Reportage Coupe du monde 2022 : sans l'Italie, le cœur de Rome ne bat plus pour le Mondial

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De notre envoyé spécial à Rome - Elio Bono - franceinfo: sport
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Un restaurant romain vide diffuse la rencontre Tunisie-France du Mondial dans l'indifférence générale, le 30 novembre 2022 à Rome. (Elio Bono)
Championne d'Europe au cœur d'un été 2021 "en or", l'Italie ne s'est pas qualifiée pour la Coupe du monde 2022. Cette seconde désillusion de rang, après 2018, est vécue comme un traumatisme dans un pays où le football est roi.

Attablé en terrasse d’un célèbre glacier romain, Alessandro refait le match avec ses amis. "Lui, il jouait à gauche non ? T’as vu son accélération ?" Comme chez des dizaines de millions d’Italiens, le cœur sous son polo orange bat calcio (football, ou coup de pied en italien). Pas de doute, le jeune homme de vingt-cinq ans suit assidûment ce Mondial. Sauf que cette fois, la passion y est moindre. Le joueur susmentionné est mexicain et ne suscite pas de réel enthousiasme. Tout juste représente-t-il un maigre substitut pour un peuple privé de Coupe du monde pour la deuxième fois d’affilée, après l'élimination traumatisante de la sélection italienne contre la Macédoine du Nord (0-1) en barrages, en mars dernier.

"Attends, je ne me souviens plus de 2014. On était qualifiés ?", demande Alessandro, d’une naïveté déconcertante, à ses collègues. "Ben oui, on était sortis en poules, répond l’un d’eux, dépité. De toute façon, notre génération n’a pas la culture du Mondial." Et pour cause, le dernier match à élimination directe de la Nazionale parmi le gratin mondial remonte à… la finale victorieuse de 2006 face aux Bleus. "Heureusement qu’on a connu ça de notre vivant contre vous !", taquine Alessandro. Il avait alors neuf ans.

La liesse du dernier Euro paraît si loin

Pour une Italie quatre fois championne du monde et où le football est roi, cette disette anormalement longue fait désordre. "Le Mondial sans l’Italie, c’est comme Rome sans le Colisée", a prophétisé le "roi" Francesco Totti, idole de l’AS Rome aujourd'hui retraitée, à quelques jours du coup d'envoi. La pilule passe d’autant plus mal que la Nazionale, déjà privée de la grand-messe mondiale de 2018 par la Suède (0-1, 0-0), est récidivisteAvant ce premier séisme, elle n'avait pas réussi à s'extirper des poules en 2010 et 2014, aux prémices d'un déclin inéluctable.

"En 2018, ça ressemblait à une anomalie de l’histoire, détaille Paolo Tomaselli, journaliste spécialisé au Corriere della Sera. Mais là, c’est choquant. On a vu l’Italie balbutiante contre l’Irlande du Nord ou la Bulgarie…". La sélection, en perte de vitesse, a pourtant paradoxalement remporté l’Euro avec brio l'été dernier.

L’Italie sortait alors de quinze mois d’une pandémie traumatisante et revivait lors d'un "Estate d'oro" ("été en or"). Outre l'Euro, le pays connaissait une croissance économique historique, se gavait de médailles - dont le 100 m - aux Jeux olympiques et raflait l'Eurovision - très suivie dans la Botte"Quand je compare la liesse de l'époque au vide d'aujourd'hui, ça fait mal", soupire Giada, jeune femme pas vraiment fan de foot mais "supportrice de la Nazionale, comme tout le monde". La parenthèse enchantée s'est vite refermée.

Aldo, la sélection italienne de 1982 et le pape Jean-Paul II. (Elio Bono)
"A l'Euro, on avait encore de grands joueurs, comme Leonardo Bonucci ou Giorgio Chiellini, tente d'expliquer Aldo. Maintenant, on est vraiment rentrés dans le rang en moins d'un an." Ce septuagénaire a tapissé son garage, à deux pas de la clinquante Piazza Navona, de fanions de la Roma. On y distingue, aussi, une photo de la Nazionale victorieuse du Mondial 1982 en Espagne. "Ça paraît si loin", peste-t-il en désignant l'image, accolée à un portrait du pape Jean-Paul II. Ce Romain "passionné comme toute la ville" suit, d'ordinaire, religieusement la Coupe du monde. "Là, j'ai dû regarder 5 ou 6 matchs, pas plus", témoigne-t-il. Son cas n'est pas isolé.

Dans les rues de Rome, on frôle même le non-événement. Les allées de la ville éternelle n’offrent que peu d’indices aux profanes du ballon rond qui seraient passés à côté du début du Mondial. Les publicités, fan-zones ou écrans géants d'un Euro 2021 en partie disputé à domicile sont absents. "On vend quelques maillots, mais beaucoup moins que l’été dernier", indique Marina, l’une des rares gérantes du centre historique à oser afficher des tricots de la Nazionale. "Moi, j'ai choisi de mettre Mbappé en avant, il fait plus vendre que n'importe quel Italien", témoigne même un autre vendeur quelques rues plus loin.

