C'est quoi le problème entre Disney et les réalisateurs de "Star Wars" ?

Depuis le rachat de Lucasfilm par Disney en 2012, pas moins de trois réalisateurs de la saga ont été limogés pour d’obscures raisons. Le dernier en date, Colin Trevorrow, a été remercié début septembre.

John Boyega (G), Peter Mayhew (C) et Harrison Ford (D) dans Star Wars VII : Le Réveil de la Force.
John Boyega (G), Peter Mayhew (C) et Harrison Ford (D) dans Star Wars VII : Le Réveil de la Force. (Lucasfilm Ltd. & TM / THE WALT DISNEY COMPANY)

La Force n’est plus avec lui. Le réalisateur Colin Trevorrow, qui devait réaliser l’épisode IX de la saga Star Wars, prévu pour 2019, a été renvoyé avant même d’avoir commencé le tournage, mardi 5 septembre. Selon le Hollywood Reporter, un "différend créatif" serait à l'origine de ce brutal limogeage. Il a été remplacé par J. J. Abrams, déjà aux commandes du Réveil de la Force en 2015.

Un coup de théâtre aux airs de déjà-vu, car la firme aux grandes oreilles, qui a racheté les droits d’exploitation de la saga, n’en n’est pas à son coup d’essai. En juin, le duo Phil Lord et Chris Miller a été débarqué en plein tournage du spin-off sur Han Solo. Deux ans plus tôt, c’est un autre film, centré sur le chasseur de primes Boba Fett, dont la sortie a été purement et simplement annulée.

Sans oublier les atermoiements autour de Rogue One, qui a vu Tony Gilroy (Jason Bourne : L’Héritage, Michael Clayton) tourner de nouvelles scènes pour remplacer des passages entiers de la version livrée par Gareth Edwards, réalisateur officiel du film. Mais pourquoi une telle défiance de Disney vis-à-vis des cinéastes que les studios engagent ? Franceinfo se penche sur la question.

La productrice gère la saga d'une main de fer

La patronne, c’est elle. A 64 ans, Kathleen Kennedy est LA productrice la plus puissante à Hollywood. Après avoir fait ses armes aux côtés de Steven Spielberg, elle a pris la présidence de Lucasfilm lorsque Walt Disney a racheté la société à George Lucas. Et depuis, elle gère d’une main de fer les moindres détails de la saga, se posant volontiers en puriste, garante de "l'esprit" Star Wars.

Il faut dire qu’elle entretient une relation privilégiée de longue date avec George Lucas. Selon The Telegraph, c’est en 1981, alors qu’elle travaillait sur Les Aventuriers de l’Arche perdue en tant que productrice associée, que Kathleen Kennedy s’est liée d’amitié avec le réalisateur. Dans le communiqué publié au moment du rachat de Lucasfilm par Disney, ce dernier faisait d'ailleurs part de son attachement à son ancienne collègue :

Pour moi, Kathy était un choix évident, elle est une amie en qui j’ai profondément confiance, et l’une des productrices et dirigeantes les plus respectées de l’industrie.George Lucas

Kathleen Kennedy à la Donnie Yen\'s Hand & Footprint Ceremony qui avait lieu au Chinese Theatre IMAX, aux Etats-Unis (Hollywood, Los Angeles, Californie) le 30 novembre 2016. 
Kathleen Kennedy à la Donnie Yen's Hand & Footprint Ceremony qui avait lieu au Chinese Theatre IMAX, aux Etats-Unis (Hollywood, Los Angeles, Californie) le 30 novembre 2016.  (SIPANY/ SIPA / SIPA USA / Sthanlee Mirador)

La productrice s’est taillée une réputation de femme à poigne, qui sait exactement ce qu’elle veut et où elle va. Un producteur chevronné affirme ainsi sur le site Vulture : "Si vous vous mettez Kathleen Kennedy à dos, de quelque manière que ce soit, vous êtes viré, c’est fini pour vous."

C’est manifestement ce qui a coûté leur place à Phil Lord et Chris Miller, engagés pour réaliser le film sur Han Solo. Ce duo connu pour La Grande Aventure Lego et 21 Jump Street, s'est heurté aux exigences de Kathleen Kennedy. Une source proche de la production affirme dans le magazine Variety qu’entre les réalisateurs et la productrice, "c'était un choc des cultures depuis le premier jour" précisant qu'"elle ne supportait même pas la manière dont ils pliaient leurs chaussettes".

