Portrait "Je n'y connaissais rien !" : comment Thomas Jolly est devenu le metteur en scène de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024

Article rédigé par Robin Prudent
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 9 min
Thomas Jolly à Paris, le 19 février 2024. (BERTRAND RIOTORD / LE DAUPHINE LIBERE / MAXPPP / ASTRID AMADIEU / FRANCEINFO)
L'ancien directeur du centre dramatique national d'Angers a su convaincre les organisateurs avec son sens de la démesure et ses succès populaires au théâtre, à l'opéra et, tout récemment, avec "Starmania".

"Un Coca-Cola normal s'il vous plaît. Avec beaucoup de sucre." A peine assis à la table d'un café du 2e arrondissement de Paris, Thomas Jolly commande son carburant pour la journée. "J'ai besoin de sucre", répète-t-il, en enlevant son écharpe jaune. En cette fin février glaciale, la fatigue se lit sur le visage du metteur en scène de 42 ans. Depuis plus d'un an, il a délaissé les scènes de l'Hexagone pour la Seine parisienne, où se déroulera la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024. "J'ai changé d'univers", sourit ce touche-à-tout du spectacle vivant. Une fois de plus.

Après avoir triomphé dans la cour d'honneur du festival d'Avignon en 2018, enfermé des spectateurs pendant 24 heures devant Henri VI et Richard III en 2022, réinventé Roméo et Juliette à l'opéra Bastille en 2023 et illuminé une nouvelle version de Starmania, Thomas Jolly a accepté un nouveau défi : devenir le directeur artistique des cérémonies d'ouverture et de clôture des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024. Le sucre et l'effervescence produisent soudain leurs effets. "Je crois que les spectacles sauvent le monde", lâche-t-il à l'évocation de ce projet pharaonique, qui doit rassembler 300 000 personnes sur les quais et plus d'un milliard devant leur écran.

"J'ai dit n'importe quoi !"

La nouvelle aventure de Thomas Jolly commence en octobre 2021. Les organisateurs des JO 2024 viennent d'annoncer leur idée folle : établir la cérémonie d'ouverture sur la Seine. A cette occasion, le journal L'Equipe veut donner carte blanche à trois artistes "pour laisser libre cours à leur imagination et dessiner à leur guise l'entrée en Seine des Jeux de Paris". Le nom de Thomas Jolly est évoqué dans la rédaction. La journaliste en charge du dossier, Rachel Pretti, ne le connaît pas, mais décide de l'appeler.

Thomas Jolly vit alors à Angers (Maine-et-Loire), où il dirige le centre dramatique national (CDN), et affronte les aléas du Covid-19 qui plombent le monde de la culture. "Au début, je crois à une blague", se remémore le metteur en scène, pas franchement fan de JO ni de sport. Mais son amour des défis prend le dessus. Pendant deux heures, il imagine le groupe de rap PNL chantant L'hymne à l'amour, la chanteuse Yseult entonnant la Marseillaise perchée sur une immense tête d'un roi de France, Catherine Deneuve ou Marion Cotillard en Olympe de Gouges… "Je n'y connaissais rien, j'ai dit n'importe quoi !" , s'esclaffe-t-il.

"Pour être honnête, je trouve que les cérémonies d'ouverture ont un format trop long, mal structuré, ennuyeux... Alors qu'il y a un potentiel de show artistique !"

Thomas Jolly, metteur en scène

à franceinfo

Son enthousiasme et son énergie bluffent la journaliste. "Je me suis dit, très modestement : si je pouvais, je le prendrais !", se souvient Rachel Pretti, qui lui consacre une double-page, sous le titre flamboyant : "Que la Seine s'embrase".

"On cherchait notre Danny Boyle"

Thierry Reboul, directeur exécutif de Paris 2024, tombe sur cet article. Il est à l'origine de l'idée de la cérémonie sur la Seine, mais tout reste à construire. "Rien de ce que Thomas Jolly proposait n'était vraiment faisable, il ne connaissait pas le sujet", sourit-il. Il n'empêche : le nom de Thomas Jolly est désormais inscrit quelque part dans sa tête.

