"J'ai mis trois ans à m'en remettre" : quand les skippers rentrés du Vendée Globe plongent dans l'amer

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De nombreux marins ayant participé au Vendée Globe ont éprouvé des difficultés lors de leur retour sur la terre ferme. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Ils ont laissé loin derrière eux les quarantièmes rugissants, mais d'autres tempêtes guettent les marins du Vendée Globe, à leur retour aux Sables-d'Olonne. Raz de marée médiatique, pannes de cœur ou avaries de sponsor les attendent au port.

Eric Bellion salue la foule façon reine d'Angleterre. Sa Majesté est de retour au royaume des terriens, ce 13 février 2017, après 99 jours sur les mers du Vendée Globe. Ambiance fumigènes et fusées de détresse. Le marin doit pourtant encore patienter avant de poser pied à terre aux Sables-d'Olonne (Vendée). "Je ne suis pas encore descendu qu'il y a des gens qui veulent m'embrasser, des copains qui veulent me porter sur leurs épaules… J'ai trouvé ça extrêmement violent, glisse le skipper arrivé neuvième. C'est un sentiment étrange, tu es heureux d'en finir, et en même temps tu es mal à l'aise."

Le navigateur de 40 ans est "encore ailleurs" quand les caméras se fixent sur sa tignasse humide et sa barbe broussailleuse. Il fait nuit noire et voilà qu'on allume les spots, pleine face. "Ça aussi, ça fait bizarre."

Raz de marée médiatique

Sébastien Destremau, bon dernier de cette même édition, après plus de 124 jours de course, résume dans son livre Seul au monde la marée médiatique qui submerge les navigateurs au retour : "On me pose dix fois, vingt fois, cent fois, la même question. Je réponds et je souris sur commande :
'Sébastien, heureux de rentrer à la maison ?
- Heureux, oui, ça me tardait vraiment…'
Je n'en pense pas un mot."

Arrivé 50 jours plus tôt auréolé de la gloire du vainqueur, Armel Le Cléac'h rejoue la scène. "Tu es emmené d'un endroit à un autre. Un média puis un autre. Un partenaire puis un autre. Après plusieurs mois de solitude, c'est… bizarre. C'est compliqué, parce qu'il faut être disponible alors qu'on a envie de rentrer chez soi", se rappelle le skipper de Banque populaire.

Le skipper Armel Le Cléac'h, vainqueur du Vendée Globe, le 19 janvier 2017, aux Sables-d'Olonne. (DRIGUEZ MARIN / SIPA)

Troisième en 1990, lors de la toute première édition de l'Everest des mers, Jean-Luc Van Den Heede doit monter dans une voiture de police pour s'extraire de la foule. L'organisation lui propose dans la foulée de "sauter dans un avion pour rejoindre Titouan (Lamazou) et Loïck (Peyron), arrivés deux jours avant." "Ils insistaient beaucoup : 'il faut y aller, Jean-Luc'. Mais moi, aller à Paris, ça ne me disait rien. J'ai dit 'non, je n'en ai pas envie'", coupe VDH, 75 ans aujourd'hui, 44 à l'époque.

"J'aurais aimé un truc très doux"

Eric Bellion rêvait "d'autre chose" en apercevant la cité balnéaire vendéenne pointer le bout de son phare à l'horizon. "Ce n'est pas la transition que je voulais, repense le navigateur. On m'arrachait de quelque chose que j'avais conquis de haute lutte. J'aurais aimé avoir un sas, un truc très doux, où j'atterris, j'amarre mon bateau tout seul, le temps de lui dire au revoir. Là, paf, en une seconde, ça ne t'appartient plus."

L'arrivée de Bertrand de Broc, ce sont ses copains qui montent à bord le serrer dans leurs bras, son fils qui exulte le long du quai, des scènes qui lui donnent la chair de poule… quand il les revoit sur petit écran plusieurs semaines plus tard. "J'étais concentré sur l'arrivée, je devais arriver à quai avant 19 heures, à cause de la marée. J'avais tout oublié."

Jean-Yves Chauve, médecin au chevet des marins du Vendée Globe depuis sa création, ne compte plus skippers en larmes. Ellen MacArthur, en 2001, "wow, c'était quelque chose". La navigatrice anglaise de 25 ans, arrivée dauphine de Michel Desjoyaux, est "incapable" de quitter son bateau. "Elle est repartie sur les pontons pour lui dire au revoir, elle l'embrassait, elle pleurait. Comme un compagnon que l'on quitte. Il n'y avait rien à faire."

La navigatrice britannique Ellen MacArthur, deuxième du Vendée Globe, le 2 février 2001, à l'arrivée aux Sables-d'Olonne. (POOL GOISQUE/PHILIPPOT / GAMMA-RAPHO)

Parfois, il n'y a même rien à dire. En 2013, Didier Elin pèse chaque mots avant de s'adresser à son skipper, Alessandro Di Benedetto. "Je ne pouvais pas lui sauter dessus, je ne pouvais pas l'assaillir de questions. Il fallait du tact", se remémore le patron de la société Team Plastique, qui a mis 600 000 euros pour sponsoriser le bateau. "Quand ils arrivent, les marins sont encore déconnectés. Ça se respecte."

