Roland-Garros 2021 : hégémonie chez les juniors mais fiasco chez les pros... Comment le tennis français peut-il réussir sa mue ?

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Le Français Geoffrey Blancaneaux, vainqueur du tournoi juniors, pose avec le gagnant de l'épreuve chez les pros, Novak Djokovic, en juin 2016 (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

La transition entre les deux mondes est un parcours semé d'embûches et les résultats se font souvent attendre. La post-formation française est-elle responsable ? 

Si Waterloo était une morne plaine pour les troupes françaises, la porte d'Auteuil ressemble également à un champ de bataille en 2021. Heureusement, il ne s'agit ici que de tennis. Mais il se dégage tout de même la même impression de silence pesant, d'impuissance et de défaitisme qu'après la campagne napoléonienne. On a suffisamment déploré, voire raillé, l'absence des joueurs et joueuses françaises au 3e tour de Roland-Garros cette année, une triste première dans l'histoire de l'ère Open, qu'il est inutile de remettre une pelletée de terre, battue, sur le caveau. D'autant que le tennis tricolore bouge encore.

Quatre Français en demi-finales du tournoi juniors c'est, là aussi, historique. Et, pour le coup, beaucoup plus glorieux.  Arthur Fils, Giovanni Mpetshi-Perricard, Sean Cuenin et Luca Van Assche, finalement vainqueur, sont tous les quatre promis au plus bel avenir. En tout cas sur le papier. Dans la pratique, on attendra un petit peu avant de ressortir du formol l'étiquette vieillotte, et finalement trop lourde à porter, des "mousquetaires". D'autant que, comme le rappelle Antoine Hoang, tous les meilleurs jeunes du monde ne sont pas dans le tableau juniors. "Si Alcaraz [le jeune prodige espagnol] y participe, il les massacre tous", assène celui qui fut l'une des révélations françaises de l'édition 2019 en sortant Fernando Verdasco au 2e tour. 

Franchir le cap

Depuis l'orée des années 2000, ils sont onze joueurs tricolores à avoir remporté au moins un des quatre tournois du Grand Chelem chez les juniors. On ne vous fera pas l'infamie de rappeler qu'aucun d'entre eux n'a réussi à reproduire l'exploit chez les pros, tout juste soulignera-t-on que Tsonga (finale) Gasquet et Monfils (demi-finales) s'en sont approchés. Mais, pour ces performances plus qu'honorables du trio, combien de ces jeunes joueurs pourtant prometteurs n'ont pas franchi le cap ? 

Retour en 2016. Au bout d'un combat épique, Geoffrey Blancaneaux remporte la finale juniors de Roland-Garros face au Canadien Felix Auger-Aliassime. Cinq ans plus tard, le premier a disparu des radars, le second est 21e joueur mondial, a disputé huit finales ATP et reste programmé pour atteindre les sommets. Il vient d'ailleurs de battre le roi de Roger Federer dans son jardin de Halle. Côté français en revanche, il y a comme un trou dans la raquette... Consciente qu'elle doit faire face à une crise d'identité, la Fédération française de tennis (FFT) a ainsi lancé les grandes manœuvres ces dernières semaines pour aider les jeunes espoirs du sérail à réussir le grand saut chez les professionnels. 

Un effort louable pour tenter de sortir de l'ornière et combler ce que certains décrivent comme un "creux générationnel". D'autres ne partagent pas cet avis. Patrice Hagelauer, l'homme qui a amené Yannick Noah à la victoire en 1983, refuse de charger les instances françaises. "C'est un faux procès", juge-t-il. "Toutes les grandes nations du tennis éprouvent des difficultés pour aider leurs meilleurs jeunes à passer professionnels. Regardez les Etats-Unis : ils ont souvent des champions du monde juniors qui n'arrivent pas à percer à l'échelon supérieur." 

La formation française, un cadre anti-vibrations 

Pour celui qui fut capitaine de Coupe Davis et directeur technique national, la formation et la post-formation "à la française" ne sont pas à remettre en cause. Simplement, comme partout, les résultats suivent des cycles et restent très dépendants de certaines générations dorées. "L'exemple de l'Italie aujourd'hui est frappant. Ce sont des joueurs, non seulement très doués, mais qui de plus se connaissent depuis le plus jeune âge et se tirent tous ensemble vers le haut", analyse-t-il. Vers le très haut même, comme on l'a vu à Paris cette année. 

