"Enfant de salaud" de Sorj Chalandon: la vérité sur son père dévoilée dans l'ombre du procès Barbie

Le nouveau roman de Sorj Chalandon raconte comment un fils découvre enfin l'histoire vraie de son père mythomane, au même moment que se déroule le procès de Klaus Barbie. 

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France Télévisions Rédaction Culture
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Le journaliste et écrivain Sorj Chalandon, août 2021 (JF PAGA)

Après avoir fait dans Profession du père (2015), le récit romancé de son enfance avec un père mythomane et violent, l'écrivain et journaliste Sorj Chalandon publie Enfant de salaud, un roman encore plus ouvertement autobiographique dans lequel il raconte comment il a découvert la vérité sur son père. En jouant la fiction sur la temporalité, il entremêle habilement son histoire personnelle avec un événement historique majeur : le procès de Klaus Barbie, en 1987. Son roman est paru aux éditions Grasset le 18 août 2021 et figure dans la première sélection du Goncourt 2021.

L'histoire : Un héros, c’est l’image qu'un fils a de son père, qui l’abreuve depuis l’enfance des récits épiques de ses exploits de résistant, entre autres. "Il faut que tu saches", lâche son grand-père, un jour de colère, lui annonçant de but en blanc que son père avait été "du mauvais côté" pendant la guerre; ajoutant qu'il l'a aperçu vêtu de l'uniforme allemand place Bellecour à Lyon. D’enfant de héros, le fils passe à "enfant de salaud".

Quelques phrases, quelques mots lâchés sans plus d'explication, ouvrent une brèche dans le récit paternel. Le doute s'imisce dans la tête de l'enfant. Il a dix ans, et n'a désormais plus le droit de voir son grand-père. Le père, lui, continuera à "fabriquer d'autres vies pour illuminer la sienne".

Plus tard, en 1987, le fils devenu adulte et journaliste couvre pour son journal le procès du criminel de guerre nazi Klaus Barbie, chef de la Gestapo pendant la guerre à Lyon. "Tu crois que je pourrais assister au procès ?", lui demande son père. Pendant les témoignages des victimes, le père baille, ou sourit. C'est le moment que choisit le fils pour ouvrir le dossier judiciaire de son père exhumé à sa demande des archives départementales du Nord. Le fils y découvre stupéfait que son père a été condamné pour activité anti-française à cinq ans d'indignité nationale après la Libération. Un collabo aux mille vies, changeant d'uniforme cinq fois en quatre ans : engagé à 17 ans dans l'armée française, puis dans l'armée d'armistice de Pétain, puis dans la Légion tricolore, une milice d'extrême-droite, puis dans l'armée allemande, carrément, et enfin la dans la Résistance, à la toute fin, pour se racheter une conduite.

"Le salaud, c'est le père qui m'a trahi"

Ce dernier roman de Sorj Chalandon résonne comme le dénouement de toute une vie, celle de "l'enfant devenu journaliste pour comprendre, pour chercher la vérité. Pour qu'on arrête de me mentir", a confié Sorj Chalandon à franceinfo.

Le fils découvre dans ce dossier judiciaire une vie de roman, et la détresse d'"un gamin égaré, qui rêvait d'uniformes de carnaval et de fusils trop lourds", un gamin sans éducation, un génie du mensonge. Ce père-là, le fils aurait pu le pardonner s'il avait dit la vérité. "Oui, je suis un enfant de salaud", mais le salaud n'est pas celui "des guerres en désordre", le salaud, c'est celui qui a trahi, celui "qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue".  Toute sa vie, le fils a attendu la vérité, celle qui lui aurait permis de se construire et de rencontrer son père.

"Tu m'aurais avoué tout ça, le soir, en confident secret. Peut-être n'aurais-je pas compris, mais tu m'aurais parlé, enfin. Enfin tu te serais débarrassé de ces oripeaux militaires et tu aurais endossé un bel habit d'homme. Un costume de père."  

Sorj Chalandon

"Enfant de salaud", page 261

Rendez-vous manqués

Pendant que le fils tente de faire dire à son père la vérité, Barbie, lui, a décidé de déserter le box des accusés. Deux dénis, deux histoires, la grande, et l'intime,  s'entrechoquent, sur la scène de ce procès historique. En faisant coïncider sa guerre, celle qu'il a dû mener contre un père mythomane, "le premier de ses traîtres", avec le procès d'un grand criminel de guerre, qu'il a suivi à l'époque pour le journal Libération et qui lui a valu le Prix Albert Londres, Sorj Chalandon questionne à la fois sa propre histoire et celle de la France de Vichy, et l'insondable mal qui a conduit pendant la guerre des individus comme Barbie à torturer avec sadisme les résistants, ou à conduire sans ciller les enfants d'Izieu, et tant d'autres, vers les camps de la mort. En choisissant cette temporalité, Chalandon propulse son récit autobiographique dans une dimension bien plus vaste, celle de la mémoire collective.

Écrit comme un journal de bord scandé par les dates qui bornent le procès Barbie, et déployé dans une langue aux accents de tragédie, Enfant de salaud est un chant de désespoir adressé à un père qui n'a pas su aimer son fils, l'histoire aussi d'un double rendez-vous manqué, celui d'un fils avec son père, et celui, tant attendu par les victimes de Barbie, dignes, venues courageusement témoigner au procès, auxquelles leur bourreau, condamné à la perpétuité, s'est lâchement dérobé, incapable lui aussi d'endosser un "habit d'homme".

Couverture du roman de Sorj Chalandon, "Enfant de salaud", août 2021 (GRASSET)

"Enfant de salaud", de Sorj Chalandon (Grasset, 336 pages,  20,90€)  

Extrait : "J'aurais tellement aimé que tu apprennes cela. Et que tu voies cette grande petite dame s'écrouler d'un malaise sur les marches du palais de justice en sortant de l'audience, terrassée par ce qu'elle venait de faire revivre, et mourir, à nouveau pour nous tous." (Enfant de salaud, page 239)

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