"Dernière sommation", le roman très politique de David Dufresne sur les violences policières

Journaliste indépendant, David Dufresne a attiré l'attention sur les violences policières durant la révolte des gilets jaunes. Aujourd'hui, il sort un roman tiré de cette expérience qui questionne les dérives autoritaires du maintien de l'ordre en France.

David Dufresne, journaliste indépendant, écrivain et documentariste, le 9 octobre 2019 à Paris.
David Dufresne, journaliste indépendant, écrivain et documentariste, le 9 octobre 2019 à Paris. (ULYSSE GUTTMANN-FAURE)

Cinq mains arrachées, vingt-quatre personnes éborgnées, une centaine d'autres blessées à la tête, et encore des centaines qui "porteront à vie les séquelles de leur bataille" : du mois de décembre 2018 au mois de juin 2019, un homme a tenu le compte, samedi après samedi, des violences policières partout en France durant la révolte des gilets jaunes.

David Dufresne, journaliste indépendant, a signalé au total 860 cas de brutalités et de manquements à la déontologie policière sur son compte Twitter en interpellant le ministère de l'Intérieur via son célèbre et provocateur "Allô, @place_beauvau, c'est pour un signalement".

Motivé d'abord par la sidération, le travail indépendant de David Dufresne, un travail de vérification méticuleux et documenté pour chaque signalement, a débuté aux premières heures de la révolte sociale, alors que tous les médias regardaient ailleurs. Il leur a fallu plus d'un mois pour commencer à prendre en compte ces images édifiantes, au moment où lui-même voulait croire que ces dérives ne dureraient pas. Mais cela a duré et dure encore. Après les gilets jaunes, la fête de la musique (avec la noyade du jeune Steve Maia Caniço), et maintenant les pompiers réprimés brutalement. Que s'est-il passé ? Comment la mythique doctrine du maintien de l'ordre à la française, soi-disant faite de mesure et de proportionnalité, a-t-elle basculé face à la violence sociale ?

Un roman écrit "comme une biographie de l'actualité"

David Dufresne nous éclaire dans Dernière sommation. Etonnamment, il ne s'agit pas d'un essai ni d'un document, mais d'un roman, son premier. Un ouvrage très politique écrit dans l'urgence, dès le mois de mars, "pour mettre de l'ordre dans mes idées, dans mes émotions, dans mes colères", nous dit-il. Un roman "écrit pendant les faits, comme une biographie de l'actualité, comme une traversée du réel".

"La police avait clairement changé de braquet et de doctrine", écrit-il. "La domination n'était plus seulement sociale, économique, la domination était policière". "Le pays était devenu violent (…) parce que l'anti-terrorisme était devenu l'alpha et l'oméga de la vie politique."

Son livre sonde les responsabilités, montre comment est entretenu le flou dans la chaîne de commandement ("La chasse était ouverte mais ça ne devait pas se savoir – ni consigne ni ordre, juste un climat"), tente de comprendre les raisons de la nervosité et le pourquoi de la brutalité des forces de l'ordre entre les mains desquelles ont été mises de nouvelles armes de guerre, les fameuses LBD et autres grenades explosives GLI-F4 contenant du TNT ("pour un de touché, mille qui désertent", résume le préfet de police dans le roman). Et de pointer du doigt l'Etat, le véritable pilote dans l'avion de cette dérive autoritaire, coupable aussi de déni et de surdité, "cette autre forme de violence d'Etat".

Ce qui intéresse David Dufresne, nous dit-il, c'est "la réponse étatique à la violence sociale". "Je ne suis pas contre la police. Je me bats contre l'Etat policier", résume son double romanesque Etienne Dardel.

Une pancarte brandie par un manifestant durant \"la Marche des blessés\" des gilets jaunes, le 2 juin 2019, fait référence aux signalements de David Dufresne.
Une pancarte brandie par un manifestant durant "la Marche des blessés" des gilets jaunes, le 2 juin 2019, fait référence aux signalements de David Dufresne. (MARTIN NODA / HANS LUCAS / AFP)

Des ronds-points à la salle de commandement de la préfecture

Dans ce roman choral séquencé en courts chapitres, l'auteur multiplie les points de vue et les situations, d'un rond-point du Tarn à la salle de commandement de la préfecture de police, mais aussi les personnages. Il y a d'abord Etienne Dardel, qui ressemble beaucoup au vrai David Dufresne – même pionnier des internets aux idéaux punk rock, même traumatisme en 1986 lors de l'affaire Malik Oussekine ("le meurtre Malik Oussekine", rectifie le vrai David Dufresne), même exil au Canada durant cinq ans.

