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On est en 2016, et les golfeurs ont enfin le droit de porter un short

Depuis fin janvier, certaines compétitions ont décidé de braver la tradition imposant le port du pantalon sur les greens.

Article rédigé par Pierre Godon
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Le golfeur anglais Ian Poulter et son short lors des entraînements avant le tournoi d'Abu Dhabi, le 20 janvier 2016. (REUTERS)

Tiger Woods, Rory McIlroy ou Jordan Spieth en short, sur les greens ? Ce n'est plus tout à fait une vue de l'esprit : certains tournois, en Europe continentale et au Moyen-Orient, ont autorisé les golfeurs à tomber le sacro-saint pantalon depuis fin janvier. Quelques centimètres de tissu en moins, mais une polémique XXL entre les tenants de la tradition et ceux de la modernité.

La querelle des anciens et des modernes

"On est en 2016. Plus en 1990, a commenté le golfeur anglais Ian Poulter sur Twitter. Débarrassons-nous de ces règles pesantes qui corsètent notre sport." La jeune génération des golfeurs est unanimement en faveur des jambes nues. Même Rory McIlroy, le golfeur qui valait 200 millions d'euros. Avec une petite condition : "Après deux semaines de bains de soleil, pour que je puisse décemment exposer mes jambes et perdre mon teint d'Irlandais, plaisante-t-il. Je ne pense pas que ça nuise à l'image de notre sport." 

Si les joueurs y sont favorables, les passionnés craignent que ce nouvel assouplissement des règles ne dégrade un peu plus l'image d'un sport qui se veut au-dessus de la mêlée. Sans s'arc-bouter sur les culottes de golf chères à Tintin, une frange du public est en perte de repères. Dès 2003, un site spécialisé (en anglais) se demandait si Tiger Woods, avec ses t-shirts criards, n'abaissait pas le standing du golf. Le journaliste Michael Shamburger se fait le porte-parole des conservateurs sur le site The Big Lead (en anglais) : "Qualifiez-moi de traditionaliste, dites que je suis guindé, rigide, mais je ne veux pas voir les meilleurs golfeurs ressembler aux joueurs du dimanche. Il y a une classe inhérente qui se dégage d'un golfeur professionnel bien habillé." On pourrait arguer que le golf n'a pas échappé aux excès des années 80 ou 90, même en pantalon. Tiger Woods a expliqué sur ESPN (en anglais) que la chemise de l'équipe américaine de la Ryder Cup 1999 avait fini "dans [s]a cheminée". Même si, depuis, on est revenu à plus de sobriété.

Le golfeur américain Payne Stewart lors de la Ryder Cup 1999, le 26 septembre, à Brookline, dans le Massachusetts.  (JOHN MOTTERN / AFP)

Michael Jordan, Barack Obama et les White Sox de Chicago

D'un strict point de vue technique, les pantalons portés par les cracks de la petite balle blanche ne pèsent rien et n'entravent pas leurs mouvements. Un seul joueur s'est ouvertement plaint, l'iconoclaste Américain Boo Weekley, avançant que les pantalons le grattaient à l'entrejambe, note le Guardian (en anglais)

Les défenseurs des mollets cachés peuvent rappeler le désastreux exemple des Chicago White Sox. Une équipe de base-ball (un des rares sports à pantalon obligatoire) qui avait décidé d'évoluer en short en 1976… à l'initiative de son nouveau propriétaire, soucieux de remplir le stade malgré de piteux résultats. "Nous importons l'élégance dans le base-ball", avait fanfaronné Bill Veeck, le boss de l'époque… qui était revenu de la seconde guerre mondiale avec une jambe de bois. "Les joueurs ne doivent pas s'inquiéter pour leur image, mais pour leur confort", avait-il insisté, selon Rolling Stone (en anglais).

Les shorts blancs coupés à mi-cuisse ne dureront qu'une dizaine de matchs, mais les fans s'en souviennent encore avec horreur. Depuis, plus aucune équipe n'a renouvelé l'expérience.

Le sujet du short dans le golf revient sur le tapis à intervalles réguliers. Par exemple à l'initiative d'un équipementier, qui avait réalisé une vidéo très drôle (en anglais) mettant en scène plusieurs joueurs réclamant le droit d'exposer leurs gambettes. 

