Cet article date de plus d'un an.

De retour à la Fashion Week féminine en mars, la maison Pierre Cardin dévoile ses projets avec l'ouverture d'un musée

Le 5 mars, la collection automne-hiver 2023-24 de Pierre Cardin défilera sur les podiums de la Paris Fashion Week, qu'elle avait délaissée ces dernières années. Rodrigo Basilicati-Cardin, le président de la maison, explique ses choix, engagés, depuis le décès de son oncle Pierre Cardin.

Article rédigé par Corinne Jeammet
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
Rodrigo Basilicati Cardin devant le Palais Bulles, villa construite par l’architecte Antii Lovag à Théoule-sur-Mer, propriété de Pierre Cardin, le 25 avril 2021 (MATHIEU ZAZZO)

Après le décès du pionnier du prêt-à-porter, le couturier Pierre Cardin, à 98 ans fin décembre 2020, son neveu Rodrigo Basilicati-Cardin s'était engagé à respecter l'héritage mode. Président de la société Pierre Cardin depuis octobre 2019, il avait évoqué ses ambitions pour le futur de la maison lors d'une conférence de presse début 2021 chez Maxim’s à Paris.

Avant la Paris Fashion Week féminine automne-hiver 2023-24, qui se déroule du 27 février au 7 mars prochain, Rodrigo Basilicati-Cardin revient, presque deux ans plus tard, sur le parcours accompli et lève le voile sur les futurs projets de la maison. Rencontre passionnante.

Franceinfo culture : "Je vais penser à sa manière mais en me projetant vers la jeunesse", aviez-vous indiqué en précisant que le studio maison viserait les 30-40 ans. Qu'avez-vous mis en place pour atteindre cet objectif ?

Rodrigo Basilicati-Cardin : nous y sommes arrivés plus naturellement que je ne le pensais. Au nombre des changements, c'est l'utilisation des réseaux sociaux. À partir de janvier 2022, en préparation du premier défilé après Pierre Cardin, j'ai effacé tout ce qu'il y avait avant sur Instagram et Facebook. On avait à peine 50.000 followers : il y en avait plus sur les réseaux sociaux des licenciés que sur nos réseaux officiels.

Pour mon oncle, l'important, c'était la création, même s'il avait un amour pour le virtuel, la 3D et les hologrammes... tous ces mondes-là lui plaisaient beaucoup. Dans les années 70, il s'était fait scanner en 3D, il était en avance sur son temps. Mais les réseaux sociaux, il ne comprenait pas bien. Un an avant son départ, j'avais commencé à préparer une plateforme qui depuis a été activée. J'aurais voulu lui montrer. L'année 2021 a été un peu une année de repérage, puis j'ai commencé en janvier 2022 à construire une histoire, un storytelling [mise en récit]. J'ai une personne dédiée aux réseaux sociaux depuis octobre 2022. 

Je veux que les jeunes, eux aussi, découvrent la marque, pas seulement les personnes qui connaissent son histoire et ont une affection pour elle. 

Vous avez beaucoup voyagé en 2022, vous avez défilé à Mexico, entre autres.

Avec les trois autres designers, nous avons noté de l'intérêt pour notre marque mais j'ai besoin de designers pour contrôler un peu mieux le produit, ce que mon oncle avait doucement abandonné. Pour cette raison, nous allons partir pour un tour du monde auprès des licenciés : nous avons 200 contrats, soit 700 à 800 produits dans 100 pays. À terme, je veux les visiter, tous, plus régulièrement.

Nous avons débuté à Mexico. Il n'y a pas seulement la découverte des usines, même si c'est une chose très importante pour voir les produits qu'ils réalisent et comment on peut les modifier pour les rendre uniformes à travers le monde. Cela n'existe pas actuellement : la seule chose uniforme, c'est le dessin qui part de nos ateliers et dont chacun d'eux s'inspire à sa manière. On va travailler ensemble sur leur dessin et les aider sur le design.

J'ai donc organisé un défilé pour montrer les dernières collections (celle hommage au Bourget en janvier 2022 et celle des 100 ans à Venise en juillet 2022). J'ai aussi lancé, auprès des écoles mexicaines de design un concours, Young Designers Contest, auquel ont participé 35 écoles. Le gagnant vient passer trois mois à Paris à la mi-janvier 2023. 

Dans la foulée, vous avez organisé des défilés et ce concours aux États-Unis.

Après le Mexique, nous avons été aux États-Unis. C'est un pays que mon oncle a un peu laissé de côté et où les licences ont diminué. Je vais en profiter pour en décrocher de nouvelles. Mon souhait est que nous puissions, dés le début, travailler avec elles dans le respect du développement durable, en prêtant attention, entre autres, aux tissus utilisés...

En 2023, nous avons au moins sept voyages prévus : Corée, Taiwan, Brésil, Israël, Turquie, Pologne, Sud-Afrique... À chaque voyage, je sélectionne un étudiant qui vient, ensuite, à Paris pendant trois mois pour être formé. Une étudiante américaine, d'origine coréenne, est ainsi invitée au studio Pierre Cardin dès avril. Il y a des talents partout dans les différentes cultures.

Au studio de création, nous sommes deux Italiens (dont moi), un Jjaponais et un Français d'origine polonaise mais j'ai besoin de trois jeunes designers en 2023. S'ils ne restent pas à Paris, je les proposerai sûrement aux licenciés car ces derniers ont besoin de designers agréés. Ce sera à eux de décider. C'est comme cela que l'on peut réapprocher les licenciés. Mais il ne faut pas être angoissé par le timing, je verrai le résultat d'ici deux ans. 

