Paris 2024 : dans les coulisses du choix du dernier porteur de la flamme olympique, "le secret le mieux gardé des Jeux"

Article rédigé par Raphaël Godet
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
La vasque olympique des Jeux de Paris 2024 sera allumée le 26 juillet par une personnalité dont le nom doit rester secret jusqu'au bout. (JEREMIE LUCIANI / FRANCEINFO)

Des Français et des Jeux

Derrière l'identité de celui ou celle qui aura l'honneur d'allumer la vasque le 26 juillet se cache la main de Tony Estanguet (beaucoup) et d'Emmanuel Macron (un peu).

Le vibreur de notre téléphone signale un nouveau message. Patatras, espoir vite douché. "Rien à dire. Sujet méga-confidentiel." A moins de trois mois de la cérémonie d'ouverture des Jeux, l'identité de la personne qui allumera la vasque olympique aux alentours de minuit, le 26 juillet prochain, sur le parvis de la tour Eiffel, devant des centaines de millions de téléspectateurs, est aussi confidentielle que le sont les codes nucléaires. "C'est du Scotch double face + du verrouillage à triple tour", prévient le comité d'organisation. "C'est le secret le mieux gardé", taquine Tony Estanguet lui-même, le grand manitou de l'événement.

Pour tenter de le percer, il faut alors prendre le triple médaillé d'or olympique de canoë à son propre jeu. Forcer des portes, slalomer entre les obstacles, remonter le courant en sens inverse, et… ramer. Pour boucler le tour de France XXL initié par le nageur Florent Manaudou à Marseille, mercredi 8 mai, quelques noms reviennent avec plus ou moins d'insistance : la sprinteuse Marie-José Pérec, le footballeur Kylian Mbappé, le judoka Teddy Riner, l'escrimeuse Laura Flessel, le biathlète Martin Fourcade, le handballeur Nikola Karabatic, l'astronaute Thomas Pesquet... Mais allez savoir si cela tient de la rumeur, de l'évidence ou du lobbying de quelques-uns.

Au siège du comité d'organisation, à Saint-Denis, un petit jeu consiste, parmi les collaborateurs les plus curieux, à scruter l'identité des invités qui montent dans les ascenseurs, direction le cinquième étage et le grand bureau vitré avec vue sur le Stade de France : celui de Tony Estanguet. "Il suffit qu'on le voie rire avec quelqu'un dont le nom circule pour dire : 'Ça y est, c'est sûr, c'est lui", s'amuse un employé. La conversation roule alors automatiquement sur les dernières rumeurs. Untel ? "Trop léger, pas assez marqué olympisme." Tel autre ? "Reconnaissable, mais attendu." Elle ? "Représentative de la société, au-delà du sport, une personnalité qui marque."

"Il ne la joue pas à découvert"

En réalité, il n'est pas sûr que ce secret d'Etat se règle dans les locaux du Cojo. "Quand on se voit avec Tony dans son bureau, on n'en parle pas", clarifie un visiteur du soir du 46 rue Proudhon. "Et franchement, je l'imagine mal la jouer à découvert sur un sujet aussi sensible. Ce n'est vraiment pas son style." Son grand frère Patrice, ancien céiste lui aussi, confirme. "En temps normal, Tony fait déjà super gaffe à ce qu'il dit. Mais encore plus sur ce type de sujet. Il sait qu'un début d'indice et c'est fini, tu as cent articles de presse derrière."

Au fur et à mesure que l'échéance olympique approche, le patron de Paris 2024 "se blinde". Quand il file chez lui à Pau, c'est "chez maman" que tout le monde se retrouve, et moins au restaurant Le Berry, où la famille a son rond de serviette. "J'ai remarqué qu'il buvait encore moins d'alcool", glisse Patrice Estanguet, aujourd'hui professeur d'EPS dans un lycée du Béarn. "J'ai aussi remarqué que les réponses à mes messages étaient de plus en plus courtes." 

Tony Estanguet, Emmanuel Macron et Anne Hidalgo, le 29 février 2024, en pleine discussion avec Marie-José Pérec, lors d'un déplacement à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). (LUDOVIC MARIN / AFP)

Pour choisir sereinement le 10 000e et dernier porteur de la flamme, Tony Estanguet, bientôt 46 ans, a réduit les interférences au maximum. "Peu de personnes seront mises dans la confidence, pour que la surprise soit préservée", confirme le comité d'organisation. Dans cette boucle très restreinte, on trouve notamment Michaël Aloïsio, son directeur de cabinet, et Etienne Thobois, le directeur général du comité d'organisation des Jeux.

La ministre des Sports ? "Elle a son avis sur la question, mais elle ne sera pas consultée", assure-t-on dans l'entourage d'Amélie Oudéa-Castéra. Le Comité national olympique et sportif français (CNOSF) ? Pas sondé non plus, selon nos informations. Les fédérations ? "On ne m'a absolument rien demandé", certifie André Giraud, le patron de l'athlétisme. "Ce n'est pas un exercice très collectif", euphémise un haut dirigeant du sport tricolore, vexé de ne pas pouvoir "au moins donner des pistes".

Emmanuel Macron sera consulté

Lors des conseils d'administration de Paris 2024, personne n'a encore osé vendre son candidat. "Vous me voyez dire à Monsieur Estanguet que le tennisman Ugo Humbert serait un excellent choix car il est de chez moi ?", interroge Patrick Weiten, le président du conseil départemental de la Moselle. "Quand on aborde ce sujet avec Tony, c'est de l'ordre du symbolique", soutient Stéphane Troussel, le président de la Seine-Saint-Denis. "Il sait ce que j'en pense, il sait que j'adorerais qu'un sportif comme Kylian Mbappé, qui est de Bondy, soit choisi. Après, je ne vais pas lui redire à chaque fois que l'on se voit."

