"Je voulais nourrir le débat sur les violences policières en proposant une analyse collective" : David Dufresne, réalisateur du documentaire "Un pays qui se tient sage"

Le réalisateur du documentaire "Un pays qui se tient sage" revient pour franceinfo sur les raisons qui l'ont poussé à faire ce film et s'exprime sur les derniers développements concernant le maintien de l'ordre en France.

Intervention des forces de l\'ordre lors d\'une manifestation des gilets jaunes à l\'Arc de Triomphe à Paris. Une image extraite du documentaire \"Un pays qui se tient sage\" de David Dufresne.
Intervention des forces de l'ordre lors d'une manifestation des gilets jaunes à l'Arc de Triomphe à Paris. Une image extraite du documentaire "Un pays qui se tient sage" de David Dufresne. (LE BUREAU - JOUR2FETE)

Alors que sort en salles mercredi 30 septembre son documentaire Un pays qui se tient sage autour des violences policières, le réalisateur David Dufresne revient pour franceinfo sur les raisons qui l'ont poussé à faire ce film soutenu par la Quinzaine des Réalisateurs. L'occasion de lui demander également son point de vue sur les derniers développements concernant le maintien de l'ordre en France.

Après avoir tenu le compte des violences policières de décembre 2018 à juin 2019 sur Twitter, avec @AlloPlaceBeauvau, puis avoir publié à ce sujet un roman, Dernière Sommation, vous n’aviez donc pas tout dit. Pourquoi avoir fait un film?
David Dufresne : Allo Place Beauvau, c’était créer l’alerte et provoquer le débat. Dernière sommation c’était ma vision personnelle, intime, de ces évènements-là, et d’une certaine manière mon analyse. Alors que le film s’inscrit dans une volonté franche de nourrir le débat en proposant une analyse collective. L’idée du film s’est imposée après avoir écrit le roman. Je me suis dit : ces images (de violences policières filmées au smartphone par des citoyens et postées sur les réseaux sociaux NDLR) sont plus grandes que nos téléphones, elles sont plus grandes que Twitter, que Facebook. Il y avait l’idée de proposer une analyse collective sur ces questions-là, en prenant de la hauteur sociologique, philosophique, tout en élevant ces images au rang qu’elles méritent, selon moi. A savoir : les présenter sur grand écran, dans leur longueur, dans des plans séquence, en récupérant dans la mesure du possible les originaux (rémunérés NDLR) pour avoir une meilleure qualité d’image, même si la pixellisation, le grain, font partie du film. Il s’agissait d’établir un récit collectif, dont la nature horizontale rappelle les manifestations elles-mêmes.

Vouliez-vous aussi montrer ce que les télés n’ont pas montré ?
Un pays qui se tient sage est un contre-récit à celui des télévisions dominantes. Ça veut dire montrer ces images qui n’ont pas vraiment été montrées, ou qui ont mis un temps fou à être montrées, ou qui ont été montrées de manière un peu sale, entre deux débats univoques, avec des légendes "Image Twitter", "Image Facebook", comme si c’était douteux, comme si ça voulait dire "méfiance", en mettant du flou à gauche et à droite. Et surtout en les accompagnant d’un discours qui disait l’inverse de ce que ces images montraient.

Y a-t-il également l’idée de documenter "pour l’histoire" ?
A chaque instant, des images jaillissent, sortent, échappent à tous… En les agençant dans un film, on les place dans une dynamique. On s’arrête, on les scrute. Dans vingt ans, on pourra les revoir. Alors que Twitter ou Facebook, on ignore si ça existera encore, on ne sait pas ce que seront devenues ces vidéos. Facebook, Twitter, c’est l’actualité. Le cinéma, c’est l’Histoire qui s’imprime.

Le soutien de La Quinzaine des Réalisateurs, c'est important ?
J’ai été extrêmement touché que la Quinzaine soit touchée par le geste. Qu’au-delà de l'engagement, elle comprenne que c’est un geste de cinéma que de prendre ces images surgies des réseaux sociaux et des téléphones et de les mettre sur grand écran. Même s'il y a des précédents, Jean-Luc Godard avec Le livre d'image et Brian de Palma avec Redacted sur la guerre en Irak.

Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin envisage d’obliger télés et réseaux sociaux à flouter le visage des policiers. Est-ce le prochain combat ?
C’est un énorme enjeu. En son temps, Christophe Castaner (ministre de l’Intérieur d’octobre 2018 à juillet 2020 NDLR) avait retoqué par deux fois cette proposition et fait en sorte qu’elle ne passe pas. Aujourd’hui, son successeur Gérald Darmanin s’y dit favorable. Si une telle loi était en vigueur, mon film n’aurait pas pu exister. Ce que je défends, c’est l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme : "La garantie des droits de l'Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée." En tant que force publique, la police doit rendre des comptes : on doit pouvoir la regarder, la critiquer, l’observer, la documenter. Sinon, elle n’est plus publique et devient une milice. Gérald Darmanin, sous prétexte de sécurité des policiers, qu’on peut entendre, veut en réalité nous confisquer cette liberté constitutionnelle.

David Dufresne, auteur et réalisateur du documentaire \"Un pays qui se tient sage\".
David Dufresne, auteur et réalisateur du documentaire "Un pays qui se tient sage". (ASTRID KEROUAL)

Anthony Caillé (secrétaire national CGT Police) dit dans le film : "Quand on a fait entrer l’Etat d’urgence dans la Constitution on a fait un truc terrible".
Lorsque je me suis intéressé longuement à l’affaire dite de Tarnac, à l’anti-terrorisme, j’ai compris que les lois d’exception devenaient l’ordinaire. C’est ce qui se déroule désormais dans les manifestations. Le policier qui se cagoule dans les manifestations est le vague descendant du policier anti-terroriste. Autant on peut comprendre que ce dernier soit masqué pour préserver son anonymat, en revanche que tous les policiers soient cagoulés, qu’on ne voie pas leur matricule quand ils font du maintien de l’ordre, là ce n’est pas possible. Je trouve intéressant qu’Anthony Caillé, enquêteur de PJ, aborde cette question en soulignant que quand on verse les lois d’exception de l’anti-terrorisme dans le droit commun, on assiste à un basculement. C’est exactement ce qui est en train d’arriver, sous nos yeux. On se retrouve avec un empilement de lois d’exception, y compris avec la loi d’urgence sanitaire qui donne des nouveaux pouvoirs de police à la police mais aussi aux vigiles du métro, de la SNCF, des supermarchés. Ces pouvoirs ne leur seront pas retirés : on retire rarement ce genre de pouvoirs une fois qu’ils sont actés.

Que révèle selon vous cette escalade de la violence venue d’en haut ?
Je renvoie à la conversation dans le film entre Bertrand Cavallier, général de gendarmerie, qui a dirigé la formation maintien de l’ordre des gendarmes mobiles, et Arié Alimi, avocat. Ils s’accordent à dire que le contrat social à la Rousseau est aujourd’hui malmené. Ils avancent même qu’à partir du moment où le pouvoir semble peu légitime, l’emploi de la force devient lui-même moins légitime. De mon point de vue, nous sommes dans un moment où le pouvoir met en avant la police, comme un levier, comme son bras armé, faute de pouvoir ou de vouloir répondre autrement, notamment en terme de justice sociale. Nous sommes dans un durcissement. D’abord, dans les quartiers populaires où, depuis 30 ans, on a privilégié une réponse sécuritaire avant toute chose, et maintenant face aux protestations contre la loi Travail, aux protestations des gilets jaunes, des pompiers, des infirmières, la manifestation du 1er mai, les supporters de football. Aujourd’hui, c’est systématique, il y a des affrontements. Or ça n’était pas du tout le cas dans les années 80, 90 jusqu’au début des années 2000. Ceci signe un échec policier et on veut nous faire croire que non, la police a raison et que c’est comme ça que le maintien de l’ordre doit opérer.

A quel point les syndicats de policiers, qui ont fait de vous une de leurs bêtes noires, pèsent-ils ? Le politique les craint-ils ?
Il faut savoir que jusqu’ici, les ressources humaines de la police étaient cogérées par l’institution, et par les syndicats, à l’image de l’Education nationale. Les syndicats de police, selon les corps, obtiennent des chiffres quasi soviétiques aux élections avec 70 ou 80% des voix, non parce que les policiers votent par conviction, mais parce qu’ils savent que tel ou tel syndicat va pouvoir faire ou défaire leur carrière. Sauf que cette co-gestion a sauté avec la récente réforme de la Fonction publique. Aujourd’hui, certains syndicats sont aux abois… Alors, ils se rattrapent à coups de manifestations, à coups de tracts, à coups de tweets, de déclarations fracassantes sur les plateaux télés, où ils piétinent tout, à commencer par la présomption d’innocence, dans une surenchère verbale assez affolante. De plus en plus domine l’impression que certains syndicats de policiers auraient pris le pouvoir sur le politique. Et là, chacun comprend le danger. Et dans le même temps, on voit des policiers autonomes qui manifestent nuitamment, dans Paris ou ailleurs, devant la Maison de la Radio, le Bataclan, etc, sans que la préfecture de police de Paris n’y trouve rien à en redire… Je note que certains syndicats, pourtant véhéments envers moi, ont accepté d’apparaître dans le film. Leur présence les honore, quand le silence de l’institution en dit long… sur sa propre incapacité à accepter le regard extérieur.

