Reportage Wimbledon 2023 : au cœur des traditions, l'essence même du tournoi du Grand Chelem londonien

Article rédigé par Apolline Merle, franceinfo: sport - De notre envoyée spéciale à Wimblebon
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié
Temps de lecture : 8 min
Plongée dans le tournoi de Wimbledon, coeur de nombreuses traditions qui restent bien ancrées (photo d'illustration). (ZAC GOODWIN / PA)
Le tournoi de Wimbledon a conservé au fil des années ses traditions, qui font de lui le Grand Chelem à l'aura singulière, qui ne laisse personne indifférent.

Dès les premiers pas dans les allées de Wimbledon, il y a ce petit quelque chose qui vous transperce et vous arrête. Tout ici est différent d'ailleurs : ce gazon aux deux nuances de vert, les feuilles grimpantes qui recouvrent le Court Central, ces boiseries du mobilier urbain (portes, balcons, colonnes, poubelles, bancs, murs), ou encore les lettres dorées "AELTC" (pour All England Lawn Tennis and Croquet Club, nom du club organisateur du tournoi) incrustées sur les grilles noires entourant le stade. A l'entrée principale du Central, toute en bois et or, des membres de la Royal Air force et de la Royal Navy. "Quand on arrive à Wimbledon, on sent vraiment le côté historique. Il y a quelque chose de différent", confirme Arnaud Clément, consultant pour franceinfo: sport et ancien top 10. 

Il y a aussi toutes ces fleurs, installées un peu partout aux couleurs du tournoi, violettes et blanches, qui laissent planer une agréable odeur florale dans les allées. Même les tableaux du tournoi, faits de bois et de petites barrettes jaunes portant le nom des joueurs et joueuses, évoquent un autre temps lointain. Ici, chaque jour, en fonction des résultats, les organisateurs, perchés sur leur échelle, elle aussi en bois, actualisent les résultats.

Les tableaux du tournoi sont en bois et de petites barrettes jaunes, portant les noms des joueurs et joueuses, seront ajoutées au fil des jours par les organisateurs en fonction des vainqueurs. (APOLLINE MERLE / FRANCEINFO SPORT)

La noblesse et la sobriété du bois vont de pair avec l'absence presque totale de publicité dans l'enceinte du stade jusqu'aux bâches des courts. Même à l'extérieur, l'aire de la tradition vous envahit avec la célèbre "Queue", cette longue file d'attente formée, depuis la veille ou le petit matin, par des spectateurs en quête d'un billet pour la journée.

Un lieu "assez sacralisé"

En 2023, les traditions sont toujours intactes dans ce haut lieu du tennis mondial, surnommé "la cathédrale du tennis". "Quelqu'un, qui a vu le stade dans les années 1930-1940 et qui reviendrait aujourd'hui sur le Central, à l'exception du toit qui a été ajouté, ne serait pas dépaysé. Il retrouverait le stade qu'il a en partie connu", assure Yannick Cochennec, ancien rédacteur en chef de Tennis Magazine de 1997 à 2007. Car ici, tout rappelle l'histoire et les origines de la petite balle jaune.

"Ici, il y a un respect des traditions, dans un décor assez royal. C'est assez sacralisé, on a l'impression d'arriver dans une église ou dans un temple. On le ressent immédiatement en traversant les lieux", appuie encore Yannick Cochennec.

Wimbledon, lieu de naissance du tennis

Car c'est bien à Wimbledon que naît le tennis. Si ce sport trouve son origine dans le jeu de paume, il est véritablement créé dans les années 1870. "A l'époque, le Major gallois Walter Clopton Wingfield dépose un brevet de commercialisation d'une mallette de jeu de tennis contenant raquettes, balles et filet à poser sur un gazon, particulièrement sur ceux des châteaux, des parcs ainsi que des clubs de croquets, comme à Wimbledon. On est à l'époque des loisirs sportifs", explique Patrick Clastres, professeur d’histoire du sport à l’université de Lausanne au sein de la Faculté des sciences sociales et politiques.

Le Center court est recouvert de feuilles grimpantes, aux allures de feuilles de vignes. (APOLLINE MERLE / FRANCEINFO SPORT)

Ce jeu de loisir va rapidement supplanter le croquet (jeu populaire de boules en bois à faire passer à travers des arceaux), au point que des premières compétitions apparaissent. Le premier tournoi de tennis de l'histoire voit donc le jour dans la ville de Wimbledon, en 1877, au All England Lawn Tennis and Croquet Club (AELTC), dont le terme "lawn tennis" a été ajouté avec le succès de ce nouveau sport. "Au départ, on servait dans les carrés du fond de court, ce qui avantageait le serveur, qui allait ensuite au filet, dans une logique de victoire. L'AELTC a donc fait évoluer les règles du jeu pour l'équilibrer et les a codifiées sur une quinzaine d'années. Il s'est ainsi imposé comme le tournoi de référence", rappelle Patrick Clastres.

Un tournoi organisé par un club privé 

"Les autres clubs des îles britanniques vont alors adopter les règles du club de Wimbledon, reconnaître son autorité supérieure et s'y affilier", poursuit le professeur d’histoire du sport. Loin de la logique fédérale que l'on connaît dans les trois autres Grands Chelems, le sport anglais fonctionne dans une logique de mise en réseau, autour d'un club qui édicte les règles. A l'origine de la création de ce sport, le tournoi de Wimbledon est toujours organisé par un club privé, et "select", l'AELTC.

