Vidéo "Affaires sensibles". Les écoutes de la République : "Tonton et Mazarine", le pamphlet qui effrayait l'Elysée

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"Tonton et Mazarine", ou "L'Honneur perdu de François Mitterrand" : c'est un manuscrit qui a suscité tous les fantasmes, un brûlot qui a effrayé l'Elysée. Sa publication a été empêchée, son auteur mis sur écoute pendant plusieurs années. Injurieux, le pamphlet menaçait surtout de révéler les secrets les mieux gardés du président. Dans "Affaires sensibles", qui consacre son numéro du 13 décembre 2021 aux "Ecoutes de la République", voici ce document filmé pour la première fois. 

Entre Jean-Edern Hallier et François Mitterrand, tout avait pourtant bien commencé – par une amitié littéraire. Avant son élection, l'écrivain iconoclaste avait mis sa plume au service du candidat socialiste, non sans en attendre une récompense : un secrétariat d'Etat à la Culture ou, à défaut, la direction de la Villa Médicis, résidence d'artistes à Rome ? Las, en 1981, il n'est même pas invité à la première garden-party du septennat. Quant au retour d'ascenseur espéré… rien. Dépité, furieux, Jean-Edern Hallier rumine sa vengeance. Elle prendra la forme d'un violent pamphlet, bourré de révélations explosives.

Mazarine, le cancer, le passé vichyste...

Jean-Edern Hallier se met à travailler à un ouvrage des plus sulfureux : pendant des années, il réunit des informations sur Mitterrand et met en place les éléments d'un livre qu'il intitulera dans un premier temps "Tonton et Mazarine", puis "L'Honneur perdu de François Mitterrand". Tous les secrets du président y sont révélés : l'existence de sa fille cachée, dont le grand public n'aura connaissance qu'en 1994, le cancer qui finira par l'emporter début 1996, son passé vichyste – que la biographie de Pierre Péan Une jeunesse française éventera en 1994.

Ce manuscrit qui a suscité tous les fantasmes, les journalistes du magazine "Affaires sensibles", coproduit par France Télévisions, France Inter et l’INA d'après l'émission originale de France Inter, l'ont retrouvé quarante ans plus tard dans une ancienne abbaye, à l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine (IMEC). Dans cet extrait, voici filmées pour la première fois les pages de ce brûlot contre François Mitterrand. Il s'agit de la première version d'un texte remanié maintes fois par la suite, annotée par l'auteur.

"Ses bulletins de santé sont autant de mystifications"

"Je ne considère pas que ce soit le manuscrit le plus intéressant, et de loin, chez Jean-Edern. C'est vraiment, pardon, un dégueulis de ressentiment", avertit Frédéric Hallier, le fils de l'écrivain, avant de lire un extrait de ce "vrai pamphlet". Il s'agit du passage qui révèle le cancer dont est atteint François Mitterrand : "Ce qui est sûr, c'est que ses bulletins de santé sont autant de mystifications. Ils parlent d'examens approfondis. Comment peuvent-ils oublier l'appareil uro-génital, la prostate d'un homme de 70 ans ? Mort, il l'est déjà. Partout où il va, ce zombie, ce cocu ténébreux poursuit ce travail de deuil. Il est même le premier homme politique à s'être collé un masque mortuaire de son vivant. Sur son lit de mort, il aura sa vraie force tranquille enfin !", écrit Jean-Edern Hallier.

"Que François Mitterrand ait craint ce livre, c'est évident. Si on avait su le cancer, en 88, c'est-à-dire sept ans plus tard, il est à peu près sûr qu'il n'aurait pas été réélu."

Laurent Hallier, frère de l'écrivain

dans "Affaires sensibles"

Mais le livre ne sortira jamais. Alertée par des indics, la cellule de l'Elysée censée lutter contre le terrorisme après l'attentat de la rue des Rosiers, en 1982, et commandée par Christian Prouteau, se mobilise pour empêcher sa publication. Aujourd'hui encore, Jean-Louis Esquivié, son numéro deux, mais aussi Alain Le Caro, alors responsable de la sécurité de François Mitterrand, considèrent qu'il était de leur devoir de protéger l'image présidentielle. Pour ce faire, plusieurs éditeurs (17, selon Laurent Hallier, frère de l'écrivain) auraient été "découragés" de publier "L'Honneur perdu…" pour protéger la vie privée du président...

Quand "la cellule" se mobilise

Les hommes de Christian Prouteau finissent par mettre la main sur une copie du manuscrit, qui circule sous le manteau dans Paris. Pierre Joxe, à l'époque ministre de l'Intérieur, reconnaît avoir "essayé d'éviter que cette publication ait lieu. Parce que c'était répugnant, injurieux, et que, pour des raisons évidentes, puisque j'avais eu le privilège rare de le lire, je pensais qu'il valait mieux que ça ne paraisse pas".

"J'ai pu convaincre, en effet, certaines personnes, comme moi, que ce n'était pas urgent que ça paraisse, que la littérature française pouvait se passer de ce chef-d'œuvre."

Pierre Joxe, ministre de l'Intérieur (de juillet 1984 à mars 1986)

dans "Affaires sensibles"

"Pour un amoureux de la littérature comme François Mitterrand, vouloir empêcher un auteur de publier ? C'est nul ! Inadmissible" et "d'une très grande médiocrité", juge le journaliste Edwy Plenel, lui-même victime à la même époque des "grandes oreilles" de l'Elysée. Pour tout savoir de ce que manigance un Jean-Edern Hallier désormais fou de rage, la ligne téléphonique de l'écrivain va être mise sur écoute, de 1983 à 1986. C'est le début de l'un des plus grands scandales de la Ve République...

Extrait de "Les écoutes de la République", une enquête d’Emilie Lançon, Jérémy Frey et Jérôme Prouvost, à voir le 13 décembre 2021 dans "Affaires sensibles", un magazine présenté par Fabrice Drouelle et coproduit par France Télévisions, France Inter et l’INA d'après l'émission originale de France Inter.

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