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ENTRETIEN. Affaire Fiona Ferro : "Elle savait qu'elle devait parler pour se libérer", confie Maître Isabelle Colombani, l'avocate de la joueuse

Fiona Ferro a déposé plainte contre son ancien entraîneur Pierre Bouteyre, pour des "faits de viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité", le 25 février dernier. L'affaire est sortie dans la presse mercredi. 

Article rédigé par Apolline Merle, franceinfo: sport
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
La Française Fiona Ferro lors de son premier tour à l'Open d'Australie, à Melbourne, le 17 janvier 2022.  (DEAN LEWINS / AFP)

"Une étape difficile, mais nécessaire." Vendredi 2 septembre, Fiona Ferro est sortie de son silence à travers un communiqué, indiquant prendre "acte de la position de Pierre Bouteyre sur [son] accusation de faits de viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité", remontant entre 2012 et 2015 alors qu'elle était âgée de 15 à 18 ans. La joueuse de tennis, qui a déposé plainte le 25 février dernier, a rappelé qu'elle n'était "pas consentante et que les viols et agressions sexuelles ont été commis par contrainte morale".

Après plusieurs mois d'une enquête préliminaire, suivie d'une confrontation entre Fiona Ferro et son ancien coach, ce dernier a été mis en examen le 19 août. Il a également été placé sous contrôle judiciaire avec obligation de soins, et est interdit d'entraîner des mineures et d'entrer en contact avec Fiona Ferro. Celui-ci risque jusqu'à 20 ans de réclusion criminelle et est présumé innocent. Selon l’avocate de Pierre Bouteyre, Me Virginie Pin, "il reconnaît la matérialité des faits mais conteste l'accusation de viols". Selon cette dernière, les relations sexuelles ont eu lieu lors de déplacements à l'étranger, mais "sans contrainte et sans violence". Elle évoque également une relation amoureuse entre la joueuse et son entraîneur de l'époque.

De son côté, quelques heures après la prise de parole de Fiona Ferro, Maître Isabelle Colombani, avocate au barreau de Draguignan, a donné des nouvelles de la joueuse et a raconté à franceinfo: sport son cheminement qui l'a convaincue à porter plainte. 

franceinfo: sport : Dans quel état d’esprit se trouve Fiona Ferro depuis la médiatisation de toute cette affaire ?

Maître Isabelle Colombani : Déjà, c'est une battante. Elle n'est pas une joueuse de haut niveau pour rien. Mais c'est vrai que c'est un peu compliqué, parce qu'elle ne s'attendait pas à ce que cette affaire soit médiatisée. Depuis la parution dans la presse, c'est un peu une déferlante.

Je vais être très honnête avec vous, ce qui la perturbe le plus aujourd'hui, c'est le système de défense de Pierre Bouteyre. Car il reconnaît les faits mais il conteste le viol, en disant qu'elle était consentante. Elle a donc beaucoup de colère car c'est quelqu'un qu'elle aimait beaucoup malgré tout ce qu'il s'est passé. Quand on a préparé la confrontation, j'avais prévenu Fiona sur le fait qu'il allait contester, car c'est habituel. Elle pensait que, malgré ce qu'il s'était passé, qu'il serait honnête et qu'il allait reconnaître les faits. 

Quel a été le déclic qui l'a poussée à venir vous voir ?

Elle a cru très naïvement, qu'en se séparant de cet entraîneur, elle allait pouvoir oublier. Quand elle a été majeure et qu'elle a arrêté sa collaboration avec Pierre Bouteyre, elle a pensé qu'elle allait pouvoir surmonter cette épreuve.

"En fait, elle s'est rendue compte qu'à chaque fois qu'elle était amenée à le croiser, dans des clubs ou sur des tournois où il accompagnait d'autres joueurs, elle était incapable de jouer ensuite."

Maître Isabelle Colombani, avocate de Fiona Ferro

à franceinfo: sport

Elle était prise d'une grande angoisse, de stress, voire de colère. Elle a consulté une psychologue pour l'aider. Mais quand elle s'est aperçue que cela ne marchait pas et que cela s'amplifiait même, elle a compris qu'il fallait qu'elle agisse. Elle l'a d'autant plus ressenti quand elle a eu son premier amour de jeunesse et que cette histoire-là, l'empêchait de vivre une histoire normale. Elle en a d'abord parlé à ses parents en fin d'année 2021, avant de prendre la décision de déposer plainte.

