Jeux paralympiques 2021 : les mille et une vies de Susana Rodriguez, la médecin triathlète au chevet des malades du Covid-19

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La triathlète espagnole Susana Rodriguez Gacio passe la ligne d'arrivée des championnats du monde à La Corogne (Espagne), le 20 juin 2021. (JCD FOTOGRAFIA / COMITE PARALYMPIQUE ESPAGNOL)

La championne espagnole, aveugle de naissance, était au chevet des malades au plus fort de la pandémie. Avant d'enchaîner les longueurs dans la piscine le soir. Et de rêver d'une médaille à Tokyo.

Non, pas le piano ! Si, le piano. Et la table aussi, et l'armoire en bois massif, et même les chaises. Les Rodriguez ne peuvent plus manger dans le séjour mais, "au moins", Susana peut courir sur son tapis roulant et donc préparer son épreuve de triathlon prévue samedi 28 août aux Jeux paralympiques de Tokyo. A Vigo, dans le nord-ouest de l'Espagne, la maison familiale n'est plus tout à fait une maison, plutôt un club de fitness, ou une sorte de mini-salle de sport puisqu'un rameur squatte le balcon et qu'il a également fallu faire de la place pour poser les pattes en aluminium du home-trainer, un vélo d'appartement. "Ce n'est pas idéal de tout bouger, s'excuse l'athlète. Mais je ne peux pas faire autrement. Je ne peux pas m'entraîner toute seule sinon." C'est qu'"il y a un truc à savoir" sur Susana Rodriguez : la championne espagnole de 33 ans est née aveugle en raison de son albinisme et d'une maladie du nerf optique.

Elle accepte de parler de son handicap, mais il faut y aller tout doux. Parce qu'"il y a toujours plus grave", tempère-t-elle d'un ton plus docte. Car, oui, Susana Rodriguez est aussi médecin. Un profil atypique – pour des Jeux qui le sont tout autant – qui lui a valu l'honneur d'emboîter le pas à Leo Messi, Barack Obama ou Greta Thunberg en retrouvant sa bobine en une du prestigieux magazine Time, mi-juillet. "Au début de la pandémie de Covid-19, pendant que le nombre de malades augmentait, les instances olympiques et paralympiques ne savaient pas si elles allaient ou non décaler les Jeux, rappelle-t-elle. C'était assez bizarre comme décalage. Je me voyais mal lâcher mes collègues et mon travail pour m'envoler à Tokyo." 

Pas le genre de la maison : elle enfile donc sa blouse blanche dans les deux hôpitaux de Saint-Jacques-de-Compostelle où elle est affectée, branche son micro-casque et réceptionne les appels des malades du coronavirus ou de ceux qui pensent l'être : 

"Bonjour, avez-vous des symptômes ?

- Oui, rhume et mal de tête.

- Avez-vous été testé ?

- Pas encore."

Une quarantaine d'appels par jour en moyenne qu'elle régule selon leur gravité. Au bout du fil, des gens "inquiets", "qui ont mal mais qui ne savent pas ce qu'ils ont", "qui ont peur de mourir parce qu'ils ont été en contact avec des personnes malades". "Moi, j'essayais de les rassurer du mieux possible. Le soir, j'étais fatiguée nerveusement." Le soir, pourtant, elle doit encore s'entraîner pour les Jeux. Un emploi du temps de ministre, les petits fours et le cabinet en moins : réveil à 6 heures, arrivée à l'hôpital à 8, sortie de l'hôpital à 15, train retour pour Vigo à 15h30, arrivée à Vigo à 16h30, mini-sieste, début de la séance à 17h15, fin de la séance à 21 heures. "Nager, courir, pédaler. Nager, courir, pédaler. Nager, courir, pédaler. Et ainsi de suite", rigole-t-elle. 

"Je ne parlais jamais des Jeux à mes collègues de l'hôpital car je trouvais que ce n'était vraiment pas le moment. Vous avez vu la situation sanitaire de l'Espagne ?"

