Euro 2021 : comment les journalistes "suiveurs" des Bleus ont appris à jongler avec des champions de la communication

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France Télévisions
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Le joueur français Paul Pogba donne une conférence de presse le 12 juillet 2018, lors de la Coupe du monde, à Istra en Russie. (FRANCK FIFE / AFP)

Dans cet Euro comme lors de chaque grande compétition de football, l'équipe de France est suivie par des dizaines de journalistes, chargés de rendre compte de l'actualité des Bleus. Une charge prestigieuse et prenante, devenue de plus en plus encadrée au fil des décennies.

Une estrade, un joueur, un sélectionneur et, face à eux, des journalistes chargés de rendre compte de l'actualité de l'équipe de France. Avant ce huitième de finale France-Suisse à Bucarest (Roumanie), lundi 28 juin, et comme depuis le début de l'Euro, la conférence de presse d'avant-match est devenue un rituel aussi immuable que la collation ou la causerie sur tableau noir. Un passage obligé, souvent marqué du sceau de la langue de bois, qui permet néanmoins à la presse  de glaner une petite phrase par-ci par-là. 

Ils sont ainsi plusieurs dizaines de journalistes, caméras, micros et stylos en main, à marquer les Bleus à la culotte depuis leur arrivée à Clairefontaine (Yvelines) le 26 mai. Mais les côtoyer ne signifie pas forcément leur parler. Bienvenue dans le monde des "suiveurs" de l'équipe de France, ce "Graal" du journalisme sportif qui, dans les faits, peut parfois ressembler à un chemin de croix. 

Les joueurs, une citadelle presque imprenable

"Durant la Coupe du monde 2018, il y avait 150 journalistes pour les conférences de presse de l'équipe de France". Philippe Tournon, ancien chef de presse des Bleus de 1983 à 2004 puis de 2010 à 2018, plante le décor. La "caravane" des suiveurs n'a jamais été aussi imposante qu'aujourd'hui. Il faut réussir à contenter les journalistes tout en ménageant des joueurs en pleine préparation, concentrés et pas forcément friands de l'exercice du questions-réponses. Autant dire une gageure, synonyme de frustration pour toutes les parties. 

"Tout le monde raconte la même histoire, on arrive à une uniformisation de l'information", regrette Dominique Le Glou, ancien suiveur des Bleus pour France Télévisions, six Coupes du monde et huit championnats d'Europe au compteur. "On ne peut plus rien avoir, les joueurs sont dans le contrôle complet, le storytelling, poursuit Vincent Duluc, grand reporter à L'Equipe. On y va pour faire de la com', il est rare qu'on ait des réponses qui ont de l'intérêt." Ecouter le défenseur tricolore Jules Koundé parler du huitième de finale des Bleus face à la Suisse peut donner une idée de ce à quoi ressemble une conférence de presse : "L'équipe de France a l'habitude de jouer ce genre de match. (...) On est bien préparés. On s'attend à un match difficile contre la Suisse, on va d'abord bien se reposer puis se concentrer un peu plus sur notre adversaire."

Pourtant, parmi les 26 sélectionnés par Didier Deschamps pour cet Euro, il existe peut-être quelques bons clients. Il y a notamment Kylian Mbappé, venu face aux journalistes, juste avant la compétition, mettre les points sur les i concernant sa relation avec Olivier Giroud, qui l'accusait à mots couverts de ne pas lui avoir donné assez le ballons lors du dernier match contre la Bulgarie. "Ce qu'il a dit ne me dérange pas plus que ça. (... ) Je suis attaquant et j'ai eu ce sentiment 365 fois dans un match. (...) Mais c'est plus de le sortir publiquement. Je l'ai félicité dans le vestiaire pour ses buts, il ne m'a rien dit et après je l'apprends dans la presse. Il ne dit rien de méchant. (...) C'est plus le fait de le sortir publiquement, j'aurais préféré qu'il vienne et qu'il soit même beaucoup plus virulent dans le vestiaire", avait assuré l'attaquant. Ce dernier s'était ensuite adressé à un journaliste qui expliquait avoir le sentiment que le joueur passait moins rapidement le ballon à Giroud qu'à d'autres. 

"C'est un peu malsain. On essaie de dire des choses sans les dire. En gros, tu sous-entends que je ne veux pas faire de passes à Giroud. Moi, je te dis que [Giroud et Benzema] ont des profils différents."

Kylian Mbappé, attaquant français

à un journaliste, en conférence de presse

Mais ce genre d'exemples sont rares. Pour percer la muraille des joueurs, il faut décrocher un entretien individuel. Des rendez-vous qui permettent d'obtenir un peu plus que le service minimum avec ces stars inaccessibles. En toute logique, les demandes foisonnent depuis que les médias historiques ont vu arriver les chaînes d'information et les sites internet. 

Un lobbying auprès de l'entourage

"Il y a vingt-cinq ans, on avait juste à décrocher notre téléphone, dire qu'on était L'Equipe et on obtenait des entretiens", caricature à peine Vincent Duluc. Ces rencontres sont désormais strictement encadrées. Une ou deux journées y sont consacrées lors des stages. Pour obtenir le sésame, il faut désormais l'accord du joueur et de son entourage. "Il y a un tas d'intermédiaires avec l'agent, l'avocat ou le conseiller en image, c'est exagéré", déplore Nicolas Gettliffe, ancien journaliste du mensuel Onze Mondial.

