"Le problème, c'est qu'il n’y a pas d’espaces de parole" : à l'origine de #MusicToo, Emily Gonneau veut combattre les violences sexistes et sexuelles dans la musique

Après avoir lancé le hashtag #MusicToo en 2019, repris par un collectif, Emily Gonneau a cofondé l'association Change de disque pour "trouver des solutions concrètes" concernant le sexisme et les violences dans l'industrie musicale.

Fondatrice d\'Unicum Music et de Nüagency, maître de conférence associée à la Sorbonne, Emily Gonneau a également créé l\'association Change de disque et lancé le hashtag #MusicToo.
Fondatrice d'Unicum Music et de Nüagency, maître de conférence associée à la Sorbonne, Emily Gonneau a également créé l'association Change de disque et lancé le hashtag #MusicToo. (Emily Gonneau)

"Le milieu de la musique se comporte comme si #MeToo ne concernait que le cinéma, comme si le problème du sexisme et des violences sexuelles s’arrêtait à la porte des labels, des festivals, des studios d’enregistrement, tel le nuage de Tchernobyl. Cette hypocrisie ne peut pas durer." C'est en 2019 qu'Emily Gonneau publiait ces lignes sur son site internet. Elle y lançait le hashtag #MusicToo avant sa reprise par le collectif du même nom cet été (dont elle ne fait pas partie) et confiait avoir subi une agression sexuelle sur son lieu de travail.

Change de disque, D.I.V.A, Balance Ta Major... Les initiatives se multiplient depuis quelques mois pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles qui secouent le milieu musical. Le collectif MusicToo, dont les membres souhaitent pour le moment rester anonymes, a publié un appel à témoignages qui s'est terminé hier. Son but : dénoncer ces agissements, mais aussi "rassembler des plaintes".

L'actualité a été marquée par des accusations de violences et de séquestrations à l'encontre du rappeur Moha La Squale, tandis que Roméo Elvis a reconnu des "gestes inappropriés". La soprano Chloé Briot a quant à elle déposé plainte pour agression sexuelle contre un collègue chanteur, affirmant "vouloir en finir avec la loi du silence qui règne à l'opéra".

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Nos actions se concentreront tout particulièrement sur deux tryptiques: 1️⃣ Victime / Agresseur / Témoin.s (violences sexistes et sexuelles) 2️⃣ Artiste / Free-lances / Entreprises (rémunération et progression de carrière) Détail dans notre manifeste (lien dans la bio) #changededisque

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Aujourd'hui patronne d'un label et maîtresse de conférence associée à la Sorbonne, Emily Gonneau a cofondé l'association Change de disque pour travailler sur "l’adoption de mesures concrètes concernant la lutte contre toutes les discriminations" et les violences envers les professionels du secteur. Franceinfo Culture a pu s'entretenir avec celle qui a fait de ces questions son cheval de bataille.

Franceinfo Culture : Vous avez récemment cofondé l'association Change de disque, quel est son but ?

Emily Gonneau : J'ai cofondé Change de disque pour compléter les tonnes d’initiatives déjà existantes. L’association part d’un constat simple : on ne peut pas traiter la question du manque de représentativité des femmes et des problèmes d'écart de rémunération sans questionner celle des violences, alors que tout est lié.

On est dans une espèce de huis clos.Emily Gonneauà franceinfo Culture

L'idée de l’association, c'est de repenser les rapports de force. A partir du moment où on a la bonne grille de lecture, le problème est simple à comprendre, mais reste complexe à corriger. Toute cette souffrance et ces discriminations viennent du fait que cela se produit dans un cadre professionnel proche, parfois à la frontière avec l'amical. On est dans une espèce de huis clos et c’est difficile d’en sortir, à moins de renoncer à une carrière et à un "métier passion".

L'association souhaite cartographier l’écosystème de la musique, avec ses lieux (labels, studios, salles de concert, régie) et ses relations professionnelles (artistes-entreprise, freelance-client…), pour repérer les asymétries fortes, où peuvent se nicher des abus. Nous allons recenser des situations et tenter de trouver des solutions concrètes pour sortir de ces impasses.

Vous parlez de huis clos, pourquoi ce terme ?

Le problème, c'est qu'il n’y a pas d’espaces de parole. Le témoignage de Chloé Briot montre très bien le problème : les gens ne veulent pas prendre au sérieux ce fléau. C’est encore un énorme tabou. Si une femme accuse quelqu'un, on va minimiser. Et on ne quantifie pas la somme des valeurs qu’on perd avec les gens qui partent du milieu car ils ne veulent plus s’exposer à des violences. Que ce soit une petite entreprise où tout le monde se connaît, ou une grande entreprise avec des gens de pouvoir, cela crée un huis clos et c’est extrêmement dissuasif pour les victimes.

Y-a-t-il un problème spécifique au monde de la musique ?

Tous les "métiers passion" ont les mêmes dynamiques : on devrait être reconnaissant de pouvoir les exercer. Il y a une espèce d’injonction à accepter des choses qui ne sont pas acceptables. Ce sont des milieux qui font rêver, avec des fantasmes sur les sommes générées et des stars sur un piédestal, ce qui leur donne du pouvoir. Il n’y a pas de contre-pouvoir. Nous aimerions en proposer. Les témoins, notamment, sont les oubliés du problème. Si on arrive à faire en sorte qu'ils puissent s'exprimer sans avoir peur, on peut faire basculer les choses…

La musique, qui est un milieu qui se dit ouvert, progressiste, cool, est en réalité réactionnaire et machiste. Il y a encore des structures de pouvoir, mais aussi une énorme volonté de changement, donc il n'y a pas de raisons que ça n'évolue pas. Ce changement est d'ailleurs déjà à l’œuvre avec des artistes, des professionnels du secteur qui refusent de travailler dans des situations qui les font souffrir. Ces personnes créent leur label, signent leurs propres artistes, s'entourent de femmes… C’est même un enjeu pour les autres labels que d'évoluer afin de continuer à signer des talents qui sont importants pour l'avenir de la filière.