? "En 2008, il y avait déjà un focus très important sur la question du Tibet, et sur les violations des droits de l'homme en général, mais on était dans une période différente, où les droits de l'homme étaient un peu moins documentés", explique Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et enseignant à Science Po. D’un côté, le régime politique s’est durci depuis 2008 et est devenu de plus en plus autoritaire. De l’autre, la mobilisation internationale est devenue plus importante, et la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis s’est renforcée.

"L’image de la Chine à l’étranger s’est détériorée et cela explique pourquoi nous avons un boycott diplomatique en 2022, que nous n’avions pas eu en 2008", approfondit Antoine Bondaz. Rappelons aussi que lors des JO de 2008, les Occidentaux espéraient qu'en intégrant le mieux possible la Chine sur la scène des grandes puissances internationales, elle se libéraliserait.

"Quatorze ans plus tard, les autres pays ont évidemment mis de côté ces illusions."

Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique

à franceinfo: sport

Reste que limiter l’attribution des Jeux aux seuls pays démocratiques peut être une position délicate à défendre pour le CIO. "Il faut être réaliste, tranche Antoine Bondaz. Vous n'allez pas faire des JO démocratiques, ou entre démocrates. Que ces JO aient lieu à Sotchi ou Pékin, même si, in fine, ils sont utilisés en interne pour légitimer le régime, cela permet aussi à l'étranger de mettre au jour certaines violations des droits de l'homme, conclut le spécialiste des questions chinoises. S'il n'y avait pas eu les JO d'hiver à Pékin, il n’y aurait pas eu ce boycott diplomatique, et on aurait, de fait, moins parlé des violations des droits de l'homme en Chine."

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