Ou encore quand Michael Jordan se fait rabrouer par un cerbère dans son club, pour avoir taquiné la balle avec un bermuda en jean (le sommet de l'échelle de Richter de l'abomination pour les puristes). "Personne ne m'avait jamais rien dit", s'est étonné sur ESPN (en anglais) le meilleur basketteur de tous les temps… qui a quand même fini son parcours, le vigile n'ayant pas osé le raccompagner à la porte. Personne ne s'est hasardé non plus à réprimander Barack Obama, lui aussi grand adepte du 18 trous en bermuda…

Un sport très, très, très conservateur

On parle d'un sport où certains clubs – britanniques, of course – ont attendu cent treize ans et l'année 2008 pour autoriser les chaussettes descendant sous le genou (en anglais). Où le golf de Saint-Andrews a patienté jusqu'en 2015 pour ouvrir ses portes aux femmes. Où il est toujours permis de fumer sur le green (si, si !). Où il semble naturel d'appeler la police quand des golfeurs pénètrent sur le green en jean – un fait divers incroyable relaté avec délectation par le Boston Globe (en anglais)… en 2014. La porte-parole du Weston Club a tenté de se justifier en expliquant que le dress-code très strict avait pour but de rendre les membres "fiers d'appartenir au club". Même les informaticiens de la Players Golf Association photoshoppent les mèches rebelles des joueurs pour leur donner une tête de gendre idéal. Même si, dans le cas de Thomas Pieters, l'institution a reconnu sur Golf Channel (en anglais) avoir un peu trop retouché la photo…

Symbole de cette résistance à la modernité : le patron du club d'Augusta, où se déroule chaque année le prestigieux Masters, raconte Golf Digest (en anglais). Clifford Roberts (qui a régné sur le club entre 1931 et 1976) est entré dans la légende pour avoir toisé un joueur en short, son sac de clubs sur le dos, quittant le club-house pour aller jouer. "Que prévoyez-vous de faire, Monsieur ?" s'enquiert Roberts, avisant le planning. "Jouer au golf", répond l'impudent. "Ah oui ? Où ça ?" lui rétorque le gardien de l'institution, emmenant d'autorité son interlocuteur aux vestiaires pour qu'il se change…

Pour que les choses bougent dans le golf, il faut des années ou des accidents. Les femmes ont obtenu le droit de porter le short (plutôt que le pantalon ou la jupe) dans les années 1990, près de quarante ans après un mouvement de protestation où beaucoup d'entre elles foulaient les greens en robe longue, pour dénoncer l'absurdité de leur traitement. Pour que les caddies obtiennent le droit de bronzer sous le genou, il a fallu que l'un d'eux fasse un malaise cardiaque, à cause de la chaleur, lors d'une compétition en 1999. 

"Vous êtes le type en short !"

L'autorisation des shorts pour les pros demeure extrêmement limitée : uniquement lors des entraînements, avant les compétitions, et pas en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, où les institutions font la sourde oreille. L'unique joueur à avoir jamais porté un short à l'US Open demeurera encore longtemps Forrest Fezler. Lors de l'édition 1983 du tournoi, il s'éclipse dans des toilettes portatives entre le 17e et le 18e trou… et en ressort en short. Une façon de protester contre le zèle des juges. A l'époque, le règlement n'interdit pas explicitement le port du short. C'est sous les hourras de la foule que Fezler conclut son parcours.

"Qui se souvient du deuxième de l'US Open ? Personne. En revanche, quand j'ai rencontré un golfeur de 25 ans, qui n'était pas né en 1983, la première chose qu'il m'a dite, c'est : 'Je sais qui vous êtes. Vous êtes le type en short !' Je pense que c'est ce qu'on écrira sur ma tombe", sourit Fezler dans une interview à Golf Digest (en anglais). "C'était un short très court à la Tom Selleck, ajoute-t-il. Le fils d'un ami a voulu me faire dédicacer une photo où l'on me voit sortir des toilettes avec ce fameux short. J'ai écrit : 'Pourvu que ce genre de short ne redevienne jamais à la mode'." Message envoyé à Rory McIlroy, Tiger Woods et les autres stars de la petite balle blanche.

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