Mondiaux de natation : moins de résistance, des coulées de plus en plus efficaces... Pourquoi une course se gagne surtout sous l'eau

Article rédigé par Quentin Ramelet, franceinfo: sport - envoyé spécial à Fukuoka
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié
Temps de lecture : 7 min
Léon Marchand en pleine coulée lors des séries du 200 m papillon, à l'occasion des championnats du monde de natation, le 26 juillet 2023, à Fukuoka (Japon). (FRANCOIS-XAVIER MARIT / AFP)
Trois jours après son record du monde sur 400 m 4 nages, à Fukuoka, Léon Marchand a pu compter une nouvelle fois sur ses longues coulées pour aller chercher un second sacre, mercredi à Fukuoka (Japon), sur le 200 m papillon.

Un gros signal sonore électronique pour lancer les fauves, des cris, le bruit de l'entrée dans l'eau puis l'intense agitation dans le bassin, entre battements de pieds, coups de bras, et culbutes lors des virages, tous les 50 m. À l’opposé de tout ce battage, en dessous de la surface de l'eau, le monde du silence s'impose. Un univers à l'abri des flashs, mais à l'importance majeure dans les performances des nageurs.

À l'occasion de son record du monde sur le 400 m 4 nages, dimanche à Fukuoka, Léon Marchand, le maître incontesté des coulées, a passé plus de 25% de la course complètement immergé, totalisant 100,62 mètres (soit 51''61). C'est même un peu plus (28%) sur son 200 m papillon, tout aussi paré d'or, avec 56,42 mètres passés sous l'eau. À titre de comparaison, la légende Michael Phelps avait parcouru "seulement" 77 mètres (soit 38'') en immersion lorsqu'il avait établi la référence planétaire du 400 m 4 nages, en 2008.

Nouvelle démonstration de force de Léon Marchand à Fukuoka ! Après le titre sur le 400m 4 nages, le Français survole la finale du 200m papillon et récolte une deuxième médaille d’or sur ces championnats du monde au Japon ! Il devance le Polonais Krzysztof Chmielewski et le Japonais Tomoru Honda. -
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Ce simple exemple permet ainsi de mesurer l'importance cruciale du travail effectué sous l'eau par une nageuse ou un nageur. Franceinfo: sport a donc rencontré Robin Pla, responsable de l'optimisation de la performance de l'équipe de France, pour comprendre concrètement pourquoi une course se gagne surtout sous l'eau.

Parce qu'il y a moins de résistance sous l'eau

D'emblée, le chef de la data des Bleus apporte une observation très précise : "Quand on est sous l'eau, les résistances à l'avancement sont vraiment réduites. On dit qu'à un mètre sous l'eau, elles sont réduites d'environ 60%." Ce qui, de prime abord, pouvait sembler être contre-intuitif, l'eau n'étant pas une force d'opposition naturelle pour l'homme, est finalement presque bénéfique pour l'athlète. "Cela veut dire que, lorsque l'on nage à fleur d'eau, c'est comme si on avait des freins", insiste-t-il, proposant ensuite une analogie avec le cyclisme pour bien visualiser.

"C'est comme si, sur un vélo, on continuait d'appuyer un petit peu sur le frein en permanence, tout en essayant d'aller vite. Or, quand on va sous l'eau, il n'y a plus de freins ! Ou, en tout cas, il y a moins de freins. C'est aussi simple que ça."

Robin Pla, chef de l'optimisation de la performance de l'équipe de France

à franceinfo: sport

Ces mesures sont en revanche prises lorsque l'athlète a été propulsé, soit par le plongeon au départ, soit à la suite d'une poussée contre le mur au moment d'un virage. "C'est ça aussi qui crée de la vitesse, et c'est pour cette raison également que sur ces moments-là, on va plus vite, précise Robin Pla. En dehors de l'eau, les meilleurs nageurs vont à 2m/s. Comme Florent [Manaudou] ou Maxime [Grousset], lorsqu'on les mesure sur dix mètres de course. Alors que sur les coulées, on est à plus de 3m/s." Moins de résistance, plus de vitesse, forcément.

Parce que les coulées favorisent la vitesse

Prendre de la vitesse, justement, les coulées le permettent. C'est notamment en s'appuyant sur celles-ci que Léon Marchand construit ses succès. Les missions de Robin Pla et son équipe, dans l'analyse des performances, consistent donc à optimiser tout ce qui est possible pour permettre à leurs poulains de nager toujours plus vite. Les coulées font l'objet de nombreuses études, et sont mesurées très régulièrement. La première à intervenir dans une course est d'ailleurs la plus importante parce qu'elle se produit toujours après le départ du plot, et forcément, un bon "start" permet de mettre immédiatement beaucoup de vitesse.

