Pourquoi la proposition de loi proposant le retour de l'alcool dans les stades fait-elle débat ?

Un groupe de parlementaires LREM a déposé fin juillet une proposition de loi en faveur des boissons alcoolisées dans les stades. Plongée dans un débat qui agite politiques, sportifs et médecins depuis plusieurs années.

Un supporter croate boit une bière avant le match France-Croatie, lors de la finale de la Coupe du monde le 15 juillet 2018, à Moscou (Russie). 
Un supporter croate boit une bière avant le match France-Croatie, lors de la finale de la Coupe du monde le 15 juillet 2018, à Moscou (Russie).  (ODD ANDERSEN / AFP)

Faire de la France une "nation de sport". Pour remplir cet objectif, à cinq ans des Jeux olympiques de Paris, 105 députés LREM ont déposé, fin juillet, une proposition de loi. Parmi les solutions proposées pour augmenter les recettes des clubs sportifs, l'autorisation de la vente d'alcool dans les stades. Une mesure qui ne fait pas l'unanimité. Vendredi 9 août, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, s'y est opposée, estimant sur Twitter que "la ferveur n'a pas besoin d'alcool pour s'exprimer dans nos stades". Elle a également rappelé que "l'alcool tue 41 000 personnes chaque année dans notre pays". Davantage que la proposition de loi en elle-même, ce tweet a rouvert un vieux débat que franceinfo vous résume.

Que contient la proposition de loi ? 

Les députés envisagent l'assouplissement de la loi Evin afin de faire de la France une "nation sportive" à cinq ans des Jeux olympiques de Paris. Et parmi les 18 articles, l'un propose ainsi d'"assouplir, de manière encadrée, l'application de la loi Evin dans les stades en étendant l'octroi d'autorisations temporaires de vente d'alcool aux sociétés sportives".

Depuis 1991, la consommation d'alcool dans les stades est en effet encadrée par la loi Evin, à l'exception des loges et salons VIP, régis par une loi sur la restauration. Les associations sportives peuvent soumettre une demande d'autorisation à la mairie et à la préfecture pour vendre ponctuellement de l'alcool. Jusqu'à 10 dérogations par saison peuvent être accordées. La loi est beaucoup plus souple avec les clubs amateurs, pour qui la buvette représente une part considérable des ressources. La limite des 10 dérogations annuelles est d'ailleurs souvent contournée par des arrangements entre associations qui se relaient pour faire la demande lors des événements sportifs. 

La proposition de loi permettrait donc aux clubs professionnels de gérer eux-mêmes le débit de boisson, ce qu'ils réclament depuis des années. Ils estiment notamment qu'ils sont déjà responsables des supporters, et que la législation française les défavorise par rapport aux voisins européens. Durant l'Euro 2016 déjà, l'application de la loi Evin avait ému les supporters anglais, peu habitués à de telles restrictions. Aucune entorse n'y a été faite : lors de la compétition, qui s'est déroulée en France, le gouvernement a même publié un point sur la réglementation (PDF), rappelant que la vente et la distribution d'alcool dans l'enceinte des stades était interdite.

Les dirigeants de stade attendent cet assouplissement les bras ouverts : un récent rapport du Sénat a estimé qu'une modification de la législation pourrait rapporter "entre 30 et 50 millions d'euros aux clubs professionnels de football"

Dans le monde du sport, de nombreux soutiens pour un retour de l'alcool

"Manifestement l'alcool tue partout au stade sauf en loge où l'alcool est autorisé...", ironise la journaliste Estelle Denis, qui défend un assouplissement de la loi Evin, en réponse à la ministre de la Santé. Selon elle, l'interdiction de la vente d'alcool dans les stades "stigmatise" le supporter de football : "Tu peux boire de l'alcool dans les théâtres, les salles de spectacle, bref tous les lieux de distraction sauf les stades", tweete l'ancienne animatrice de 100% Foot (M6). "Tu vois aussi des gens bourrés à des concerts et ce n'est pas pour ça qu'on interdit l'alcool dans les salles de spectacle. La loi doit être la même dans TOUTES les enceintes de distraction."

Le triathlète Martin Fourcade a rallié la cause de la journaliste. "Oui et j'ai entendu dire qu'il ne tuait pas dans les bars, restaurants, supermarchés, festivals...", commente-t-il. La consommation d'alcool dans les loges VIP a également été évoquée : pourquoi les supporters fortunés auraient le droit de consommer de l'alcool dans les stades et non les autres ? De même, l'alcool est autorisé dans les manifestations culturelles, comme les concerts ou au théâtre. Un "mépris de classe" pour l'Association nationale des supporters

Les addictologues vent debout

Le président de la Fédération française d'addictologie (FFA), Amine Benyamina, voit dans la proposition de loi une "offensive [...] particulièrement choquante" pour revenir sur la loi Evin. Dans une lettre ouverte adressée vendredi à la ministre de la Santé, il fustige la "banalisation de la consommation d'alcool chez les jeunes que cette proposition induirait", qu'il estime "en totale contradiction avec la politique de prévention" menée par le gouvernement.

Le médecin spécialisé rappelle le lien "parfaitement documenté scientifiquement" entre alcool et hooliganisme. Il cite ensuite Bernard Cazeneuve qui, lors de l'Euro 2016, avait choisi de "prohiber les veilles et jours de match et les jours d'ouverture des 'fan zones' dans les périmètres sensibles la vente, la consommation et le transport de boissons alcoolisées", après de violentes altercations de supporters à Marseille.

La FFA préconise, au contraire, de mettre fin aux privilèges des tribunes VIP en y interdisant également la consommation d'alcool. Toujours selon la FFA, l'autre objectif à peine dissimulé de la proposition de loi est de "ré-autoriser les sponsorings des activités sportives" par les alcooliers, "en vue des Jeux olympiques et de la Coupe du monde de rugby", qui se tiendront en France en 2024 et 2023. 

La proposition de loi a-t-elle une chance d'aboutir ?

Ce n'est pas la première fois qu'un assouplissement de la loi Evin est discuté par des députés ou des acteurs publics. En février 2019, des élus LR ont appellé à l'autorisation permanente de vente de boissons dans les stades, indiquant que "contrairement à ce que l'on pourrait penser, la vente d'alcool dans les stades pourrait y renforcer la sécurité car de nombreux supporters boivent massivement en dehors du stade avant les matches sans que quiconque ne puisse réguler cette consommation". La proposition de loi a par la suite été renvoyée à la commission des affaires sociales.

Concernant les chances de voir le Parlement adopter l'article controversé, les députés LREM – majoritaires à l'Assemblée – ont indiqué, dans un communiqué de presse diffusé le 9 août, qu'il faisait débat au sein même de leurs "propres rangs". La proposition de loi sera "débattue au sein de l'ensemble du groupe à la rentrée", lequel assure qu'"en aucun cas" elle ne pourra "s'apparenter à une remise en cause de la loi Evin"