Pourquoi vaut-il mieux parler de "pédocriminalité" plutôt que de "pédophilie" ?

Pour les associations d'aide aux victimes d'agression sexuelle sur mineur, le combat se joue aussi sur le terrain lexical. Elles ont ainsi décidé de proscrire le mot "pédophilie", qui induit la notion d'amour.

Une enfant serrant dans ses bras un ourson en peluche. 
Une enfant serrant dans ses bras un ourson en peluche.  ((FRANCIS DEMANGE / GAMMA-RAPHO / GETTY IMAGES)

"Pédophile" ou "pédocriminel" ? Deux semaines après le début de l'affaire Matzneff et quelques jours après l'ouverture du procès du père Preynat, renvoyé devant la justice pour "agression sur mineur de 15 ans par personne ayant autorité", le choix des mots interroge. En France, 165 000 enfants sont victimes de viols et de violences sexuelles chaque année selon une enquête Ipsos pour l'association Mémoire traumatique et victimologie publiée en octobre 2019. Le Conseil de l'Europe estime quant à lui que près d'un enfant sur cinq est victime d'une forme de violence sexuelle. Pour les associations d'aide aux victimes, le combat est vaste et il se joue également sur le terrain lexical.

"On entend souvent dire 'condamné pour pédophilie' mais ce n'est pas vrai !" s'exclame Sylvie Vigourt-Oudart. Pour cette responsable d'un Centre de ressource pour intervenants auprès d'auteurs de violences sexuelles (Criav), "il y a des mots à proscrire". Sur les réseaux sociaux et dans les pages des journaux, le mot "pédophilie" est progressivement remplacé par le terme de "pédocriminalité". Un changement certes timide mais salué par plusieurs associations et professionnels.

"Matzneff rejetait le terme parce que péjoratif"

Pourquoi la dénomination de "pédophilie" est-elle aujourd'hui remise en cause ? Le terme, relativement récent, apparaît au XIXe siècle dans le vocabulaire psychiatrique. Il désigne pour la première fois ce que les médecins qualifient de "trouble de la préférence sexuelle". Cette notion est alors maladroitement construite par l'association du préfixe grec "paîs" qui signifie "enfant" et du suffixe "philein" qui désigne l'amour amical.

Dans les années 1970-1980, une bataille s'engage autour du mot pédophilie. "Il y avait alors une démarche d'euphémisation utilisée par les militants pédophiles : on disait 'adolescent' et pas 'enfant' pour rendre les choses plus acceptables", rapporte à franceinfo Pierre Verdrager, sociologue et auteur de L'Enfant interdit : comment la pédophilie est devenue scandaleuse (éd. Armand Colin). Ainsi, "Matzneff rejetait fréquemment le terme 'pédophile', parce que le mot avait des connotations très péjoratives. Il utilisait par exemple le terme 'philopède', qui n'a eu aucun succès", relate le sociologue.


Avec le temps, l'usage et l'entendement du terme évoluent. "Pédophilie" désigne à présent l'"attirance sexuelle d'un adulte pour les enfants, filles ou garçons" mais aussi les "relations physiques avec un mineur", selon la définition en ligne du Larousse.

"Le fait d'aimer disparaît au profit du seul crime"

Pour Homayra Sellier, fondatrice de l'association Innocence en danger, l'extrapolation des termes caractérisant un penchant affectif ou sexuel est problématique.

Pédophilie, ça veut dire 'l'amour des enfants'. C'est un mot qui ne reflète pas la réalité.Homayra Sellierà franceinfo

"C'est un mot qui n'a plus lieu d'être. Il n'y a pas d'amour dans l'acte de viol. On ne peut pas appeler un 'violeur' d'enfant un 'amoureux d'enfant", poursuit-elle.

Exaspérée par ce qu'elle considère comme une aberration lexicale, Homayra Sellier a écrit à l'Organisation mondiale de la santé (OMS) pour demander le bannissement du terme "pédophile". En vain. Pour celle qui offre depuis 20 ans une oreille attentive aux victimes d'agressions sexuelles, il ne s'agit pas d'un enjeu accessoire : "Ce sont des mots qui heurtent la psychologie des victimes et de leur entourage. Il faut commencer à utiliser des mots réparateurs pour elles." 