Que pensez-vous du nouveau Schéma du maintien de l’ordre publié jeudi 17 septembre ?
Déjà, il a un an de retard. Il devait être remis à l’automne dernier avant d’être repoussé. Cela montre qu’il y a un souci. Il y a deux façons de l’analyser. Soit on dit que ce Schéma reconnaît les critiques qui ont été formulées. Ainsi la reconnaissance que certaines armes ne sont pas faites pour le maintien de l’ordre, que ce serait quand même mieux que quand la BAC utilise des LBD, il y ait un superviseur, etc. Mais on peut estimer à l’inverse, et c’est mon cas, que ce Schéma légalise, à grands traits, toutes les pratiques critiquées depuis des années. Il valide le durcissement de la police décidé par la préfecture de police de Paris, la Place Beauvau, Matignon et l’Elysée. Cela veut dire que les leçons n’ont pas été tirées. On devine sans peine qu’avec les questions autour de la sécurité, on essaye de faire de l’échéance présidentielle de 2022 un remake de 2007. Depuis l’arrivée de Gérald Darmanin aux commandes, l’Etat est dans une offensive sur la sécurité. Il essaye de saturer l’espace, de faire taire les critiques. Le film refuse justement ce chantage de "la police ou le chaos", "La République ou rien", parce qu’il y a bien sûr des alternatives, des entre-deux, à toutes ces formules à l’emporte-pièce.

Ces dernières semaines, notamment dans l’affaire Geneviève Legay, on a pu sentir un petit frémissement à l’IGPN, la police des polices, très critiquée pour classer régulièrement sans suite les cas de violences policières qui lui sont soumis.
Dans le film, Michel Forst, rapporteur spécial de l’ONU, dit très simplement les choses. Il rappelle que depuis des années, il lui est répondu que les enquêtes sont en cours, que l’IGPN est saisie, et il ajoute : "et on ne voit rien venir". C’est ça le problème. Depuis quelques semaines, on sent que la police des polices lâcherait en effet un minimum de lest, tout dernièrement avec l’affaire Geneviève Legay, mais pour l’instant l’IGPN est loin de constituer ce dont la police et les citoyens ont besoin: un contre-pouvoir. En Angleterre, l’équivalent de l’IGPN n’est pas sous l’égide du ministère de l’Intérieur mais de la Justice. Lors des enquêtes, il y a des policiers qui apportent leur expertise et leurs techniques, c’est logique, mais aussi du personnel judiciaire, des associations, des représentants de victimes. C’est tout à fait autre chose. En France, l’IGPN n’est absolument pas un organe de contrôle. Il suffit de lire l’éditorial de la cheffe de l’IGPN dans son dernier rapport : elle écrit que l’"ambition première" de cette inspection n’est pas de contrôler mais de "valoriser l’institution et ses agents". On a un vrai problème. De mon point de vue, maintenant que la prise de conscience est établie, la question de l’IGPN est celle qui semble la plus à portée de main. Des partis qui se disent prêts à gouverner pourraient porter cette réforme-là.

Vous effectuez depuis plusieurs semaines une tournée de présentation de votre film partout en France, avec des projections suivies de débats. Qu’en retirez vous ?
Tous les soirs, les salles sont bondées, en mode Covid, les cinémas doublent souvent les séances, et beaucoup, beaucoup de questions émergent. Un peu de fatalité, un peu de peur aussi, du courage et une réelle envie collective de réfléchir. Les gens témoignent, racontent, ils se comptent et on sent que la question de la police est un enjeu de société. Un CRS est intervenu l’autre soir, à Lyon. Toutes ces questions ne sont plus réservées aux victimes, aux proches des victimes, aux militants. Ça déborde. Pour toute une série de raisons, George Floyd évidemment, le travail des comités type Comité Adama, Comité pour Wissam, Comité pour Babacar, Comité pour Angelo, mais aussi celui de chercheurs depuis des années, d’avocats, de journalistes indépendants, tout ça finit par déboucher sur une prise de conscience qui traverse la société.