"Ce sont de plus en plus les écrivaines qui dominent la littérature italienne" : le Festival du Livre de Paris 2023 met l'Italie à l'honneur

Fabio Gambaro est le créateur du Festival de littérature et de culture italiennes "Italissimo" et a participé à l'organisation du Festival du livre de Paris qui a choisi l'Italie comme invitée d'honneur cette année. L'occasion de lui poser six questions sur la littérature italienne.
Article rédigé par Marianne Leroux, Armandine Castillon
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 6 min
Le Festival du Livre de Paris a pour invitée d'honneur l'Italie du 21 au 23 avril. (STEPHANE MOUCHMOUCHE / HANS LUCAS)

Le Festival du livre de Paris 2023 entend bien faire voyager une fois de plus les lecteurs cette année. La destination choisie : l'Italie, au travers du festival en lui-même mais aussi d'Italissimo, un festival de littérature et de culture italiennes créé et dirigé par Fabio Gambaro et qui aura lieu en parallèle, du 21 au 23 avril. En tout, une cinquantaine d'écrivains italiens seront présents lors des deux festivals. Petit tour d'horizon entre Italie et France autour de la littérature avec Fabio Gambaro.

Franceinfo Culture : L'Italie est le pays invité d'honneur, 21 ans après la dernière fois en 2002. Il était temps ?

Fabio Gambaro : D’un point de vue culturel, les échanges entre l’Italie et la France sont depuis toujours importants. Cela faisait longtemps que l’Italie n’était pas revenue en tant qu’invitée d’honneur au Salon du livre. Je pense que cette invitation s'inscrit dans une démarche naturelle. C’était prévu il y a trois ans et à cause du Covid, le Salon du livre n’a pas eu lieu pendant deux ans. Ce choix, je l’interprète comme une conséquence naturelle des échanges de plus en plus importants au niveau de l’édition entre l’Italie et la France et une conséquence naturelle de l’intérêt qu’il y a en France pour la culture, la littérature et le livre italiens.

Il y a aussi un volet politique, avec le traité du Quirinal signé en novembre 2021 entre l’Italie et la France, un peu comme le traité qu’il y a entre la France et l’Allemagne. Parmi les différents volets de coopération renforcés, il y avait aussi la volonté d’intensifier et de multiplier les relations culturelles, donc je pense que ce contexte a un peu joué aussi.

En quoi la programmation du Festival du livre donne-telle à voir l'Italie d'aujourd'hui ? 

Au Salon, il y a un ensemble d’écrivains de plusieurs générations, de plusieurs genres, car il y a beaucoup de romanciers mais il y a aussi des essayistes et des auteurs de jeunesse. C’est un ensemble d’écrivains qui reflètent aussi la variété géographique de l’Italie car la différence majeure entre le paysage culturel italien et le paysage culturel français, est que le paysage italien est beaucoup plus diffus et fragmenté. En France, il y a 80-90 % de la culture et en particulier du monde littéraire qui tourne autour de Paris alors qu’en Italie il n’y a pas une véritable capitale qui concentre toute la culture. En Italie, le gros de l’édition est à Milan et pas à Rome. Il y a des éditeurs importants à Turin, à Palerme, à Venise. Ce ne sont pas des producteurs régionaux mais ils viennent de différents endroits et cela se reflète aussi dans cette délégation d’auteurs italiens au Salon du livre : il y en a qui viennent de Palerme, de Milan, de Rome, de Turin… Il y a également des différences sur le plan du style, de visions du monde.

Quel est le regard de la littérature sur l'Italie actuelle ?

Il est semblable à celui, en France, de beaucoup d’auteurs qui abordent des thématiques liées à l’actualité sociale, politique, anthropologique dans leurs œuvres. Une réalité qui peut être enracinée à Milan comme à Palerme, à Rome, à Florence ou encore à Venise. Parmi les écrivains qui sont présents au festival ce week-end, il y en a pleins qui parlent de l’Italie d’aujourd’hui, de ses contradictions, de ses problèmes, de ses tensions politiques et sociales... Ils le font chacun avec son propre style, avec ses propres choix littéraires. Nous ne sommes plus à l’époque du néo-réalisme où il y avait l’illusion de reproduire d’une façon presque parfaite la réalité sociale et ses contradictions. Aujourd’hui, il y a des procédés littéraires qui sont plus élaborés. Par exemple, l’ouvrage de Nicola Lagioia La Ville des vivants, sorti en 2020, est un portrait de la ville de Rome d'aujourd’hui avec toutes ses contradictions sociales, politiques et anthropologiques.

