Aucune garantie bancaire, un système "à la Papa"… l’affaire Mediapro révèle l’amateurisme du football français avec les droits TV de la Ligue 1

Le principal diffuseur du championnat français de football veut renégocier son accord avec la Ligue de football professionnel. Les clubs sont inquiets pour leurs finances alors qu'aucun garde-fou n'a été mis en place pour faire pression sur Mediapro.

Une caméra portant le logo du groupe Mediapro lors du match de Ligue 1 entre le Paris Saint-Germain et Marseille (OM) au Parc des Princes à Paris, le 13 septembre 2020 (photo d\'illustration).
Une caméra portant le logo du groupe Mediapro lors du match de Ligue 1 entre le Paris Saint-Germain et Marseille (OM) au Parc des Princes à Paris, le 13 septembre 2020 (photo d'illustration). (FRANCK FIFE / AFP)

Après la trêve internationale, la Ligue 1 reprend vendredi 16 octobre, pour la 7e journée de championnat, dans un contexte particulièrement sensible. D'abord, il y a le couvre-feu imposé par le gouvernement qui prive totalement les stades de public. Mais surtout, les clubs ont rarement été aussi inquiets pour leurs finances alors qu'un bras de fer juridique s’est engagé entre la Ligue de football professionnel (LFP) et le principal diffuseur Mediapro qui veut renégocier les droits.

>> Droits TV : Pourquoi l'attitude de Mediapro inquiète le foot français ?

Nous avons contacté ceux qui ont pris part au choix de Mediapro en mai 2018. Et nous avons découvert que le processus de décision révèle la légèreté, voire l’amateurisme, de l’ensemble du football français. Ce qui est pointé du doigt, et même ce qui indigne, depuis une semaine, c'est la fameuse garantie bancaire que la ligue n’a jamais demandé à Mediapro et qui la prive aujourd’hui de réel moyen de pression.  

Une garantie bancaire jamais demandée en 35 ans

Sauf qu'en creusant auprès de responsables du football et de l'audiovisuel (tous préfèrent rester anonyme), on se rend compte que cette garantie bancaire n’a jamais été demandée à personne en 35 ans d’accord de diffusion à la LFP, c’est-à-dire ni à Canal Plus, ni à beIN Sport, ni à Orange.

Une garantie bancaire, c'est bien sûr contraignant. Pour Mediapro, cela voudrait dire immobiliser à la banque plus d'un milliard d’euros. Mais c’est pourtant ce qui est demandé dans les autres championnats. L’Italie a d’ailleurs a rompu, il y a deux ans, l’accord avec le même Mediapro justement parce qu'il ne pouvait pas donner cette garantie de plus d'un milliard d'euros. Cette garantie existe aussi pour la Liga, le championnat espagnol, et pour le championnat Anglais, la Premier League. La sécurité financière est même une condition préalable à toute discussion. Pourtant en France, il n’y a pas de garantie bancaire.

Les historiques de l’audiovisuel sportif expliquent aujourd'hui que "Canal et beIN, on les connaît… En revanche, Mediapro est un nouveau venu, et il fallait vérifier la fiabilité financière". Ce n’est pas faux, mais ça ne fait que confirmer finalement que le football français fonctionne "à la Papa" selon les mots d'un député qui suit le dossier de près. Un système qui, selon ce député, n’était pas fait pour la tempête, et qui se retrouve pris dans une tornade. 

"Le foot, c'est un État dans l'État"

On peut se demander pourquoi il n'y a pas de garde-fou et pourquoi personne n'a dit à la LFP : "Attention, vous prenez un gros risque." La Ligue est une sub-délégation de service public, et dépend donc du ministère des Sports. Cette question des droits télé est importante parce que la taxe Buffet finance l’ensemble du sport amateur. Le ministère est donc concerné, mais il s’agit d’un contrat de droit privé. Il n’y a donc pas d’intervention possible légalement. Néanmoins dans la pratique le ministre peut, "doit même" selon certains observateurs, formuler des recommandations.

Cela n’a pas été fait à l'époque reconnaît un collaborateur de l’ancienne ministre Laura Flessel. Mais ce n’est pas par manque d’intérêt, c’est parce "qu'on" nous a expressément demandé de ne pas le faire, nous affirme-t-il. Et par "on" il faut entendre "quelqu’un au-dessus dans la hiérarchie du pouvoir".  Un autre ancien responsable politique confirme que "le foot, c'est un État dans l'État qui ne traite qu’avec lui-même et parfois seulement avec l'Élysée". Un huis-clos qui risque de conduire aujourd’hui à la catastrophe.

"Je n'ai pas vocation à faire l'arbitre dans ce type de contrat"

Invitée de franceinfo vendredi 16 octobre, l'actelle ministre des Sports Roxana Maracineanu, a déclaré que "s'il y a une défaillance dans ce contrat de l'une ou de l'autre des parties, évidemment il faudra faire en sorte que ces droits télé puissent être valorisés à la hauteur de leur valeur".

Concernant la garantie bancaire, "elle est difficile à avoir en France pour de tels montants et ça n'a jamais été le cas ni pour Canal ni pour BeIn", a argumenté la ministre. "Il est évident qu'avec ce montant, de toute façon, Mediapro était dans l'obligation de compter sur ses capacités d'emprunt à l'époque. Ce n'est pas même avec un million d'abonnés ou deux ou trois qu'il allait pouvoir entrer dans ce qu'il a mis sur la table pour ce championnat. Aujourd'hui, c'est sa capacité d'emprunt qui est mise à mal, c'est son modèle économique", a-t-elle expliqué. "L'État prête pour que les clubs puissent passer cette période difficile, comme elle le fait pour d'autres sports également. Ce n'est pas exclusif au football. Maintenant, effectivement, le championnat a une valeur. Le championnat peut continuer à se tenir aujourd'hui, même dans les zones qui sont désormais sous couvre-feu et où ces matches, probablement, se tiendront à huis clos. Il est essentiel, effectivement, que les droits télés puissent être là pour pouvoir aussi constituer des recettes pour ces clubs", a déclaré Roxana Maracineanu

La ministre a cependant ajouté qu'elle ne fera pas "d'ingérence dans ce contrat". "C'est un contrat entre deux organismes privés. Je n'ai pas vocation à intervenir dans la négociation, à faire l'arbitre dans ce type de contrat", a conclu Roxana Maracineanu.