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Les JO de Paris 2024 vont-ils vraiment inciter les Français à se mettre au sport ?

La France traîne dans le fond du classement des nations les plus sportives et, contrairement aux idées reçues, il n'est pas garanti que les Jeux suscitent de nouvelles vocations.
Article rédigé par Pierre Godon
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min
Faire baisser le taux de sédentarité chez les jeunes Français constitue une des priorités de Paris 2024. (PAULINE LE NOURS / FRANCEINFO)

Plus vite, plus haut, plus fort... et plus sportif ? C'est l'un des objectifs majeurs des Jeux olympiques de Paris de 2024 : inciter les Français à délaisser (un peu) leur canapé pour chausser leurs baskets. Le président du comité d'organisation de ces JO, Tony Estanguet, le martèle à longueur d'interview (comme à Ouest-France en 2022) : "On veut que les Français fassent plus de sport grâce aux Jeux olympiques." Noble ambition, qui, au passage, arrangerait bien l'Etat, histoire d'alléger un peu les dépenses de santé publique liées à la sédentarité.

Ce "mal français" concerne 70% des femmes et 42% des hommes, selon une étude de l'Anses publiée en février 2022. En 2021, l'OMS relevait déjà dans un rapport sur l'activité physique des enfants scolarisés que la France était très largement à la traîne au niveau mondial (119e sur 146 pays). Il n'y aura donc pas trop de la semaine olympique et paralympique, qui dure jusqu'au dimanche 9 avril, pour tenter de sensibiliser les Français à la chose sportive.

Sur le papier, le lien entre JO et activité physique paraît couler de source. La belle foulée d'Usain Bolt, les ippons rageurs de Teddy Riner ou les longueurs supersoniques de Laure Manaudou, voilà de quoi inspirer une génération d'enfants et donner des envies de bouger à leurs parents. Un sondage Ipsos réalisé en juillet 2021 dans une trentaine de pays, avant les derniers Jeux de Tokyo, établissait que 80% des sondés pensent que les JO suscitent des vocations sportives (mais seulement 62% en France).

Le mythe londonien des deux millions

Sortez les violons et laissez résonner le beau discours de Sebastian Coe, l'ancien champion britannique du demi-fond devenu patron des Jeux de Londres et racontant comment il est tombé dans la marmite de l'olympisme quand il était petit. Recette de la potion magique : les exploits sur le tartan de Mexico des athlètes John et Sheila Sherwood en 1968. "Un nouveau monde s'ouvrait à moi. Au moment de revenir en classe, je savais ce que je voulais faire de ma vie. La semaine suivante, je me présentais au club d'athlétisme de mon quartier."

D'où des objectifs chiffrés élevés pour les Jeux de 2012. Le double champion olympique du 1 500 m (1980 et 1984) assurait à l"époque* : "Je me fiche qu'on finisse 4e ou 20e au tableau des médailles, mais que ces grands moments du sport britannique incitent 10 000 enfants de plus à se mettre au sport." Le gouvernement britannique, lui, voyait beaucoup plus grand*. Rien de moins que 2 millions de "couch potatoes" que les autorités espéraient convertir au jogging. Jusqu'aux législatives de 2010, où les conservateurs ont délogé les travaillistes. "La nouvelle majorité s'est vite rendu compte que cet objectif était totalement irréalisable, et il a disparu des documents officiels", pointe pour franceinfo Shushu Chen, spécialiste de l'héritage des grands événements.

Une décision judicieuse. Si les athlètes britanniques ont bien carburé au classement des médailles, les clubs de sport sont restés moins remplis que les pubs. Cinq ans et un milliard de livres sterling englouti plus tard, le constat est sans appel : la proportion des sujets de sa Gracieuse Majesté qui transpirent leurs 150 minutes hebdomadaires réglementaires n'a pas bougé d'un pouce, relève l'agence gouvernementale Sport England, citée par la BBC*.