Pour Hagelauer, la crise que traverse le tennis tricolore est donc plus conjoncturelle que structurelle. "Ce n'est pas un problème de formation ou de post-formation, tranche-t-il. Qu'il soit privé ou fédéral, le cadre du tennis français est toujours cité en exemple." Tout y est fait pour que le joueur s'épanouisse et connaisse le moins de turbulences possibles. Pour l'ancien entraîneur, chaque junior présente un profil différent et le problème du passage chez les pros ne peut être considéré qu'au cas par cas. Une chose est sûre : pour lui, la transition entre ces deux mondes n'est jamais simple, quel que soit le talent du joueur en devenir. 

"Chez les pros, la difficulté, c'est la norme. Le circuit des juniors est un microcosme, chacun est dans une sorte de petit cocon. Dès que l'on passe chez les pros, il faut être prêt à affronter 2 500 joueurs plus aguerris que vous. Il faut aussi être prêt à voyager près de 300 jours par an loin de chez soi. Bref, la rupture est brutale."

Patrice Hagelauer

à franceinfo: sport

Pas étonnant, dans ces conditions, que certains ne passent pas le cut. Du haut de son expérience (73 ans), l'ancien mentor du dernier joueur français vainqueur en Grand Chelem égraine les écueils qui attendent les Fils, Mpetshi-Perricard, Cuenin, Van Assche ainsi que tous leurs confrères et consoeurs : "Certains ou certaines ne franchiront pas le cap car, tout simplement, leur jeu manquera de puissance. D'autres resteront bloqués à cause d'un physique pas assez véloce ou résistant. Enfin, et c'est la partie la plus importante, il y en a beaucoup qui ne seront jamais performants en raison de leur incapacité à gérer leurs émotions, à canaliser ces pensées négatives qui peuvent bouffer la vie." 

Le diable est dans les détails 

Antoine Hoang poursuit dans la même veine : "Ces jeunes ont été habitués à tout gagner chez les juniors et là, ils doivent subitement se remettre en question car, quand on débute chez les pros, on perd beaucoup de matchs. Il faut faire preuve de patience et surtout être bien entouré", note le joueur aujourd'hui âgé de 25 ans. "Le niveau professionnel, ça se joue souvent sur des détails. On voit que les juniors, quand ils débarquent, tapent déjà très bien dans la balle mais ils ne maîtrisent pas trop tous les paramètres extérieurs d'organisation, de récupération, etc."

Pour Hoang, c'est en forgeant qu'on devient forgeron. Il encourage donc la fédération à pousser ses meilleurs jeunes hors du giron protecteur des juniors pour mieux les aguerrir dans certains tournois professionnels. "Des joueurs comme Alcaraz ou Sinner sont sur le circuit depuis des années déjà. Ils sont déjà confrontés aux meilleurs et progressent beaucoup plus vite. Ils ont appris à perdre pour gagner..." Pour autant, il ne s'agit pas non plus de les jeter dans la gueule du loup et de les "cramer" prématurément. "Parfois, la FFT propulse un espoir sur la grande scène en lui octroyant une wild-card pour Roland-Garros, c'est un peu un cadeau empoisonné car la pression est souvent très lourde à gérer", explique-t-il.

"Je pense que le tennis français aurait tout à y gagner à promouvoir ses meilleurs espoirs dans certains tournois challengers ou bien dans les qualifications de Grand Chelem par exemple", conclut Hoang, qui enjoint des joueurs comme "Richard [Gasquet] ou Jo-Wilfried [Tsonga] à faire part de leur expérience aux plus jeunes". Comme beaucoup d'autres, le joueur tricolore ne manque pas d'idées pour redresser le bilan des Bleus et fourbir les armes des nouveaux arrivants. Sous la tente du tennis français, les états généraux ont commencé. Pour éviter un nouveau Waterloo.

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