Football : Benzema, Ronaldo, Kanté... On vous explique la frénésie de l'Arabie saoudite pour attirer les plus grandes stars

Après Cristiano Ronaldo l'hiver dernier, le championnat saoudien a enregistré, en quelques jours les arrivées de Karim Benzema et N'Golo Kanté, avant peut-être d'autres footballeurs majeurs.
Article rédigé par franceinfo: sport, Loris Belin
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Karim Benzema pose avec le maillot de sa nouvelle formation, le club saoudien d'Al Ittihad, le jour de sa signature le 6 juin 2023 (AL ITTIHAD FOOTBALL CLUB / HANDO / ANADOLU AGENCY)

En six mois, le football saoudien a changé de dimension. Avec les signatures de Cristiano Ronaldo, puis de Karim Benzema, la Saudi Pro League s'est offert deux joueurs qui pèsent six Ballons d'or au total, alors que l'écho de son championnat dépassait difficilement ses propres frontières. La venue du champion du monde français N'Golo Kanté, officialisée mercredi 21 juin, est un élément de plus dans la course au recrutement. Contrats en centaines de millions de dollars et ambitions XXL, l'Arabie saoudite s'impose comme un nouveau grand acteur du monde des transferts.

Surtout, le régime saoudien veut être bien plus qu'une maison de retraite dorée pour vedettes en fin de carrière et se servir du ballon rond pour gagner en influence. Comme ses voisins, le Qatar et les Émirats arabes unis qui, avant elle, s'étaient, entre autres, offert le Paris Saint-Germain et Manchester City, l'Arabie saoudite veut intégrer le football dans un plan de développement à très grande échelle et du faire du sport un outil de sa politique d'influence, le soft power.

"Dans l'industrie sportive, tout repose sur l'investissement financier, explique à franceinfo: sport Raphaël Le Magoariec, doctorant à l’université de Tours, et co-auteur du livre 'L’empire du Qatar. Le nouveau maître du jeu ?'. Pour que ces pays comme l'Arabie saoudite qui n'ont pas une assise historique dans l'industrie sportive puissent gagner rapidement de l'influence dans ce monde-là, c'est par la voie économique. Et cette voie, ils la possèdent, et c'est ainsi qu'ils deviennent dominants très vite." Longtemps régi par les autorités religieuses, le pays saoudien a décidé de s'ouvrir, sous l'impulsion du Roi Salmane et de son influent fils, Mohammed ben Salmane, depuis 2015.

"Cette situation autour du football était impensable il y a 20 ans en Arabie saoudite."

David Rigoulet-Roze, chercheur à l'IRIS et spécialiste de la péninsule arabique

à franceinfo: sport

Toujours largement critiquée pour non-respect des droits de l'homme, la pétro-monarchie est désormais accusée de vouloir "blanchir" son image sur ce sujet par le prisme de grandes stars du football mondial. "On ne peut pas nier qu'il y ait un effet de sportwashing : à partir du moment où il y a des grandes stars qui sont sollicitées, cela donne une aura et cela relativise une image négative", décrypte David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut de Relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de la péninsule arabique. Avant d'immédiatement tempérer : "Mais ce n'est pas l'objectif principal, contrairement à ce que l'on croit parfois."

"Il y a une vraie stratégie de sport power qui s'inscrit plus largement dans ce soft power, c’est-à-dire de valoriser l'image de l'Arabie saoudite, la faire sortir de la caricature qu'elle a eue pendant longtemps, parfois fondée : l'image d'un royaume archaïque, centré sur des idées rétrogrades, avec une culture religieuse ultra-conservatrice."

Une autre culture du sport

La Saudi Pro League est constituée de clubs tous détenus par l'Etat saoudien, et financés par le fonds d'investissement souverain, le FIP, un des plus importants du monde, estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars. Quatre des plus grands clubs locaux - dont celui d'Al-Nassr où évolue Ronaldo, et Al-Ittihad, nouveau club de Karim Benzema et de N'Golo Kanté - ont ainsi été transformés en sociétés détenues par le FIP pour mieux pouvoir procéder à ces nouveaux investissements.

"On est dans la logique de l'Etat providence, mise en place depuis les années 1960-1970 en Arabie saoudite, analyse Raphaël Le Magoariec. Les clubs sont apparus comme un service offert par la puissance étatique", poursuit le doctorant qui voit en eux une émanation du pouvoir en place : "Ils sont des représentations du souverain, comme au Qatar, ou aux Émirats arabes unis".

