"La honte !" : comment la 45e cérémonie des César a basculé en sacrant Roman Polanski comme meilleur réalisateur

Le réalisateur de 86 ans est accusé de viols ou d'agressions sexuelles par douze femmes, dont la Française Valentine Monnier.

Des militantes féministes manifestent devant la salle Pleyel, à Paris, où se déroule la 45e cérémonie des César, vendredi 29 février 2020.
Des militantes féministes manifestent devant la salle Pleyel, à Paris, où se déroule la 45e cérémonie des César, vendredi 29 février 2020. (LUCAS BARIOULET / AFP)

Sitôt le résultat annoncé, les caméras se sont braquées sur elle. Adèle Haenel, symbole d'un nouvel élan de #MeToo en France depuis qu'elle a accusé en novembre le réalisateur Christophe Ruggia "d'attouchements répétés", a quitté avec fracas la 45e cérémonie des César, vendredi 28 février, après que Roman Polanski a reçu le prix de la meilleure réalisation pour son film J'accuse

Le réalisateur de 86 ans est poursuivi par la justice américaine pour relations sexuelles illégales avec une mineure en 1977. Depuis, il a été accusé de viols ou d'agressions sexuelles par onze autres femmes, dont la Française Valentine Monnier. Son sacre individuel a fait prendre "en quelques secondes (...) un tout autre tournant" à la grand-messe annuelle du cinéma français, écrit Le Figaro.

Florence Foresti "écœurée"

"La honte", a donc scandé Adèle Haenel en quittant la salle Pleyel, suivie par la réalisatrice Céline Sciamma et quelques autres personnes, juste avant l'annonce du César du meilleur film.

"Écoeurée", a de son côté commenté sur Instagram la maîtresse de cérémonie Florence Foresti. L'humoriste n'avait pas hésité tout au long de la soirée à mettre les pieds dans le plat en faisant plusieurs références acides visant Roman Polanski, sans jamais citer son nom. "Bonsoir, bienvenue à la cérémonie des taulards... Euh des César, a-t-elle ainsi lancé en préambule de la soirée. Il paraît qu’il y a des gros prédateurs... Euh producteurs dans la salle. Ça tombe bien, je suis bien équipée... pour signer les gros contrats ! Pour le photocall vous ferez attention à poser de face mais aussi de profil, ça peut toujours servir."

Mais après l'annonce de la récompense attribuée au réalisateur franco-polonais, elle a refusé de regagner la scène de la salle Pleyel.

L'équipe de "J'accuse" absente de la cérémonie

Il faut dire que la marmite était bouillonnante et prête à exploser depuis le début de la journée. Le cinéaste et l'équipe de J'accuse, y compris l'acteur Jean Dujardin qui joue le rôle principal, avaient décidé de ne pas se rendre à la cérémonie après les déclarations, le matin, du ministre de la Culture visant le film de Roman Polanski.

Des militantes féministes avaient organisé, de leur côté, un rassemblement avant le début de la cérémonie, pour protester contre les douze nominations reçues par son long-métrage. Quelques centaines de manifestantes et quelques manifestants s'étaient rassemblés aux abords de la salle Pleyel. Certaines avaient tenté d'approcher de l'enceinte en criant "Enfermez Polanski", avant d'être repoussées par la police.

A l'issue de l'événement, quelques féministes ont continué à scander leur colère devant le Fouquet's, où les lauréats de la soirée étaient attendus. Signe d'une certaine division dans le milieu du cinéma, une partie des invités, parmi lesquels se trouvaient Adèle Haenel, Anna Mouglalis ou Swann Arlaud, a de son côté préféré se rendre dans un restaurant du 11e arrondissement de Paris, où la plateforme féministe 50/50 "organisait une contre-soirée", rapporte Le Monde.

"C'est cracher au visage de toutes les victimes"

Saluée pour son courage après avoir pris la parole pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles dans le cinéma français, Adèle Haenel avait prévenu en début de semaine qu'une récompense accordée par le sérail à un homme visé par plusieurs accusations de viol aurait l'effet d'une bombe. Dans un entretien publié lundi par le New York Times, la comédienne avait ainsi estimé que "distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire, 'ce n’est pas si grave de violer des femmes'".

Ce point de vue a été très partagé sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, des messages regrettant la récompense individuelle reçue par le cinéaste ont rencontré un certain écho. 

Interrogés par la presse sur ce moment marquant de l'histoire des César, les lauréats de la soirée ont pour leur part été plus discrets. Roschdy Zem, Ladj Ly, Anaïs Demoustier ou encore Nicolas Bedos ont en effet préféré "garder le silence sur ce moment inédit", écrit Le Figaro. Seul Swann Arlaud, récompensé pour son rôle dans Grâce à Dieu, a estimé qu'Adèle Haenel avait "eu raison de partir", jugeant "malaisante" la distinction accordée à Roman Polanski.

Fanny Ardant a eu un tout autre discours. "Quand j'aime quelqu'un, je l'aime passionnément", a réagi l'actrice, honorée par le César du meilleur second rôle féminin, au sujet du cinéaste accusé de viols ou d'agressions sexuelles par douze femmes. "J'aime beaucoup, beaucoup Roman Polanski, donc je suis très heureuse pour lui. Après, tout le monde n'est pas d'accord, mais vive la liberté."