Mondial à la maison, au propre comme au figuré

Le désintérêt a beau être apparent, ne comptez tout de même pas sur les Italiens pour délaisser le calcio. De l'avis de plusieurs témoins, seuls les "vrais passionnés" suivent ce Mondial. Mais dans un pays quotidiennement abreuvé de ballon rond, la notion paraît floue. Avant la compétition, 55% d'entre eux avaient, selon un sondage Ipsos, prévu de regarder ce Mondial - contre 39% des Français.

Un restaurant romain vide diffuse le match de la Coupe du monde Danemark-Australie dans l'indifférence presque générale, le 30 novembre 2022 à Rome. (Elio Bono)
Dans les faits, les chiffres sont pourtant moins impressionnants. La RAI - télévision de service public détentrice des droits - réunit environ 6 millions de téléspectateurs chaque soir, soit 20% de moins qu'en 2018. Le diffuseur a beau se vanter de ces audiences honnêtes, "ce serait au moins le double si l'Italie était là", jure Paolo Tomaselli. En juin 2014, ils étaient 15 millions à clamer à gorge déployée l'emblématique Fratelli d'Italia devant leur poste, pour un match contre l'Angleterre. Et qu'importe si celui-ci, disputé lors du Mondial brésilien, avait démarré à minuit en Europe.

La RAI a acheté les droits très chers, avant l'élimination de l'Italie. Ils ne les ont pas revendus, cela a créé une grande polémique ici.

Paolo Tomaselli, journaliste au Corriere della Sera

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Ce succès relatif des retransmissions télévisées cache surtout la misère des bars et restaurants. Sur la place du Campo dei Fiori, dans le centre historique, les sièges vacants devant de timides écrans en attestent. Ici, un couple de Danois assiste seul à l'élimination de sa sélection. Là, le "match des coiffeurs" des Bleus contre la Tunisie tourne dans le vide. "Quelques touristes viennent pour les matchs de leur équipe, mais sinon, les Italiens restent chez eux", synthétise Vincenzo, barman dans un de ces établissements. Même l'Argentine, plébiscitée par de nombreux Italiens, n'attire pas les foules. "Pour nous, ce Mondial en hiver et sans l'Italie, c'est une double peine", se lamente Frank, serveur dans un autre restaurant.

Sur la devanture de son bistrot, les drapeaux des trente-deux nations qualifiées flottent sans que grand-monde n'y prête attention. "Quand l'Italie joue, les gens sont obligés de réserver ici, assure-t-il. Là, on a quelques Mexicains ou Anglais, mais c'est globalement très calme." Le mois de novembre, traditionnellement moins prisé des touristes, n'aide pas à combler ce manque à gagner "de l'ordre de 90% par rapport à la finale de l'Euro", témoigne Frank.

Meubler avec les affaires courantes, faute de mieux

Ce tifoso de l'AC Milan l'admet à demi-mot, il attend de pied ferme le retour de la Serie A, fin décembre. "Je suis beaucoup la France, car [les Milanais] Giroud et Hernandez y jouent, mais bon, ce n'est pas pareil", glisse-t-il. Le spectre d'un championnat - à l'arrêt comme les autres mais érigé au rang de dogme - hante une partie de l'attention. Dans les boutiques de souvenirs, les maillots des équipes locales priment sur les sélections nationales. Les trois titres de presse sportive - la Gazzetta dello Sport, le Corriere dello Sport et Tuttosport - couvrent certes le Mondial, mais n'ont pas pour autant abandonné les affaires courantes.

Les boutiques romaines privilégient les équipes de Serie A à la sélection nationale. (Elio Bono)

Les sempiternelles rumeurs mercato ou les déboires institutionnels de Juventus alimentent ainsi leurs Unes. Même sans la Nazionale, les médias transalpins se remuent les méninges pour mettre un peu d'Italie dans ce Mondial. Le nombre relatif de joueurs de Serie A chez les Bleus (Rabiot en plus de Giroud et Hernandez) conduit par exemple le Corriere à plébisciter, en grande pompe, "l'ItalFrancia".

"Cette passion pour le foot est parfois exagérée et fait penser que nous avons les meilleurs joueurs, mais ce n'est plus le cas, explique Paolo Tomaselli. La réalité est que nous sommes un championnat  périphérique, et si l'Italie n'est pas là, c'est le résultat d'un système archaïque."  En reconstruction, la Nazionale a perdu un match amical morose contre l'Autriche (0-2) le 20 novembre. Disputée dans l'indifférence générale, la rencontre a été moins suivie à la télévision que le match d'ouverture du Mondial - un Qatar-Equateur pourtant peu emballant - quelques heures plus tôt. 

"En même temps, aujourd'hui, on fait rêver qui ?, reprend le serveur Frank, en sirotant son caffè. Franchement, tout cela écorne l'image de notre pays à l'international." L'affront est tel que certains craignent ouvertement un nouvel échec pour la prochaine édition en 2026. Le jeune Alessandro aura alors vingt-neuf ans. Dont près de la moitié sans connaître les joies d'un Mondial.

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