Si le sujet demeure confidentiel, c'est qu'il dépasse le cadre du sport. "Ce n'est pas seulement les JO qui se jouent, c'est l'image de la France à l'étranger, et pour l'éternité", balaie Michel Barnier, qui a occupé la place d'Estanguet en 1992, avant les Jeux d'hiver d'Albertville. "Il faut quelqu'un qui coche toutes les cases, qui soulève les foules, mais qui ne suggère pas de sifflets ou de protestation politique." Avec Jean-Claude Killy, ils avaient jeté leur dévolu sur Michel Platini, pourtant peu connu pour ses aptitudes sur des patins ou des skis. "François Mitterrand, le président de l'époque, n'avait rien trouvé à redire sur ce choix", se rappelle l'ancien ministre et député européen.

Tony Estanguet, président du comité d’organisation de Paris 2024, le 26 avril 2024, à Athènes (Grèce). (ANGELOS TZORTZINIS / AFP)

Trente-deux ans et quatre présidents plus tard, Emmanuel Macron va à son tour devoir donner son appréciation sur le choix final. "Il faudra son go", alerte Guy Drut, ancien ministre des Sports, et aujourd'hui membre du CIO. "Il va être mis dans la confidence. Et si ça ne lui convient pas, il faudra trouver autre chose."

Selon nos informations, le président laisse pour le moment les mains libres à Tony Estanguet. Il ne pousse aucun candidat, pas même Kylian Mbappé, dont il est réputé proche. La question du dernier porteur de la flamme a d'ailleurs toujours été absente de l'ordre du jour des "Copil", ces comités de pilotage organisés à l'Elysée autour du chef de l'Etat, des préfets et de plusieurs ministres, dont ceux de l'Intérieur et de la Justice. "Je n'ai entendu qu'une fois le président évoquer le sujet, assure un participant. Et encore, c'était à la toute fin, sur le mode de la plaisanterie, au moment de nous saluer."

"Emmanuel Macron et Tony s'entendent bien. Ils se voient quatre ou cinq fois certaines semaines. Ils se parlent aussi beaucoup par messages."

Un proche de Tony Estanguet

à franceinfo

Le locataire de l'Elysée n'est pas le seul à qui Tony Estanguet demande conseil. Ce dernier a aussi de "très bonnes" relations avec les deux derniers présidents de la République. Selon nos informations, le Palois échange régulièrement des SMS avec François Hollande. Les rendez-vous avec Nicolas Sarkozy sont très réguliers, tous les trois mois en moyenne. "Leur dernière rencontre remonte à mars dans les locaux de Monsieur Sarkozy, rue de Miromesnil, détaille l'entourage de l'ex-chef de l'Etat. Ils ont encore discuté de tout." Au printemps dernier, les deux hommes ont même organisé une sortie à vélo sur les routes du Cap-Nègre, dans le Var, où l'ancien président possède une résidence.

Une liste de six finalistes ?

En cas de panne sèche, Tony Estanguet peut aussi compter sur les bonnes idées des uns et des autres. "Certains, qui pensent avoir son oreille, lui soufflent des noms...", s'amuse un proche du "boss". Le député PS de Guadeloupe Elie Califer réfléchissait à la façon dont il pourrait faire campagne pour Marie-José Pérec à l'Assemblée nationale. "Idéalement, il faudrait que je puisse en parler dans l'hémicycle", confiait-il mi-mars. La triple championne olympique ne cache pas qu'elle en rêve. Début avril, "Marie-Jo" assurait n'avoir encore reçu "aucune sollicitation" de la part des organisateurs. "Mais le 26 juillet, je suis libre pour le moment !"

Dans cette course de fond qu'est le choix du dernier porteur ou de l'ultime porteuse, Tony Estanguet est encore dans les temps : le Comité international olympique ne donne aucune date limite. "Le meilleur moyen de garder le secret, c'est de décider le plus tard possible", analyse Michel Barnier. En 2004, les organisateurs des Jeux d'Athènes avaient eux aussi opté pour l'option "dernière minute". "J'ai appris la veille de la cérémonie que j'étais l'heureux élu", se marre le champion olympique de planche à voile Nikos Kaklamanakis. "La présidente du comité d'organisation m'a appelé alors que j'étais à l'entraînement. Elle m'a dit de ne rien dire, pas même à ma copine ou à mes parents." Le jour J, le véliplanchiste restera caché pendant cinq heures dans un vestiaire du stade olympique.

Mi-mars, une source bien informée confiait l'existence d'une short-list de six finalistes, sans savoir qui y figurait. "Si ça se trouve, c'est déjà décidé et j'attends un coup de fil pour rien...", se lamente un ancien athlète dont le nom revient parfois. Patrice Estanguet, le grand frère, a quelques doutes : "Je connais très bien Tony, et je pense qu'il n'a pas encore choisi. Pour se donner toutes les chances de réussir, il ne se ferme pas de porte, il a fait ça pendant toute sa carrière." Il est d'ailleurs possible qu'il demande son avis à son aîné. Celui-ci osera-t-il lui dire, alors, que le fil de ses pensées l'emmène toujours au même nom ? Un certain Zinedine Zidane.

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