Le frémissement des courbes dans les mois qui ont suivi l'allumage de la flamme a fait long feu. "Il y a plusieurs facteurs à cet échec", avance auprès de franceinfo Vassil Girginov, professeur en management du sport à la Brunel University de Londres. "D'abord, l'incapacité des clubs à capitaliser sur le 'momentum' olympique. A la fédération d'aviron par exemple, ils recevaient jusqu'à mille coups de fil par jour de gens leur demandant où se trouvait le club le plus proche. Ils ont dû refuser du monde sur le coup. Ces gens-là, ils ne les ont jamais retrouvés."

Même topo pour Sydney 2000, où seuls sept fédérations de sports olympiques ont vu leur nombre de licenciés légèrement augmenter en Australie après les Jeux. Dans le même temps, paradoxalement, neuf autres ont vu le nombre de pratiquants diminuer, constatait une étude de la London University en 2007*.

Médaille d'or du flou artistique

S'il y a une donnée sur laquelle toutes les études s'accordent, c'est le fait qu'organiser les Jeux renforce surtout la pratique sportive de ceux qui en font déjà. Néanmoins, il demeure difficile d'isoler l'impact des JO sur ces courbes. En 2004, le frémissement post-Jeux d'Athènes de la courbe des pratiquants en Grèce est-il dû aux exploits de Justin Gatlin et consorts ? Ou alors à la victoire surprise quelques semaines plus tôt de l'équipe nationale de foot à l'Euro 2004 ? Ou bien encore au programme lancé par le Parlement européen pour mettre en avant l'éducation par le sport, faisant ruisseler l'argent venu de Bruxelles pour promouvoir les bienfaits de l'activité physique ? "On ne peut pas établir de corrélation directe", tempère l'universitaire Sakis Pappous, auteur d'une étude sur le sujet.

La preuve à Londres. En 2012, le programme baptisé "Inspire A Generation"* ("inspirer une génération") associé aux Jeux, s'est soldé par un échec auprès des populations les plus pauvres et les plus sédentaires. En 2015, son successeur, "Sporting Future"*, donne d'excellents résultats, grâce à une approche plus ciblée sur les zones en difficulté. Comme le quartier londonien de Hackney, qui a grimpé de 13 places* dans le classement des zones les plus actives de la capitale depuis 2015. "Forcément, c'est compliqué d'en attribuer le mérite aux Jeux olympiques", euphémise-t-on chez SportLondon, l'agence chargée d'encourager la pratique sportive dans la capitale anglaise.

Depuis les Jeux de Sydney, en 2000*, le CIO a fait de cet héritage immatériel en matière de santé publique l'un de ses objectifs principaux, avec l'appui de l'OMS. "Avant, tout ce qu'on demandait aux villes hôtes, c'était d'allonger l'argent et, éventuellement, de jouer le rôle de pavillon témoin des dernières évolutions technologiques", résume à gros traits Vassil Girginov. Pour d'évidentes raisons d'acceptabilité par le grand public, face aux milliards dépensés pour quelques semaines de compétition, le curseur a été déplacé. "Le contrat de la ville hôte* impose la mise en place d'un plan de long terme pour encourager l'activité physique dans le pays", assure d'ailleurs le CIO à franceinfo.

Les écrans, "principal concurrent"

Curieusement, les preuves tangibles d'une influence des Jeux sur la pratique sportive de monsieur et madame Tout-le-Monde sont pourtant attestées, et ce bien avant que le CIO n'en ait fait un prérequis. La présence du marathon lors des premiers Jeux modernes, à Athènes en 1896, a provoqué "une folie du marathon", racontait* par exemple en 2012 l'universitaire Bruce Kidd, avec des villes qui se sont ensuite précipitées pour organiser leur course de 42 km au début du XXe siècle. "Des milliers d'adultes se sont mis à courir, à adopter une meilleure nutrition et un mode de vie plus sain", écrit-il. Plus récemment, en 2016, des universitaires japonais ont relevé dans une enquête un pic de la pratique sportive chez ceux qui avaient 20 ans lors des Jeux de 1964* à Tokyo.