"Si aujourd'hui, les règles sont édictées par la fédération internationale, développe Patrick Clastres, Wimbledon conserve un statut particulier, avec une capacité réglementaire en quelque sorte, et qui lui permet d'imposer ses propres règles." C'est notamment pour cela que le tournoi avait décidé, l'an passé, d'exclure les athlètes russes et biélorusses quelques mois après le début de la guerre en Ukraine, avant de revenir sur cette décision cette année. C'est aussi pour cela (et parce que la surface était particulière) que, longtemps, les organisateurs décidaient eux-mêmes des têtes de série, en ne respectant pas totalement le classement mondial.

La tenue blanche, tradition inflexible 

C'est encore pour cette raison que le tournoi impose la tenue "presque entièrement blanche", d'après les termes du règlement officiel du tournoi. Cette règle prend racine à la naissance de ce sport, majoritairement pratiqué par l'aristocratie et la bourgeoisie anglaise. "Le linge blanc est celui de la distinction par excellence, d'appartenance à l'élite sociale, car c'est très difficile à entretenir. Quand vous appartenez à l'élite, vous ne devez pas travailler, ni suer, ou avoir des tâches", explique Patrick Clastres. Aujourd'hui, encore, si un joueur ou une joueuse venait à se présenter sur le court non vêtu de blanc, il lui serait ordonné de se changer. Seul assouplissement cette année : les joueuses peuvent porter un shorty de sous-vêtement sombre ou coloré, afin d'évacuer toute forme de préoccupation liée à leurs règles.

Le Russe Andrey Rublev, en tenue blanche, comme le règlement du tournoi le stipule, lors de son premier tour face à l'Australien Max Purcell, le 3 juillet 2023. (SEBASTIEN BOZON / AFP)

La distinction sociale est aussi à l'origine d'une autre tradition : les célèbres fraises de Wimbledon. "La fraise était servie au Palais royal comme dessert dans les grands banquets et consommée à Wimbledon déjà à l'époque des clubs de croquets, explique Patrick Clastres. Il s'agit d'un fruit de la distinction sociale, complexe à cultiver puisqu'elle pousse sous serre, et qui arrive à maturité juste au moment du tournoi, sur une courte période. Ce fruit, qui est produit sur place, correspond aussi à une grande tradition britannique : les gardens." Encore aujourd'hui, consommer sa barquette de fraises (2,5 livres soit moins de trois euros la boîte de dix fraises avec de la crème liquide) est un immanquable dans les allées.

Les célèbres fraises de Wimbledon, vendues dans une boîte. Coût : 2,5 livres (près de trois euros) les 10 fraises avec la crème ou crème liquide. (APOLLINE MERLE / FRANCEINFO: SPORT)

A Wimbledon, la tradition se retrouve jusque dans la programmation. Le premier match du Central est toujours joué par le champion en titre. Comme le veut la tradition, Novak Djokovic a donc ouvert le bal cette année face à l'Argentin Pedro Cachín. La tradition réside aussi dans l'absence de sessions de soirée, à la différence des autres Grands Chelems. Un couvre-feu y est même imposé : extinction des feux à 23h, même si les matchs ne sont pas terminés. "Si le match est proche de la fin et que l'heure du couvre-feu approche, nous sommes flexibles et nous laissons finir le match. Mais s'il reste encore un set, le match est interrompu", nous confirme le tournoi. Cette règle, qui vise à respecter la tranquillité des riverains, a été prise après l'installation du toit, qui a permis de prolonger les matchs dans la soirée.

Des "traditions inventées"

Les traditions de Wimbledon sont à l'image de l'Angleterre. "C'est très spécifique à ce pays, note Yannick Cochennec. Les Anglais veulent se différencier des autres, nous montrer que ce sont eux qui ont inventé le sport et qu'ils restent la nation dominante en la matière. Pour s'en rendre compte, il suffit de feuilleter les journaux pendant le tournoi, où des pages entières y sont consacrées, et qui montrent ce vrai amour du sport."

Mais ces traditions sont à nuancer, à en croire Patrick Clastres : "La tradition est quelque chose de pluriséculaire. Or, à Wimbledon, on a des règles qui se sont ajoutées au fil des ans, qui sont immuables et qui ont le parfum de la tradition, bien qu'elles aient pour certaines changé. Ce sont des règles inventées", explique ce spécialiste.

"L'AELTC est un club aux évolutions lentes, qui cultive la différence. C'est sa marque de fabrique, sur laquelle repose un narratif sur la tradition. En l'occurrence pour Wimbledon, mais cela vaut aussi pour la couronne britannique, ces règles fondent une sorte de pouvoir."

Patrick Clastres, professeur d’histoire du sport à l’université de Lausanne

à franceinfo: sport

"Au-delà du côté historique, pour beaucoup ce tournoi est considéré comme le plus grand du monde parce qu'il a gardé ses spécificités quand beaucoup d'autres les ont perdues, encense Arnaud Clément. Même si le stade a connu de nombreuses évolutions, ils ont réussi une vraie prouesse : alors qu'il s'agit quand même de l'endroit où il y a plus de rigidité dans les règles, dans leur rapport aux traditions, ils ont réussi une mue assez fabuleuse sur l'agrandissement du stade et la couverture du Central notamment."

Un besoin de modernité pour rester dans l'air du temps, comme lorsqu'ils ont abandonné, en 2003, la révérence des joueurs devant la Royale box, à l'entrée et à la sortie du court. "C'était assez amusant à voir mais c'était suranné, se remémore Yannick Cochennec. Ils ont l'obligation de rester au goût du jour, pour ne pas être trop largués par rapport aux autres. Ils se sont adaptés progressivement, mais cela reste malgré tout assez codé et restrictif." Mais cela fait indéniablement partie du charme anglais.

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