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Gros chèques, cheikh douteux et échecs sportifs : la vie d'Hatem Ben Arfa, ex-enfant star du foot français

Ce joueur de 27 ans, comparé depuis son plus jeune âge à Ronaldo et Messi, vient de s'engager avec Nice, 11e de L1, après un parcours décevant en Angleterre. Vous avez dit "gâchis" ?

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France Télévisions
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La nouvelle recrue de l'OGC Nice, Hatem Ben Arfa, pose avec le maillot du club, le 5 janvier 2015. (VALERY HACHE / AFP)

C'était l'enfant star du football français. On l'a comparé à Cristiano Ronaldo ou à Lionel Messi. Sauf qu'à 27 ans, Hatem Ben Arfa vient de signer à Nice, loin des paillettes du Real Madrid ou du Barça. De son propre aveu, c'est sa dernière chance après des échecs en Angleterre, à Newcastle et à Hull City. "Comme dans Mario Bros, j'ai encore une vie", disait-il en début de saison. Comment l'enfant star du foot français s'est-il retrouvé dans un club qui joue le maintien en Ligue 1 ?

"Un million d'euros pour un môme de 14 ans"

Hatem Ben Arfa est le premier enfant star du foot français. Dans le documentaire de Canal + A la Clairefontaine (tourné entre 1999 et 2002) sur les jeunes de l'INF Clairefontaine, qui rassemble la crème des jeunes joueurs français, on ne voit que lui. Durant ces années, les plus grands clubs européens se l'arrachent : Ryan Giggs, l'icône de Manchester United, lui envoie un maillot dédicacé. Chelsea l'invite à visiter ses installations. Le Barça dépêche un représentant pour rencontrer ses parents.

Le PSG, le club de cœur de ce natif de Clamart (Hauts-de-Seine), est sondé. "Le clan Ben Arfa réclamait près d'un million d'euros pour un môme de 14 ans", dénonce Luis Fernandez, ex-entraîneur du club, dans Le Parisien. C'est finalement Lyon qui décroche la signature du prodige, moyennant 130 000 euros de prime à la signature et un salaire à quatre chiffres. "C'est la première fois qu'on investissait autant sur un jeune", reconnaît Bernard Lacombe, l'inamovible dirigeant du club.

"Ben Arfa, c'est Ronaldo !"

Ben Arfa les vaut, en tout cas sur le papier. "C'est celui qui était le plus doué au départ", reconnaît son camarade de promotion Samir Nasri, sur le site de l'UEFA. "Ben Arfa, c'est Ronaldo", s'enflamme le président de l'OL Jean-Michel Aulas dans Le Parisien. Bernard Lacombe surenchérit : "En vingt ans à l'OL, je n'ai pas vu un gamin plus doué que lui avec un ballon." C'est dans le bureau présidentiel que Ben Arfa signe son contrat avec l'OL. Comme les pros. Mais lui n'a que 15 ans. Son statut de starlette lui pèse. 

Hatem Ben Arfa, alors âgé de 18 ans, lors de la présentation de l'équipe de l'Olympique lyonnais, le 3 août 2005. (JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP)

Face à cette notoriété grandissante, Ben Arfa se repose sur Michel Ouazine. Celui qui était le voisin du dessus de la famille, à Clamart, est devenu le tout-puissant homme à tout faire du joueur, ni agent, ni avocat, mais toujours présent pour les grandes décisions. Au point que le père du joueur, Kamal Ben Arfa, lui reprochera devant une meute de caméras, massées devant le siège de la fédération française de football, de lui avoir "volé son fils". Il le traitera même de "gourou".

"Il met ses entraîneurs dans la merde"

Il n'a qu'une poignée de matchs de Ligue 1 dans les jambes quand Roger Lemerre, sélectionneur de la Tunisie, le contacte pour qu'il fasse partie de l'équipe retenue pour la Coupe du monde 2006 en Allemagne. Franco-Tunisien, Ben Arfa est éligible pour les Aigles de Carthage, mais décline la proposition. Ce n'est pourtant pas faute de baigner dans la culture du pays. "Quand je rentre à la maison, tout est tunisien, confie-t-il au Journal du Dimanche. Les gâteaux tunisiens restent mon péché mignon, mais ils sont terriblement gras, donc j'essaie de limiter." Pas toujours avec succès : à Newcastle, on lui reprochera régulièrement son surpoids.  

Après deux saisons prometteuses avec Lyon entre 2006 et 2008, les choses se gâtent. Sa relation avec Jean-Michel Aulas épouse la courbe déclinante de ses performances. Celui que JMA considère "comme son fils", devient un "éternel espoir". Récemment, Aulas a adressé une pique dans le JDD à son ancien protégé : "Pour éviter les déceptions [en matière de recrutement de jeunes], nous avons redéfini un profil type qui exclut les comportements égoïstes. Aujourd'hui, on se préoccupe d'abord du potentiel éthique." Le Ben Arfa de 2003 n'aurait sans doute pas été retenu par l'OL d'aujourd'hui.