"C'est la saison des grippes"

Ça se respecte aussi quand un skipper préfère dit non aux petits fours et au champagne des partenaires. Après trois mois de produits lyophilisés, le corps a besoin de tendresse. "Quand on revient, en février-mars, c'est la saison des grippes et des gastros, soupire Raphaël Dinelli, 125 jours en mer en 2005. Dès que le corps se relâche un peu, on termine avec 40 °C de fièvre."

Peu de skippers échappent à l'épreuve des problèmes gastriques. "Mon estomac n'était absolument pas prêt pour le concept entrée-plat-dessert", sourit Fabrice Amedeo. Dans son livre Seul face au large : mon Vendée Globe en 100 mots, il raconte avoir vomi "tripes et boyaux devant un restaurant de hamburgers aux Sables-d'Olonne", trois jours après son arrivée en 2017.

"Je m'endormais partout. Dès qu'il y avait un peu de tranquillité et de confort, je piquais du nez. Je relâchais complètement. Fallait pas me filer le volant d'une voiture…"

Armel Le Cléac'h

à franceinfo

Cette année, il y a une cerise sur le bateau : le Covid-19. "Le retour sur terre veut dire qu'on va retourner dans ce cauchemar, commente Samantha Davies, jointe alors qu'elle approche du Cap Horn (après avoir abandonné). On va devoir réapprendre à vivre avec ce virus. Parce que nous, on ne l'a pas à bord, on n'a pas besoin de porter de masque en mer…" La pauvre avait déjà découvert la crise des subprimes, qui avait touché les sponsors et l'économie de la voile de plein fouet, pendant son tour du monde en 2008.

Scandale financier à l'horizon

Dans le genre "mauvaise surprise à l'amarrage", aucune n'arrive à la cheville de celle d'Alain Gautier. Alors qu'il caracole en tête du Vendée Globe 1992, son sponsor, Bagage Superior, est racheté par un fonds vautour affilié au Crédit Lyonnais – affaire qui débouchera sur une faillite et un scandale financier retentissant, dont on parle encore trois décennies plus tard. "Mon équipe s'est retrouvée dans une situation inextricable. La voile, mon sponsor ne voulait plus en entendre parler." Pour éviter de le faire gamberger, silence radio. "On ne me l'a pas dit pendant la course. Ce n'était pas le moment." Rien n'efface le sourire du trentenaire quand il franchit la ligne d'arrivée. Quand il met le pied à terre, le président de Bagage Superior l'accueille, presque comme si de rien n'était.

De quoi se plaint-il ? Jean-Luc Van Den Heede a eu droit à un contrôle fiscal à son arrivée en 1990.

"On parle de vous dans les journaux, ça donne des idées aux messieurs du fisc !"

Jean-Luc van den Heede

à franceinfo

Pour Enda O'Coineen, le fantasque millionnaire irlandais qui avait fini son Vendée Globe 500 jours après le départ, en 2016, c'est le retour à sa vie d'avant qui pique. L'homme est passé sans transition d'un accueil de rock star aux Sables-d'Olonne à une réunion de conseil d'administration en costume-cravate dans une pièce éclairée par des néons blafards, un Power point projeté sur un mur. "C'était atroce", raconte le colosse de Galway, qui a fait fortune dans l'immobilier à la chute du rideau de fer.

"Ma capacité d'attention était réduite au minimum. Sur le bateau, on est toujours en mouvement, en train de vérifier les voiles, préparer la navigation…"

Enda O'Coineen

à franceinfo

Même pour un skipper qui adore les retours à terre, comme Marc Guillemot, "le temps d'atterrissage correspond au temps passé en mer". Minimum trois mois.

Le tourbillon médiatique passé, arrive le temps des grandes décisions. C'est que les skippers ont le temps de cogiter, seuls en mer pendant trois mois. "J'ai fait un tri pendant le Vendée Globe, explique Eric Bellion. A un moment, dans le Pacifique, j'ai écrit ce que je voulais faire, ce que je ne voulais plus faire, comment je voyais ma vie après."

"Forcément, il y a des relations pour lesquelles je n'ai plus voulu faire aucun effort."

Eric Bellion

à franceinfo

Roland Jourdain se souvient ce qu'il nomme pudiquement "un challenge difficile" : "Quand on est parents d'enfants en bas âge, on laisse le paquet de boulot à sa conjointe à terre, qui doit se débrouiller avec tout ça. Et elle ne vit au travers que de l'image de son bonhomme parmi les gens qu'elle rencontre. C'est super, mais ça nécessite d'aplanir les rapports une fois rentré."

"Fatigue profonde"

Dans le milieu, les histoires de rupture, de divorce, de changement de vie quelques semaines après l'arrivée aux Sables-d'Olonne sont légion. Comme pour rappeler que le défi ne s'arrête pas une fois la ligne franchie. "C'est beaucoup d'investissement pour faire le Vendée Globe, il faut trouver de l'argent, préparer le bateau. On est parfois un peu trop tourné vers soi. On fait peut-être moins attention... Ça m'est arrivé", confesse Bertrand de Broc, qui amorce une phrase "ça a du bon, le Vendée, mais..." qu'il ne finit pas.