Ainsi, l'association Innocence en danger et d'autres structures n'utilisent plus ce terme et lui préfèrent "pédosexualité" ou "pédocriminalité". Et si ces deux néologismes n'ont pas encore fait leur entrée dans le dictionnaire, "le sens est différent car toute référence au fait d'aimer disparaît au profit du seul crime", fait valoir le sociologue Pierre Verdrager.

"La grande majorité ne passe pas à l'acte"

Par ailleurs, l'utilisation de pédophilie "à tout bout de champ" est "contre-productive", estime le psychiatre Walter Albardier, responsable du Centre ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles d'Ile-de-France. Le médecin dénonce la confusion faite entre la notion médicale et la qualification d'agressions sexuelles sur mineur. La pédophilie, "c'est le fantasme sexuel exclusif ou non exclusif ressenti pour des enfants impubères", explique-t-il, citant la définition de la bible des troubles psychiatriques, le DSM-5.

Mais "la grande majorité des gens qui ont des fantasmes pédophiles ne passent pas à l'acte tandis que la majorité des gens qui ne passent pas à l'acte ne sont pas forcément pédophiles", fait remarquer Walter Albardier. Il existe donc des pédophiles dits "abstinents" et des "pédocriminels qui ne sont pas pédophiles. Ils passent à l'acte car ils se laissent déborder par une pulsion", nuance encore Léonor Bruny, psychologue clinicienne.

On doit être condamné pour ses actes et non pas pour ses fantasmes.Walter Albardierà franceinfo

Les professionnels dénoncent les clichés véhiculés notamment par l'image du "prédateur pédophile". "Les monstres que l'on met en avant depuis les années 1990 ne sont pas représentatifs de la réalité statistique", estime Walter Albardier. "Il faut arrêter avec cette image de vieux monsieur libidineux qui guette les enfants avec des bonbons dans ses poches. Cela n'a aucun sens quand trois quarts des faits dénoncés se déroulent dans le milieu intra-familial", tempête la psychologue Sylvie Vigourt-Oudart.

Cet "épouvantail" comme le décrit le psychiatre Walter Albardier est apparu au moment de l'affaire Dutroux. Après des décennies de laxisme, la société ouvre les yeux quand éclatent des affaires d'agressions sexuelles et de meurtres de mineurs. La figure du mal absolu passe alors de celle du brigand à celle du "monstre pédophile". En 1996, le terme "pédophile" devient ainsi une rubrique dans Le Monde, renvoyant au "crime et délit".

"La pédophilie n'est pas une notion aggravante"

Or pour les soignants, la diabolisation des pédophiles est néfaste et pour les personnes souffrants de fantasmes pédophiliques et pour les victimes.

Il y a des gens qui demanderaient de l'aide, s'ils n'étaient pas considérés comme des monstres.Walter Albardierà franceinfo

Cette "diabolisation" empêche les patients d'être "pris en charge avant que ça dérape", estime-t-il. Et cela blesse les victimes : "Elles savent que leur agresseur n'était pas un monstre. Elles savent que c'est beaucoup plus compliqué que ça." 

D'un point de vue juridique, les termes "pédophilie" et "pédocriminalité" sont tous deux absents du Code pénal. Les violences sexuelles sur mineurs sont, elles, juridiquement qualifiées par les crimes et délits suivants : "viol", "agression sexuelle" et "atteinte sexuelle". "Le terme de 'pédophile' est simplement évoqué lors des procès pour évaluer les risques de réitération ou les soins appropriés à donner à la personne. Ce n'est pas une notion aggravante", explique à franceinfo Cécile Naze-Teulié, avocate en droit de la famille.

Les professionnels estiment que différencier les troubles pédophiles (qui relèvent de la psychiatrie) des actes (pénalement répréhensibles) permet de "responsabiliser les acteurs". Cette différenciation, en préférant le terme de "pédocriminalité", a lieu petit à petit. En 2016, Interpol avait réfléchi à la terminologie utilisée par la police et intégré les termes "délinquant pédosexuel" et "agresseur pédosexuel" dans son vocable. "Changer les mots, c'est aussi tenter des changer les choses", conclut le sociologue Pierre Verdrager.