Dardel n'est pourtant qu'un personnage et on aurait tort selon lui d'y voir son double absolu. Les autres personnages sont composites, mélange de plusieurs personnes croisées par l'auteur, et notamment la jeune réalisatrice et graffiteuse Vicky, adepte du Black Bloc amputée d'une main, ou encore le Directeur de l'Ordre public de la préfecture de police de Paris Frédéric Dhomme, un républicain adepte de la juste mesure mais aux ordres et soumis à forte pression.

La fiction permet d'en dire davantage

Mais pour quelle raison le lanceur d'alerte David Dufresne, ce "véritiste" (un joli néologisme inventé par son jeune fils pour qualifier le métier de son père) pour qui les faits sont sacrés, ce journaliste rompu à la rigueur de la vérification et au recoupement des sources, a-t-il fait le choix de la fiction pour chroniquer la répression de ce soulèvement populaire ?

"Parce que la fiction permet de synthétiser, d'aller à l'essentiel, mais aussi d'en dire davantage que dans un essai ou un document avec lesquels on a des comptes à rendre. Et parce que de mon point de vue, la fiction permet d'aller beaucoup plus loin dans la vérité humaine. Par exemple, je pense que les flics parlent plus vrai dans mon roman que dans n'importe quel bouquin sur la police", avance-t-il.

Un claque politique et littéraire qui se dévore

Au-delà de la dimension politique, David Dufresne, auteur de nombreux livres, dont une biographie de Jacques Brel (On ne vit qu'une heure. Une virée avec Jacques Brel en 2018) et une enquête sur l'affaire Tarnac et le contre-terrorisme (Tarnac, magasin général, en 2012), manifeste aussi une ambition littéraire avec Dernière Sommation. On en veut pour preuve le fait qu'il ait écrit ce livre "sans aucune note, une première en trente-cinq ans", souligne-t-il. Résultat, cet ovni littéraire à l'écriture fluide mêlant habilement auto-fiction, documentaire, essai et polar, se dévore d'une traite.

Alors que le gouvernement fait la sourde oreille aux revendications des gilets jaunes mais aussi aux remontrances du Conseil de l'Europe ou de l'ONU sur les violences policières, où se situe la prochaine ligne rouge, s'interroge l'auteur? Le livre se referme en pleine action, sur une scène de fiction qui n'incite pas à l'optimisme.

Dès lors, on se demande aussi de quel côté de la barricade se situe cette Dernière sommation. Tout autant qu'un avertissement des forces de l'ordre, elle pourrait aussi être le dernier ultimatum d'un peuple exaspéré avant que la prochaine mèche, venue d'on ne sait où, ne l'embrase à nouveau.

Couverture de \"Dernière sommation\" de David Dufresne (2019)
Couverture de "Dernière sommation" de David Dufresne (2019) (GRASSET)

Dernière sommation de David Dufresne (Grasset - 228 pages - 18€) 

Extrait :

Ce soir de décembre, son fil Twitter avait des allures de rapport militaire. Le sang giclait, gueules cassées et regards hagards, un corps étendu, des bandelettes de fortune, un policier soutenu par deux collègues (…) Dardel assistait au spectacle, depuis son téléphone, et en toutes occasions. Gil Scott Heron s'était trompé, la révolution serait visuelle et visible, certes pas télévisée, mais sur tous les écrans. (…) Une notification attira Dardel. Un nouveau tweet, qui allait tout changer:

Les scènes auxquelles nous avons assisté sont intolérables. La volonté affichée et assumée de s'attaquer à nos forces de l'ordre, aux symboles de notre pays, sont une insulte à la République. Soutien et confiance aux effectifs mobilisés. Christophe Castaner, Ministre de l'Intérieur, @CCastaner

Dardel décida de rentrer chez lui et de réveiller son ordinateur. Il zappa de chaîne d'info en chaîne d'info. Les experts expertisaient leur seule expertise véritable – l'art de la réplique et du non-dit qui meuble. Les titres surjouaient le drame, la République attaquée, la République souillée, la République menacée, pas un pour souligner l'ironie de l'histoire : place de l'Etoile, premier sens giratoire de France et de Navarre, grande sœur des ronds-points. Ministres et députés se succédaient, à l'unisson : Paris avait-il brûlé ? Et comment, et combien de temps, et pourquoi, et par qui ? Qui étaient ces gueux, et ces factieux, ces dangereux et ces séditieux ? Dardel attendait que le bulletin des nouvelles du front donne aussi des informations de l'autre côté de la barricade. Tandis que les JT jacassaient, de tweet en tweet, le rouge était de mise, champ de bataille et Champs-Elysées, une galerie des horreurs s'installait, sous ses yeux fatigués. Dardel y croisait des blessés, des légers, des graves, des indéterminés, une poignée de mutilés. Une jambe brisée, deux yeux crevés, et rien sur LCI.