"Le plus difficile, c'est la fatigue profonde, abonde le docteur Jean-Yves Chauve. Parfois, on met six mois à récupérer, donc ça peut dériver sur des problèmes de déprime. Certains prennent de la distance avec leurs proches…" Ou alors de la distance avec leur passion, comme Ellen MacArthur. Son sponsor, l'enseigne de bricolage Kingfisher, ne se prive pas pour exploiter sa performance au maximum.

"Je me suis battu pour que son équipe allège son calendrier d'interventions médiatiques et commerciales, soupire Alain Gautier, qui la conseillait à l'époque. Son sponsor a vraiment trop tiré sur la corde. J'ai tiré la sonnette d'alarme, mais en vain." Vous avez dit burn-out ? "On a essoré son exploit à l'anglo-saxonne, jusqu'à la dernière goutte", renchérit la skippeuse Catherine Chabaud, également au départ de l'édition 2000, restée proche de la Britannique. La jeune skippeuse transformée en femme-sandwich à son corps défendant met prématurément fin à sa carrière une poignée de courses plus tard. "La balance n'était plus respectée, souffle Alain Gautier. Elle en a trop fait, en trop peu de temps."

La skippeuse française Catherine Chabaud lors d'une session d'entraînement sur son bateau Whirlpool-Europe 2, le 2 octobre 1996, au large des Sables-d'Olonne (Vendée). (MARCEL MOCHET / AFP)

Sans être aussi stakhanoviste qu'Ellen MacArthur, Catherine Chabaud a enchaîné les passages télé, conférences-débat, interviews dans la presse, interventions dans des écoles, baptêmes de bateaux pendant huit mois après son premier Vendée Globe, en 1996. Pas moyen de refuser. Politesse oblige. Pour faire rentrer un peu d'argent aussi. Elle raconte, les larmes dans les yeux, son passage du Cap Horn, son chavirage dans l'océan Indien. Une fois. Deux fois. Trois fois. Cinquante fois. Jusqu'au "jour où je me suis entendue le raconter pour la énième fois, sans plus éprouver d'émotion".

Son incroyable histoire émoussée par l'habitude, ses aventures débitées en pilotage automatique, c'est tout ce qu'elle veut éviter. La navigatrice s'attelle à l'écriture d'un livre. Une grosse maison d'édition la courtise, mais veut lui adjoindre une plume extérieure "pour mettre de l'emphase dans mon histoire", avec à la clé un plan média digne d'un roman d'Amélie Nothomb. Catherine Chabaud se tourne vers un éditeur qui lui fait confiance, sans lui promettre monts et merveilles. "Je me suis même dédicacé un exemplaire de mon livre : 'A Catherine, pour que tu n'oublies pas'."

"La malédiction des marins"

Pour Eric Bellion, le "deuil", comme il dit, a même duré plusieurs années, le temps qu'il monte un film sur son aventure, diffusé en salles deux ans après son arrivée.

"Je viens tout juste de commencer à reprendre le guidon de ma vie."

Eric Bellion

à franceinfo

"J'étais obsédé par mon Vendée Globe pendant deux ans. Et la fatigue morale, l'envie de refaire quelque chose d'autre. J'ai mis trois, quatre ans à m'en remettre." Ce dernier avait eu recours à un préparateur mental pour le départ… mais pas pour l'arrivée. "Une erreur", qu'il regrette encore.

Ce qui taraude Catherine Chabaud, c'est d'avoir enchaîné sur un second tour du monde. "Je pense que je n'aurais pas dû le faire." Elle avait pourtant juré à son arrivée aux Sables de ne plus jamais affronter les mers du Sud en solo. Elle avait projeté de faire des courses autour du monde, mais avec escale. Elle avait sondé son âme sur la perspective de faire retraite dans un monastère pour remettre ses idées à l'endroit et chercher du sens dans sa passion.

La voilà, quatre ans après, avec un bateau flambant neuf armé pour jouer le podium sur les pontons du port des Sables-d'Olonne. "J'avais oublié à quel point c'est dur." Elle ne fait pas référence qu'aux quarantièmes rugissants ou aux cinquantièmes hurlants. Quand le mât casse à trois jours de l'arrivée et lui épargne un deuxième tourbillon médiatique, c'est presque un soulagement. Elle n'est pas seule. D'autres marins, de Kito de Pavant à Morgan Lagravière, ont juré que plus jamais on ne les y reprendrait.

A moins qu'eux aussi ne ressentent des picotements dans les mains quand ils passent le long de l'océan. "Ça, c'est la malédiction des marins, philosophe Eric Bellion. Le problème, c'est qu'on est incapables de vivre des bonheurs absolus à terre. Tous nos grands, grands bonheurs dans notre vie, des trucs mystiques, extraordinaires, tout ça, ça se passe en mer."

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