Thomas Jolly, sur les bords de Seine, à Paris, le 26 janvier 2024. (JOEL SAGET / AFP)

Pendant des mois, le "monsieur création" des JO 2024 rencontre des dizaines de personnalités artistiques françaises, cinéastes et chorégraphes. "On cherchait un peu qui serait notre Danny Boyle à nous", se rappelle-t-il, en référence au réalisateur anglais de Slumdog Millionaire et Trainspotting, à l'origine de la cérémonie d'ouverture spectaculaire des JO de Londres en 2012. "Beaucoup de gens nous sollicitaient, mais je n'étais pas convaincu. Je ne trouvais pas exactement ce que je cherchais…"

En mai 2022, Thierry Reboul se décide à appeler Thomas Jolly. Ce dernier n'hésite pas une seconde. "Je ne suis pas impressionné par grand monde, ni par grand-chose, lance-t-il avec son flegme habituel. C'est ma chance et ma croix dans la vie." Les deux hommes se retrouvent en fin d'après-midi dans un autre café parisien. "On a dû se quitter vers 2 heures du matin dans un état qui ne permet pas de prendre la voiture", euphémise Thierry Reboul. Dans son esprit, une chose est désormais sûre : Thomas Jolly est la personne qu'il lui faut pour construire cette cérémonie hors norme.

"Je fonce dans le bureau de Tony Estanguet en disant : 'J'ai trouvé !'"

Thierry Reboul, directeur exécutif de Paris 2024

à franceinfo

Les rendez-vous s'enchaînent pour Thomas Jolly. D'abord, avec Tony Estanguet, le président du comité d'organisation des JO. "Je n'ai à ce moment-là toujours pas vraiment travaillé mon sujet, je n'ai pas fait de dossier, ni de lettre, raconte le metteur en scène. Je suis dans une forme de petite inconscience heureuse." Vient ensuite la rencontre avec Anne Hidalgo, la maire de Paris. Tous sont séduits par l'énergie et la fougue du metteur en scène, qui répète sa volonté de transformer la cérémonie en grand récit français. "Ce qui est incroyable, c'est le culot qu'il a", analyse le metteur en scène Jean-François Sivadier, qui l'avait encadré à l'époque de ses études à l'Ecole supérieure d'art dramatique. "Il a l'amour des défis !"

Vingt minutes pour convaincre

Les choses se corsent durant l'été 2022. Thomas Jolly doit présenter son projet devant le Comité international olympique. Finis les cafés en terrasse. Une cinquantaine de membres du CIO l'attendent à 9 heures, le 22 août, autour d'une grande table de réunion. Ambiance de commission parlementaire, avec micro et boîtier de traduction. Le patron du CIO, Thomas Bach, a fait le déplacement. Thomas Jolly a vingt minutes pour convaincre.

"Encore une fois, je n'étais pas vraiment impressionné, explique le metteur en scène. À l'époque, je dirigeais le centre dramatique national d'Angers, j'avais des tournées en cours, les répétitions de Starmania. Ma vie n'était pas du tout écrite pour faire autre chose." Elle va pourtant être bouleversée quelques minutes plus tard, sous la forme d'un SMS de Tony Estanguet, reçu à 10h27 : "Bienvenue. Félicitations, ça va être dingue cette aventure. Ravi de la partager avec toi. A très vite. Tony Estanguet."

Quelques jours plus tard, Thomas Jolly rencontre Emmanuel Macron pour entériner la décision du Comité olympique. "Vous ne pouvez pas être choisi sans avoir l'adoubement de toute l'armée mexicaine française", grince Armand de Rendinger, consultant international pour le sport et l'olympisme. Ce sera une formalité pour le metteur en scène, qui convainc également le président de la République en l'interrogeant sur sa vision de la France, de son histoire, de son récit.

"Là, c'est le rouleau compresseur"

Le 21 septembre 2022, le nom de Thomas Jolly est officiellement dévoilé comme directeur artistique des cérémonies. "Là, c'est le rouleau compresseur", se remémore le metteur en scène. En quelques mois, il doit achever ou abandonner des projets engagés depuis des années. "J'ai accouché de Starmania après trois ans de gestation", souffle le quadragénaire. 