Une époque révolue. "Aujourd'hui, le principal concurrent du sport, ce sont les loisirs en intérieur, qui ont su se renouveler considérablement depuis trente ans, pointe auprès de franceinfo Themis Kokolakakis, économiste du sport à l'université de Sheffield. Merci les consoles de jeux vidéo et les plateformes de VOD... "Le défi pour les politiques sportives désormais, c'est d'arriver à maintenir le taux de pratique au sein de la population, notamment chez les jeunes", poursuit-il. Le comité d'organisation de Paris 2024 l'a bien compris en allant chercher les enfants à l'école, avec les fameuses 30 minutes de sport par jour et la semaine olympique destinée à instiller la passion de l'effort dès le plus jeune âge – avec une mise en place laborieuse, selon les syndicats enseignants

Des enfants participent à des exercices physiques dans la cour du collège Dora Maar, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) dans le cadre de la semaine olympique et paralympique, le 4 février 2019. (PHILIPPE MILLEREAU / DPPI MEDIA)

"C'est entre 6 et 11 ans que se joue l'appétence pour l'activité physique", appuie Marie Barsacq, directrice impact et héritage des Jeux de Paris. Cette dernière décrit une fusée à plusieurs étages à partir du programme instauré à l'école primaire. "Si on ne maîtrise pas des gestes comme le lancer, la course, le saut... Si on se sent gauche, on ne va pas aller pousser la porte d'un club une fois ado. L'Education nationale va instaurer un test d'aptitude physique à l'entrée en 6e pour évaluer l'impact de ce programme. C'est d'ailleurs le seul objectif chiffré qu'on s'est fixé : casser la courbe de la sédentarité chez les enfants."

"Les Jeux ne sont pas une baguette magique"

L'exemple ? Les derniers Jeux d'hiver de Pékin, en 2022, et leur ambition démesurée de faire goûter à 300 millions de personnes les sports blancs. La machine est lancée et les écoles chinoises sont mises à contribution pour rentabiliser les investissements massifs dans les télésièges. A l'image de ce qui s'est produit après les Jeux d'été dans la capitale chinoise déjà, quand le gouvernement central a déployé en 2009 une batterie de mesures* pour accompagner l'expansion de l'industrie du sport-loisir au sein de sa population. Shushu Chen, qui a travaillé sur les Jeux chinois et ceux de Londres, met en garde contre toute tentation de généraliser la méthode chinoise.

"Il n'y a pas de recette qui fonctionnerait pour chaque pays."

Shushu Chen, spécialiste des politiques sportives et de l'évaluation de l'héritage des JO

à franceinfo

Une fois les braises de la flamme olympique refroidies, l'argent demeure le nerf de la guerre. "Pour garantir cet héritage immatériel, par définition plus difficile à quantifier, il faut que les financements et les programmes ne s'arrêtent pas après les Jeux", explique Jean-Loup Chappelet, enseignant en régulation du sport et ancien cadre du CIO. A Tokyo, il y a eu une période de flou pendant la transition entre le comité organisateur et les instances destinées à prendre le relais. Un écueil bien identifié pour Paris 2024, qui assume avoir déjà passé le relais à différents acteurs comme l'Education nationale. "On veut éviter d'avoir des courbes d'activité physique en dos d'âne avec un pic lors des Jeux et une lente descente ensuite", assume Marie Barsacq. D'autres programmes, mis en place auprès des entreprises ou pour ouvrir les clubs au handisport, entendent prendre leur rythme de croisière après l'événement.

"Il faut arrêter de tout attendre des Jeux olympiques, prévient Vassil Girginov. Il est temps d'ajuster les attentes à la réalité. Il y a sept facteurs différents qui contribuent à l'obésité. Le manque de pratique sportive ne constitue que l'un d'entre eux. La clé, c'est l'engagement des individus, des collectivités, des entreprises, dans un projet dont les Jeux peuvent être le catalyseur. Les Jeux ne sont pas une baguette magique." 

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