"Il y a une sorte de fantasme vu d'Europe, où les politiques ne sont pas bien comprises. Le sport rentre dans la raison d'Etat, qui est prêt à mettre le prix pour avoir gain de cause." Le spécialiste assimile même ces recrutements de stars à un étalage de force destiné aussi bien à impressionner les autres pays qu'à flatter son propre peuple : "Avoir ce relais qu'est le joueur comme source de puissance, c'est comme investir dans un Rafale comme armement". La symbolique et le message sont ici aussi importants que les retombées financières. "Vu d'ailleurs, cela a du mal à être schématisé de la sorte, parce que nous vivons dans une culture du bénéfice économique à travers les grands clubs", conclut à ce propos Raphaël Le Magoariec.

Par ses clubs puissants, désormais renforcés par des gloires du football connues dans le monde entier et brandis en étendards, l'Arabie saoudite veut aller plus loin qu'une simple stratégie d'achats de clubs étrangers, comme ils l'avaient fait dans un premier temps avec le club anglais de Newcastle.

"Avec le recrutement de ces footballeurs, ce n'est pas juste de la façade, ils veulent créer une Saudi League de stars, poursuit David Rigoulet-Roze. Cela donne une envergure jusque-là inexistante en Arabie saoudite pour créer une émulation au sein de son championnat. Ce n'est pas qu'une idée de sport washing pour l'extérieur, cela participe à la construction d'un sentiment de fierté nationale. Avec l'idée qu'il s'agit de faire une ligue de foot arabe qui soit crédible, pas artificielle."

Vision 2030 et rêves de Jeux olympiques

En apparence soudaine, cette vague de transferts retentissants s'inscrit dans une stratégie élaborée depuis désormais des années. Ce plan de société et nouveau modèle économique, nommé Vision 2030, a été mis en place par le Roi Salmane en 2016, un an après être monté sur le trône. Parmi ses lignes directrices : la volonté de ne plus dépendre de ses revenus pétroliers et d'augmenter le rayonnement sur la scène internationale. Le sport, qui a le droit à un paragraphe spécifique dans Vision 2030, lui permet de faire d'une pierre une multitude de coups.

L'arrivée d'icônes comme Cristiano Ronaldo ou Karim Benzema est envisagée comme un levier pour faire passer les revenus commerciaux de la Saudi Pro League de 120 à plus de 500 millions de dollars par an. Le tourisme, dont Lionel Messi est l'ambassadeur officiel, mise aussi sur le sport pour faire fructifier ses bénéfices, de 3 à 10% du PIB. "Le capital sportif va être attractif en termes de visibilité touristique, estime David Rigoulet-Roze. Puisqu'eux y vont, d'autres gens devraient avoir envie d'y aller."

La star argentine Lionel Messi à son arrivée en Arabie saoudite dans le cadre d'un match du Paris Saint-Germain contre une sélection des meilleurs joueurs de la Saudi Pro League, le 19 janvier 2023 (FAYEZ NURELDINE / AFP)

L'Arabie saoudite suit ainsi les traces de son voisin qatarien, organisateur du dernier Mondial. "Il y a une logique consistant à s'investir dans les grandes institutions internationales et les grands événements internationaux pour que l'Arabie saoudite soit une grande puissance internationale qui s'inscrive dans le XXIe siècle" résume David Rigoulet-Roze. Outre le football, l'Arabie saoudite a déjà accueilli le Dakar, organisé des combats de boxe d'envergure et est devenue, par le biais de sa société pétrolière Aramco, un des principaux sponsors de la Formule 1. Elle est aussi désormais la patronne du circuit professionnel de golf après la fusion, mardi, de sa ligue, la LIV, née il y a un an, avec le circuit américain, le PGA, au terme de nombreux mois de conflit.

Le rêve ultime reste une exposition en mondovision, avec l'organisation de Jeux olympiques - elle a déjà obtenu, non sans polémique, l'attribution des Jeux asiatiques d'hiver 2029 - ou d'une Coupe du monde de football en 2030 ou en 2034 avec l'Egypte et la Grèce. D'ici là, le football n'a sans doute pas fini de voir ses gloires rejoindre l'Arabie saoudite. "C'est une raison d'Etat, et si pour cela, il y a besoin d'argent, ils le mettront", annonce Raphaël Le Magoariec.

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