L'ailier rejoint l'Olympique de Marseille en 2008. Mais malgré un titre de champion, son nom va disparaître du onze de départ. Trop irrégulier. Trop caractériel. Trop égoïste. "Il doit comprendre que le seul talent n'est pas suffisant pour devenir un champion", analyse l'entraîneur Eric Gerets, passé par l'OM en 2008-2009. "Il met ses entraîneurs dans la merde", poursuit Didier Deschamps, son successeur sur le banc du stade Vélodrome. Tous, sauf un. Raymond Domenech, "le seul qui m'a compris" selon Ben Arfa, lui offre sa chance en équipe de France. Mais il l'écarte des listes pour l'Euro 2008 et pour le Mondial 2010. Les choses se passent encore moins bien avec le sélectionneur suivant, Laurent Blanc. Quant à Didier Deschamps, il l'ignore superbement depuis sa prise de fonctions, bloquant son compteur à 13 sélections en équipe de France.

Hatem Ben Arfa lors d'un entraînement avec l'équipe de France, le 22 mai 2012, à Clairefontaine (Yvelines). (FRANCK FIFE / AFP)

L'affaire du bureau de Jean-Claude Dassier

Là où Ben Arfa passe, l'herbe ne repousse pas. Il part de Lyon fâché, dénonçant les mesquineries du service de paie, coupable selon lui d'oublier des primes sur les fiches de salaires des joueurs. Quand il vide le casier de l'ex-enfant prodige, l'intendant de l'OL retrouve un chèque de 90 000 euros, oublié par Ben Arfa. Charité bien ordonnée commence par soi-même, rétorquent les dirigeants de l'OL, qui ébruitent l'affaire.

A Marseille aussi, Ben Arfa franchit le point de non-retour. Le président de l'OM à l'époque, Jean-Claude Dassier, raconte dans son livre Connivences (éd. Michel Lafon, 2013) la scène où son ailier lui a fait comprendre qu'il partirait à tout prix : "Avec le conseiller et l'avocat de Ben Arfa, j'organise une réunion dans mon bureau pour essayer de trouver une solution honorable. La réunion est brève : Ben Arfa arrive très remonté et me répète qu'il ne jouera plus jamais à Marseille, puis, comme pour me prouver qu'il ne plaisante pas, il pose le bras sur mon bureau et vire tout ce qui s'y trouve. Ben Arfa tourne les talons, sans un mot pour ses conseillers. Les ponts sont évidemment rompus." Il signe à Newcastle, en Angleterre, quelques jours plus tard. Le club de la maturité ? Il veut le croire.

"Il fallait que je baise les pieds du cheikh"

Avec l'âge, le petit Hatem a mûri. Prenez son rapport à la religion. Dans un portrait publié dans Libération, en 2002, on découvrait un ado qui "fait sa prière de temps à autre", en s'excusant d'un vague "j'ai pas trop le temps." En 2007, le joueur se cherche, tant sur le terrain en gazon que sur le terrain spirituel. Se documentant sur le soufisme, il contacte le rappeur Abd Al Malik, qui l'initie à ce courant de l'islam.

Il ne confie la suite à L'Equipe que des années plus tard. "C'était un système comme dans une secte. Quand je suis entré dans la salle de prière, il fallait que je baise les pieds du cheikh. C'était obligatoire. Heureusement, ce jour-là, mon ego m'a sauvé. Je ne pouvais pas accepter ça. Ils m'ont endoctriné à une époque où j'étais très vulnérable." C'est un Ben Arfa devenu méfiant qui confie au magazine de la communauté tunisienne en France 00216, en 2008 : "Dans cette société matérielle, les hommes sont devenus des loups, la morale et la spiritualité ne valent plus grand-chose." Depuis, Ben Arfa pratique un islam apaisé, comme il le confie aux Inrocks en 2012 : "Je prie chez moi cinq fois par jour. J’en ai besoin. Cela m’apaise et me rend plus tolérant." 

"Koh-Lanta" plutôt qu'une soirée au pub

Pas question pour lui de jouer avec un maillot de Newcastle floqué du sponsor Wonga, un organisme de crédit revolving, incompatible avec les valeurs de l'islam. Pas question non plus de participer aux beuveries de ses coéquipiers entre deux matchs disputés à Londres en 48 heures : Ben Arfa fait les cinq heures de route jusqu'à Hull, où il vit. "J'avais enregistré 'Koh-Lanta' et 'Danse avec les stars' et j'ai regardé ça une fois chez moi" , raconte-t-il au Parisien. L'histoire ne dit pas s'il a profité du trajet pour se replonger dans les œuvres de Nietzsche, Kant ou Spinoza, autant de philosophes qu'il a confié avoir lu pendant ses périodes de doute, même si ce sont "des trucs qui te cassent la tête".

L'aventure anglaise tourne elle aussi au vinaigre : Ben Arfa, photoshopé en Che Guevara par les supporters, enthousiasme le public de Saint James' Park, à Newcastle, avec un but incroyable, avant de se blesser gravement. A son retour, il cire le banc avant d'être prêté à Hull City, qui lutte pour se maintenir en Premier League. "Il a un incroyable talent, mais il ne s’en sert pas", soupire l'entraîneur des Magpies, Alan Pardew. Voilà comment il se retrouve à Nice, 11e de L1, nanti de trois points d'avance sur le premier relégable. 

C'est son ex-coéquipier Karim Benzema, avec qui il est en froid, qui appuie là où ça fait mal, dans une interview au Parisien: "Hatem, s’il avait suivi le chemin qui lui était promis, aujourd’hui, il jouerait à Barcelone avec Messi. Techniquement, c’est pareil." 

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