Et que faire de sa place à la tête du centre dramatique national d'Angers ? Dans un premier temps, Thomas Jolly pense pouvoir trouver un arrangement pour en conserver la direction, après un intérim de dix-huit mois consacré aux JO. La ministre de la Culture de l'époque, Rima Abdul-Malak, le soutient dans cette démarche, assure-t-il. Mais une partie des équipes du CDN ne l'entend pas de cette oreille. Le conflit interne s'envenime, certains pointant du doigt l'état des finances de l'institution, quand d'autres critiquent ses trop nombreux projets extérieurs.

"A la deuxième de Starmania, je lance le spectacle, je rentre dans ma loge et je rédige ma lettre de démission", lâche Thomas Jolly. L'épisode a laissé des traces. "Cette période a été très difficile, parfois violente", reconnaît-il, avant d'envoyer un tacle : "L'institution est incapable de composer avec une situation exceptionnelle."

Une tour Eiffel inversée ?

Le début de l'année 2023 ouvre un nouveau chapitre. "J'ai démissionné, j'ai déménagé… J'ai fait une espèce de reset [remise à zéro]", explique Thomas Jolly. Cette page blanche, le comédien doit désormais la remplir avec le récit de sa cérémonie. Il s'entoure d'un historien, d'une romancière, d'un homme de théâtre et d'une scénariste. La petite équipe fait connaissance pendant une balade sur la Seine en bateau-mouche. Le temps est glacial, mais le décor magistral. Le groupe d'auteurs s'enferme ensuite dans une script-room (une salle consacrée à la création), au siège du comité d'organisation des Jeux olympiques (Cojo), à Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis.

Le siège du Cojo, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 20 juin 2023. (JULIEN DE ROSA / AFP)

Désormais, le secret est de mise. Leur grand récit est gardé dans un coffre-fort numérique. Pas question de laisser fuiter la moindre information sur le contenu de la cérémonie. Le projet de Thomas Jolly passe ensuite à la moulinette d'une grande étude de faisabilité. La double lame de la sécurité et du budget retoque 70% de ses idées les plus folles, à l'instar de cette tour Eiffel inversée qui sera finalement abandonnée.

"A l'automne, il y a beaucoup, beaucoup de mauvaises nouvelles. A un moment, j'ai été un peu dérouté."

Thomas Jolly, metteur en scène

à franceinfo

Des doutes émergent aussi publiquement, alors que la jauge du nombre de spectateurs autorisés sur les quais est sans arrêt réduite pour des raisons de sécurité. "Sans vouloir jouer les Cassandre, on s'est mis dans une situation irréversible en annonçant une cérémonie spectaculaire sur la Seine, note Jean-François Sivadier. Les trois quarts des pays espèrent que Thomas Jolly se casse la gueule."

Coup de tonnerre

Mais le metteur en scène est un habitué des contraintes. En 2018, dans la cour d'honneur d'Avignon, il doit renoncer à son décor à cause du vent. "C'était trop dangereux pour les spectateurs. Personne n'a vu le vrai décor de la pièce, mais ce n'est pas grave", relativise-t-il. L'ancien directeur du festival, Olivier Py, se remémore aussi cette fois où le metteur en scène s'était cassé le pied, mais avait quand même continué à diriger les répétitions. "Il fait partie de ces hommes pour qui le spectacle est au-dessus de tout", assure le désormais directeur du théâtre du Châtelet.

"Il peut être dans le sacrifice total. La souffrance personnelle, physique, le doute… Tout cela est secondaire."

Olivier Py, directeur du théâtre du Châtelet

à franceinfo

Du théâtre à l'opéra en passant par la comédie musicale, Thomas Jolly a acquis une certaine agilité pour transformer les contraintes en stimulations. "Je me retrouve dans une vraie expérience de création, exactement comme à l'opéra Bastille pour Roméo et Juliette, où je ne connaissais pas le plateau. Exactement aussi comme avec Starmania, alors que je n'avais jamais fait de comédie musicale", assure-t-il.

La cérémonie est désormais pratiquement figée. Depuis le début de l'année 2024, Thomas Jolly reçoit des maquettes, des vidéos, des images… "C'est stimulant", se réjouit-il. Les premières répétitions et les castings ont également commencé, avant une montée en puissance au printemps. Thomas Jolly semble même avoir pris goût aux contraintes. Il sait que certaines d'entre elles ne pourront pas être esquivées. "Un bon gros orage au milieu d'un tableau, cela pourrait être chouette en termes de lumière", pense-t-il tout haut. 

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