Dans quel état d'esprit est-elle venue vous voir en janvier 2022 ? 

Elle savait qu'elle devait parler pour se libérer mais elle avait très peur de le faire, non pas par rapport à la réaction de Pierre Bouteyre, mais plutôt par rapport au regard des autres. Pour elle, il était difficile de savoir ce que les autres allaient penser d'elle après tout cela : allaient-ils toujours la voir comme Fiona Ferro la joueuse de tennis, ou bien allait-elle devenir Fiona Ferro, la joueuse violée par son entraîneur ?

Entre le dépôt de plainte en février et la confrontation en août, comment Fiona Ferro a-t-elle vécu ces six mois d'enquête ?

Elle a vécu les montagnes russes. Au moment du dépôt de plainte, elle a été soulagée, et elle a ressenti une sensation de bien-être sur quelques semaines. Ensuite, durant le temps de l'enquête préliminaire, qui s'étend sur plusieurs mois, nous ne sommes au courant de rien. On ne sait pas ce qui est fait, qui est entendu.

"L'attente lui a été insupportable, jusqu'au 16 août où elle a reçu le coup de fil de l'enquêtrice, lui indiquant la garde à vue de Pierre Bouteyre et la confrontation."

Maître Isabelle Colombani, avocate de Fiona Ferro

à franceinfo: sport

Vous êtes ainsi prévenus la veille pour le lendemain. C'est assez violent. 

Remet-elle sa carrière en question ?

C'est la question à laquelle elle n'a pas la réponse. Elle attend beaucoup de ce que va peut-être lui proposer, ou pas, la Fédération française de tennis (FFT). Si elle peut bénéficier ou non d'un accompagnement sur le plan moral.

Car elle a réalisé que depuis qu'elle a quitté Pierre Bouteyre, elle ressent une difficulté dans la relation avec l'homme en général et avec l'entraîneur. Je crois qu'elle va prendre le mois de septembre pour se poser, et digérer tout cela. Il faut aussi qu'elle retrouve l'envie de jouer, qu'elle a perdue aujourd'hui.

Justement la FFT lui a apporté son soutien vendredi 2 septembre, ainsi que beaucoup de joueuses et joueurs du circuit comme Alizé Cornet, Caroline Garcia ou encore Nicolas Mahut.

Oui et cela lui a fait très chaud au cœur. Elle reçoit beaucoup de messages, dont certains lui vont droit au cœur, et qui la touchent particulièrement, comme notamment son échange avec Caroline Garcia, qui est en plein tournoi. Ces messages lui ont fait beaucoup de bien.

Quelle est la suite du dossier ?

Le juge va ordonner des commissions rogatoires, c'est-à-dire des expertises psychologiques et psychiatriques du mis en examen et aussi de Fiona Ferro. Des commissions rogatoires seront aussi effectuées pour entendre les deux entourages, ainsi que tous les joueurs et joueuses qu'il a entraînés, comme Alizé Cornet. Fiona doit être entendue dans les semaines à venir par le juge d'instruction et peut-être qu'il demandera une nouvelle confrontation.

"Comme toute procédure d'instruction, en matière criminelle, cela peut durer jusqu'à deux ans. Il faut l'avoir en tête."

Maître Isabelle Colombani, avocate de Fiona Ferro

à franceinfo: sport

Fiona le sait, mais maintenant il faut savoir ce qu'elle va être capable de faire, dans sa vie de femme et de joueuse pendant ces deux ans. Car votre vie est rythmée par les différentes étapes judiciaires et on sait que le temps de la justice en France est particulièrement long. Et souvent, c'est classique dans ce genre de dossiers, on commence à se rétablir, et puis il y a un acte, ou une convocation, quelque chose qui vous fait retomber. 24 mois de procédure, c'est long, surtout quand on est une sportive de haut niveau. Deux ans dans une carrière, c'est beaucoup. 

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