La vraie problématique, pour les coachs, est donc de savoir à partir de quel moment le plongeon (ou la poussée sur le mur) n'a plus d'impact direct sur la vitesse de l'athlète durant sa coulée. "C'est très difficile à savoir justement, prévient Robin Pla. On bosse sur ces choses avec des chercheurs de l'école des Ponts ParisTech et de l'école Polytechnique, mais même eux ont du mal à quantifier tout ça. C'est dur à calculer. Donc on cherche des compromis et c'est ce que l'on a essayé avec Maxime [Grousset], depuis deux ans. Il a fait au moins 150 passages mesurés en vidéo".

"On a regardé à quel moment sa profondeur maximale était mesurée et quand il devait ressortir. Maxime, sa zone idéale de sortie est à 12,50 m environ. Mais s'il va plus profond, alors sa coulée devra sortir un peu plus loin."

Robin Pla, chef de l'optimisation de la performance de l'équipe de France

À Franceinfo: sport

Quoi qu'il arrive, le but sera toujours d'aller chercher la vitesse maximale, en fonction bien sûr des capacités physiologiques de l'athlète, car la coulée est la phase la plus rapide pour n'importe quel nageur. L'ondulation reste toujours favorisée pour amorcer une coulée : "C'est, pour l'instant, le meilleur mouvement technique qu'on a observé et quantifié, justifie Robin Pla. C'est bien mieux pour créer des effets vortex [un effet tourbillonnaire qui accélère naturellement] que des battements. Ceux qui sont très forts créent de la propulsion en montant et en redescendant alors qu'il n'y a absolument aucune création de propulsion avec les battements."

Enfin, ces ondulations permettent aussi et surtout à l'athlète de garder un rythme important. Car s'ils vont plus vite sous l'eau qu'en surface, c'est exclusivement grâce à la mise en route du départ sur le plot ou de la relance contre un mur : "On constate, quand on demande à des nageurs de partir arrêtés sans la moindre poussée, que quasiment tous ne créent pas de vitesse, analyse le patron de la data des Bleus. L'idée, donc, c'est qu'il est plus facile de conserver sa vitesse que d'en créer." 

Parce qu'un virage peut tout gâcher

En revanche, le virage va bien fabriquer de la vitesse. Pour autant, il peut s'avérer fatal s'il est mal exécuté. "Tout est décisif dans une course, mais il est vrai que sur ces parties-là, très techniques, cela peut coûter beaucoup, et en se loupant, on peut vraiment perdre une course" admet Robin Pla. 

"Même pour nous, le virage, c'est très spécifique. On est essentiellement des nageurs et faire un virage, se retourner, etc... On n'est pas gymnaste ou breakdanceur, donc ce n'est pas très naturel pour nous."

Robin Pla

à franceinfo: sport

D'autant plus qu'en France, toujours selon l'expert, "on a bien progressé, car il y a 15 ou 20 ans, nous étions en retard sur les virages, et même sur les coulées d'ailleurs."

Pour y parvenir, la technologie a comme souvent tout changé. "À mon époque, je ne me suis quasiment jamais vu nager car il n'y avait aucun système de caméra, ni de GoPro, se souvient-il. Et au-dessus de l'eau, même l'enseignant, il ne voit pas vraiment ce qui se passe. Donc il faut aller regarder sous l'eau. Cela existe depuis un moment déjà, mais chez nous, dernièrement, cela a été davantage impulsé par Jacco [Verhaeren, directeur des équipes de France], en équipant les plus grands centres d'entraînement français de systèmes vidéo qui permettent d'offrir un feedback rapide."

Depuis près de deux ans, l'équipe de France a visiblement pris le bon virage. Depuis l'arrivée de l'ancien coach néerlandais de Pieter van den Hoogenband à la tête des Bleus, la délégation tricolore a ramené 21 médailles lors des deux dernières compétitions internationales en grand bassin (13 européennes, 8 mondiales), contre sept seulement lors des deux précédentes. À Fukuoka, et à un an de Paris 2024, les Français doivent donc confirmer qu'ils nagent de plus en plus vite. En surface, et sous l'eau idéalement.

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