Un de vos combats, le développement durable, a pris forme avec la création des Prix Bulles Cardin remis en mai 2022, au Palais Bulles à Théoule-sur-Mer. Quelles sont les autres initiatives en ce sens ? 

C'était une première. J'ai projeté en mapping sur le Palais Bulles des photos prises par un satellite à 800 kilomètres : des images avant/après à distance de 20 ans. On doit changer notre manière de faire : on sait que la mode est la deuxième plus polluante industrie au monde et qu'aujourd'hui seulement 1,4% de l'industrie fait quelque chose. Ce prix de 50 000 euros a été donné à une start-up engagée dans la diminution des dépenses d'énergie dans plusieurs secteurs.  

Pour le défilé de juillet 2022, pour l'anniversaire du centenaire de mon oncle à Venise en Italie, des modèles ont été réalisés avec des tissus récupérés dans de vieux stocks de plus de 40 ans, que je conserve avec beaucoup d'attention. Ces tissus, mon oncle les achetait lors de la fermeture des licences. Les autres modèles présentés étaient en tissus recyclés. J'accorde de l'importance a tout cela et en matière de Responsabilité Sociétale des Entreprises, le groupe Pando nous a formé.

On fait 1 000 vêtements à l'année mais les centaines de milliers d'autres sont réalisés par les licenciés et ce sont eux qui gaspillent l'énergie, l'eau. Un de nos licenciés, un allemand, est déjà impliqué dans cette responsabilité mais nous ne pouvons pas changer tous les contrats des licenciés mais on peut leur expliquer qu'ils peuvent utiliser les stocks dormants pour faire attention à l'éco-système. À terme, je voudrais trouver une licence qui fasse les tissus, les doublures par exemple. C'est une vieille idée de mon oncle mais il y a de la résistance car chaque licencié veut son propre fournisseur. Cela me prendra quelques années !

La maison réintègre le calendrier de la Fashion Week et présente sa collection le 5 mars. Que signifie ce retour sur les podiums parisiens ? 

La maison n'avait pas défilé officiellement dans le cadre de la Fédération de la haute couture et de la mode depuis 25 ans car Pierre voulait être libre. Quand ses créations arrivaient à terme, il faisait un évènement. Je me suis, déjà, un peu rapproché des dates officielles des semaines de la mode : le défilé du Bourget s'est tenu juste après la haute couture et celui de Venise juste avant.

La Fédération a une diffusion médiatique d'un demi milliard de contacts, c'est énorme. Il faut donc profiter de ce moment de partage. N'oublions pas que la mode parisienne est un des quatre événements les plus vus dans le monde chaque année. J'invite, par exemple, les écoles à venir voir le show, dont la collection proposera moins de stocks dormants mais plus de tissus recyclés. Nous devons être un exemple pour les licenciés. 

Le 5 mars, le défilé de 50 à 60 vêtements, aura lieu dans la boutique historique du 59, faubourg Saint-Honoré qui avait été ouverte en 1966. Le lendemain, la mairie du 8e arrondissement posera une plaque commémorative indiquant que Pierre Cardin a travaillé ici.

Hors mode, la création d'un centre culturel (avec théâtre, salle d'expositions, résidence d'artistes) à Houdan (Yvelines), dernier projet de Pierre Cardin, était maintenue à l'horizon 2022. Où en êtes-vous ? 

Là on va tarder un peu, c'est un projet complexe. Pour l'instant, j'ai une contrainte énorme à résoudre : j'ai besoin d'un dépôt très important climatisé pour vider la maison des 30 000 vêtements que l'on possède, dont des originaux des années 68/70.

Une partie ira dans le musée qui sera installé au premier étage de la boutique historique. Je veux faire une section spéciale avec ces vêtements-là pour faire découvrir, petit à petit, ces originaux réalisés par Pierre, il y a cinquante ans. Cela va être magnifique ! Il y aura aussi des bijoux, des chaussures, des accessoires, des meubles. L'ouverture est prévue à la fin de l'année 2023.

Le festival de Lacoste se poursuit et vous avez même créé un prix, celui du film court musical. Avez-vous d'autres projets ?

La seule chose qui va changer c'est que le festival de cinéma et celui de théâtre vont se tenir en même temps, pour diminuer le prix de vente des billets. Je voudrais aussi créer une section dédiée à l'utilisation du smartphone. 

Le Palais Bulles est uniquement disponible à la location. La situation va-t-elle évoluer ? 

Je veux garder ce côté exclusif car les personnes qui le louent veulent disposer d'un lieu qui n'est pas trop fréquenté. En même temps, je le préserve car le Palais Bulles est un peu délicat car rempli d'objets personnels de Pierre. 

En revanche, les jeunes des écoles, je les y invite car je veux que cet endroit les inspire. Ainsi en mars 2022, une école de design de Cannes est venue me montrer le travail consacré à Pierre Cardin qu'elle avait réalisé pendant le Covid. 

Vous souhaitiez que le restaurant Maxim's à Paris redevienne "un endroit de culture et de fêtes". Qu'en est-il ? 

Il y a de plus en plus de privatisation pour des soirées dans ce lieu d'art de vivre. J'ai aussi obtenu des autorisations pour les étages supérieurs, dont l'American bar du premier étage. J'aimerais ouvrir tous les jours le restaurant. Pour l'instant, des musiciens viennent les vendredi-samedi mais je voudrais plus souvent.

Je souhaite également que le musée Art Nouveau soit de nouveau actif. 

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.