L’Italie, comme tous les pays occidentaux, traverse une phase de déclin, de crise économique. En plus, il y a un problème démographique majeur, il y a des tensions sociales et politiques. En ce moment, c’est une période de changement politique. L’Italie a aussi un problème de différences de réalités socio-économiques entre le Sud et le Nord de l’Italie. Le Nord est une région beaucoup plus avancée, développée et riche que le Sud. Mais il y a surtout une baisse démographique importante dans le pays : premièrement parce que les jeunes ont du mal à trouver leur place et deuxièmement parce qu’il y a une fuite des cerveaux, c’est un problème majeur en Italie et peut-être que le monde politique le sous-estime un peu. Mais l’Italie a encore beaucoup de ressorts, c’est un pays où il y a encore beaucoup de créativité, où il y a une capacité de résilience très importante, peut-être plus importante qu’en France. Une capacité de s’adapter à des réalités qui sont très fragmentées.

Comment les écrivains italiens ont-ils réagi à l'arrivée de l'extrême-droite au pouvoir en octobre 2022 ?

Je pense que certains écrivains n’ont pas du tout apprécié, quelques-uns ont apprécié et d’autres ont été plutôt indifférents parce qu’ils n’ont plus beaucoup confiance dans le politique. En tout cas, il n’y a pas eu de réactions, de manifestations publiques particulières. Mais il y a des écrivains qui ont pris position, qui se sont déclarés en opposition avec le nouveau gouvernement. Sur le plan culturel, il y aura peut-être des œuvres sur cette situation qui vont sortir prochainement.

Comment la littérature italienne a-t-elle évolué ces dernières années ?  

Il y a une évolution générale. Depuis un certain nombre d’années en Italie, mais je pense que c’est un peu la même chose en France, il y a de plus en plus un retour du romanesque au sens fort, c’est-à-dire des romans qui racontent des histoires, de véritables aventures romanesques, souvent en prise avec la réalité, avec les contradictions de la société, alors qu’avant il y avait peut-être plus une littérature de l’intime, qui se concentrait sur les problématiques individuelles.

Un autre élément sûrement très important sur la sociologie de la littérature c’est que ce sont de plus en plus les femmes écrivaines qui dominent la littérature italienne. Autrefois, les auteurs étaient surtout des hommes, les femmes surtout des exceptions. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas et les femmes sont de plus en plus présentes. En deux trois romans, Silvia Avallone s’est imposée sur la scène littéraire, elle a eu un grand succès, elle a gagné des prix. Elle fait de la littérature ancrée dans la société contemporaine, avec ses problématiques. C’est une autrice qui est bien connue en France aujourd’hui. Stefania Auci, c’est plutôt le roman historique, la saga d’une famille au début du XXe siècle. Elle a eu un grand succès et elle s’est imposée. Il y a des jeunes femmes qui sont de véritables révélations dans la littérature italienne comme Beatrice Salvioni, Veronica Raimo, Francesca Manfredi (présentes au Salon du livre). Ce sont toutes des romancières qui se sont imposées sur la scène littéraire. Cela s’explique aussi peut-être par le fait que le public est de plus féminin.

Comment se porte la littérature italienne aujourd'hui ?

Je pense que la littérature italienne se porte plutôt bien. Elle est assez riche, beaucoup d’auteurs ont un certain succès, ils arrivent à trouver leur public. Mais globalement en Italie, on lit beaucoup moins qu’en France. C’est une faiblesse du système culturel. Le livre et la littérature en général subissent la pression du monde de l’image, du monde des réseaux sociaux. Évidemment, tout ça enlève du temps mais l’offre littéraire reste riche avec des auteurs de qualité. Ceux qui se portent le mieux, ce sont les auteurs de romans noirs. Il y a un véritable engouement en Italie pour les romans policiers.

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