Les enjeux financiers sont colossaux

Depuis 1977 et la sortie de La Guerre des étoiles en salles, les deux premières trilogies de la saga ont généré plus de 4,5 milliards de dollars de recettes, rappelle Le Monde. Et selon Les Echos, les épisodes I, II, III, IV, V et VI ont réalisé 35 millions d'entrées rien qu'en France. Une machine à cash qui s'est essoufflée après La Menace fantôme, L'Attaque des clones et La Revanche des Sith, qui ont déçu les fans et les critiques. Pas de quoi couper l'appétit de Disney qui a décidé de racheter Lucasfilm en 2012 pour 4,02 milliards de dollars.

Pour rentabiliser son investissement, Disney mise sur les produits dérivés notamment fabriqués par Lego et Mattel. En tout, ces articles de merchandising ont rapporté à eux seuls 12 milliards de dollars. Mais la franchise se déploie aussi en séries d’animation, en jeux vidéo et même en un futur parc à thème (ouverture prévue en 2019).

Mais c’est surtout au box-office que Disney espère capitaliser sur l'aura de la saga. Le premier groupe de divertissement au monde a ainsi prévu de sortir un film Star Wars (ou dérivé de l'univers Star Wars) par an. Des super-productions au budget faramineux : pas moins de 200 millions de dollars auraient été déboursés pour Le Réveil de la Force en 2015 et Rogue One en 2016, chacun ayant dépassé le milliard de dollars de recettes. De quoi mettre une sacrée pression sur les réalisateurs chargés de développer ces nouveaux films.

Les studios font appel à de jeunes cinéastes

Le point commun entre les réalisateurs brocardés par Disney ? Un certain manque d'expérience. Avant Rogue One, Gareth Edwards, 42 ans, n'avait réalisé que deux films : Godzilla et Monsters. A 41 ans, Colin Trevorrow est passé trois fois derrière la caméra avant d'être engagé pour l'épisode IX avec un seul vrai succès au box-office : Jurassic World. Mais le fiasco de son dernier film, The Book of Henry, aurait décidé Kathleen Kennedy de se séparer de lui.

Une constante qui s'expliquerait par une volonté de Kathleen Kennedy de garder la main sur les films. Variety affirme ainsi qu'elle embauche de jeunes réalisateurs prometteurs comme Gareth Edwards (ou Rian Johnson pour Les Derniers Jedi) sans toutefois les laisser prendre leurs propres décisions créatives. Problème : certains de ces auteurs ne se laissent pas faire et affirment frontalement leurs points de vue, comme Collin Trevorrow. "Pendant le tournage de Jurrasic World, il dépensait beaucoup d'énergie à vouloir affirmer son opinion, affirme à Vulture un connaisseur de l'industrie hollywoodienne. Mais comme il avait été engagé personnellement par Spielberg, personne ne pouvait lui dire 'T'es viré'. Quand le film a battu des records en salles et qu'il a choisi de réaliser The Book of Henry, il est devenu insupportable. Il était égocentrique et toujours revendicatif."

Même cas de figure pour Phil Lord et Chris Miller. Les deux jeunes cinéastes ont, semble-t-il, souhaité imposer un style spontané et farfelu au film sur Han Solo. De quoi irriter Lawrence Kasdan, scénariste pilier de la saga (notamment avec L’Empire contre-attaque, Le Retour du Jedi et Le Réveil de la Force) qui collabore sur Star Wars pour la dernière et qui défend une vision plus pieuse et stricte, note Libération.

Un manque de diplomatie et d'expérience qui tranche avec le profil de J.J. Abrams, qui a réalisé Le Réveil de la Force en 2015 et qui va récupérer les rênes de l'épisode IX. Le créateur des séries Lost, Fringe et Alias qui a aussi signé de nombreux blockbusters à succès comme Super 8, Mission : Impossible III ou >em>Star Trek. Le réalisateur est suffisamment rodé aux codes de la saga et plus habitué aux négociations avec les studios pour éviter d'entrer en guerre avec eux.

Daisy Ridley et J.J Abrams sur le tournage de Star Wars : Episode VII - The Force Awakens en 2015
Daisy Ridley et J.J Abrams sur le tournage de Star Wars : Episode VII - The Force Awakens en 2015 (AFP / LUCASFILM / ARCHIVES DU 7EME ART)

Mais ce manque de prise de risque, payant jusqu'à maintenant au box-office, a ses limites. Certains critiques regrettent le classicisme de cet épisode ultra-calibré pour contenter les fans, pointe le magazine Première. Les Derniers Jedi sera-t-il un peu moins sage ? Rian Johnson assure dans le mensuel Empire qu’il a bénéficié d’une certaine liberté de la part des producteurs : "Bien qu'il s'agisse de Star Wars, cette aventure m'a paru similaire à ce que j'avais vécu sur Looper ou sur Brick, dit-il. On ne m'a jamais donné de mémo indiquant ce qui devait se passer dans l'histoire ni une liste d'éléments à absolument intégrer." Rendez-vous en salles le 13 décembre pour en juger.