Susana Rodriguez

à franceinfo

Pour lui faire gagner du temps, il arrive qu'un collègue lui propose gentiment de la déposer en voiture. Après tout, quelques minutes d'épargnées sur une vingtaine d'heures de préparation hebdomadaires, ce n'est pas rien. Par semaine, Susana Rodriguez court entre 40 et 50 km, pédale 250 km et nage 25 km (l'équivalent de 1 000 longueurs dans une piscine municipale de 25 m). Avant de partir pour le Japon, elle trouve encore le temps et l'énergie de faire un crochet par la Sierra Nevada (3 500 m), en Andalousie, pour tester sa résistance à l'altitude.


Susana Rodriguez Gacio

(DR)

"Susana n'a jamais annulé une séance" 

La championne du monde de paratriathlon affole les chronos (1 h 10 min 27 s à la dernière Coupe du monde en juin) et bluffe son entourage, à commencer par l'un de ses entraîneurs, Luis Piña. "Je l'accompagne depuis 2013 et elle est toujours là, à l'heure, jamais en retard, raconte-t-il, admiratif. Combien auraient lâché à sa place ? Mais Susana, elle n'a jamais annulé une séance, même pendant la pandémie. Elle fait preuve d'une résilience incroyable. Je ne sais pas où elle trouve cette force, je dois dire."

Sa sœur Patricia, de deux ans son aînée, dit elle aussi qu'elle ne pourrait "pas faire la moitié de ce qu'elle fait". "Quand on était adolescentes, ce n'était pas toujours facile. Je comprenais des choses qu'elle ne comprenait pas, se remémore cette prof de maths. Certaines de ses amies se sont éloignées d'elles. Elles allaient au cinéma sans la prévenir. Elles faisaient des choses qu'elle ne pouvait pas faire. Ça me faisait mal de la voir mise à l'écart comme ça, mais Susana, elle, ne se plaignait jamais !" 

"L'habitude... coupe Susana Rodriguez. Vous savez, on m'a déjà comparée à un singe. On disait que j'étais comme Copito de nieve ["Flocon de neige", en français], du nom du célèbre gorille albinos qui a vécu au zoo de Barcelone." Malaise. "Je crois qu'il y a surtout un manque d'information. Dans la rue, j'entends des parents qui expliquent à leurs enfants ce que j'ai et d'autres qui n'expliquent pas. C'est dommage ! Je ne vais faire de mal à personne."

"Les gens peuvent être cruels. J'entends encore des commentaires parfois dans la rue. Ce n'est pas parce que je ne vois pas que je n'entends pas, hein !"

Susana Rodriguez

à franceinfo

La une du Time peut-elle déjà faire évoluer les regards sur l'albinisme ? Susana Rodriguez et ses proches l'espèrent. Lorsque son visage opalin s'est affiché sur les kiosques de sa région, c'est sa sœur qui s'est chargée de lui décrire la fameuse photo : "Le noir et blanc, la combinaison de triathlon, le stéthoscope qu'elle utilise en tant que médecin autour du cou." Elle marque un silence : "Je crois que j'étais aussi émue qu'elle."

La famille s'empresse alors de faire le tour des vendeurs de journaux. Susana Rodriguez trouve quatre exemplaires, sa sœur quelques-uns aussi, des amis de Vigo veulent encadrer le magazine, des patients la contactent sur les réseaux sociaux pour la féliciter et lui souhaiter "bonne chance pour Tokyo".

Sur la base nautique d'Odaiba, là-même où les Français Léonie Périault, Dorian Coninx, Cassandre Beaugrand et Vincent Luis ont chipé le bronze sur le relais mixte fin juillet, Susana Rodriguez espère "faire mieux que la cinquième place obtenue à Rio en 2016". Elle a 750 mètres de natation, 20 km de cyclisme et 5 km de course à pied pour y parvenir. Et puis, après avoir déplacé des montagnes, il sera temps de (re)déplacer les meubles : une fois rentrée chez elle en Galice, elle a promis de remettre le séjour dans son état normal.

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