L'interview est parfois décrochée après d'âpres négociations qui débouchent sur des contraintes, à prendre ou à laisser. Certains sujets, comme les transferts, sont souvent à éviter. "C'est compliqué d'avoir les joueurs, cela dépend du nom du média, du rapport que tu entretiens avec eux, affirme Martin Mosnier, journaliste sur le site d'Eurosport, au contact des Bleus depuis 2013. Je communique régulièrement avec les agents, mais cela ne me donne droit à rien. Tu es sur un fil, ils savent qu'ils sont en position de force." 

"Il faut aller les chercher, si je ne les relance pas, ce ne sont pas eux qui vont revenir vers moi."

Martin Mosnier, journaliste à Eurosport

à franceinfo

Cette danse du ventre peut débuter des mois en amont pour aboutir à quelques minutes en tête-à-tête à Clairefontaine. Mais là aussi, il y a un bémol : "Le cadre n'est pas propice à la confidence, le joueur est dans un box, on a rarement des révélations fracassantes", estime Fabien Lévêque, journaliste à France Télévisions, qui a suivi les Bleus lors de l'Euro 2016. Et qui n'a donc pas connu "l'âge d'or" d'un groupe France à mille lieues de l'escouade bunkerisée de 2020.

Des portes ouvertes... à l'entrée verrouillée

Avant, c'était simple. Joueurs et journalistes "voyageaient ensemble, les uns à côté des autres", raconte Luis Fernandez, ancien international tricolore de 1982 à 1992. Pour les interviews d'après-match, la fameuse zone mixte où les joueurs défilent devant les micros n'existait pas. "Les journalistes rentraient directement dans le vestiaire, on n'avait parfois même pas le temps de prendre une douche", abonde Alain Giresse (1974 à 1986). Il lui en a même coûté une veste de survêtement, disparue, dans laquelle se trouvait une chaîne à laquelle il tenait.

Dans ces conditions, approcher un joueur et l'interviewer relevait presque de la promenade de santé. "Tu arrivais à leur hôtel, tu t'installais, les joueurs descendaient, tu t'attablais avec qui tu voulais, c'était ouvert", détaille Dominique Le Glou. 

"Tu avais toujours un truc à te mettre sous la dent, ces interviews permettaient aux joueurs d'exister."

Dominique Le Glou, ancien journaliste sportif

à franceinfo

Parfois, certains joueurs se plaignent même d'être snobés. "Un jour, Philippe Tournon me glisse que Vincent Candela, alors doublure de Bixente Lizarazu au poste d'arrière gauche, râle parce que personne ne vient lui poser de questions. Je lui ai répondu : 'Désolé, mais on est trop occupés avec les titulaires'", relate Vincent Duluc, en se replongeant dans ses souvenirs de 1998.

Rétrospectivement, la rupture est pourtant intervenue cette année-là, à l'approche du sacre mondial. "Les joueurs français expatriés à l'étranger ont vu comment cela se passait en Angleterre ou en Italie, où les gros clubs verrouillaient la communication", détaille le journaliste Jean Resseguié, en poste à RMC. Aimé Jacquet, alors sélectionneur, bouscule les habitudes des journalistes à Clairefontaine. Auparavant, ils y entraient facilement et réalisaient leurs entretiens dans le grand salon. "Aimé a sacralisé le château, on a dû aménager des studios dans le bâtiment administratif du domaine", retrace Philippe Tournon.

Le chargé des relations presse gérait les demandes une à une, mais avec l'augmentation du volume, en 1997, il les a regroupées par types de médias. Une organisation qui avait le mérite "de nous donner à manger", précise Vincent Duluc, mais qui a fait long feu. En 2011, cette tradition des ateliers par médias prend fin à la demande des joueurs, "lassés d'avoir à répondre aux mêmes questions dans chaque groupe", selon Philippe Tournon. Ils demandent l'instauration des conférences de presse qu'on connaît aujourd'hui. "On a perdu la proximité physique", résume Vincent Duluc.

Une méfiance "devenue presque légitime"

Alors, pourquoi une telle distanciation ? Dans les années 1980, le ballon rond "n'avait pas la même résonance qu'aujourd'hui", observe Alain Giresse. Et lorsqu'il fallait répondre aux sollicitations des journalistes, les joueurs s'y prêtaient de bonne grâce. Cela "contribuait à ta valorisation, faisait partie du métier, assure Luis Fernandez. A travers le journaliste, tu t'adresses au foot amateur et à celui qui a envie de réussir dans ce métier".

Mais en quelques décennies, le statut a changé : deux Coupes du monde ont garni l'étagère, les joueurs sont devenus "des petites PME", selon Philippe Tournon. "Tout ce qui vient s'inscrire en négatif n'est pas bon pour l'image", observe-t-il. D'où une méfiance "devenue presque légitime", estime celui qui distingue les journalistes "clean" et les autres "plus fouineurs (...), à l'affût du moindre dérapage". Et de la méfiance à l'indifférence, il n'y a qu'un pas. "Les joueurs estiment que les médias leur sont redevables", synthétise François Manardo, chef de presse des Bleus de 2010 à 2012.

"99% des joueurs régulièrement exposés ont la conviction que ce sont eux qui font travailler les médias, alors que ces derniers pensent qu'ils participent activement à la médiatisation des joueurs. Je pense que les deux ont raison, ma religion n'est pas faite."

François Manardo, ancien chef de presse de l'équipe de France

à franceinfo

Les réseaux sociaux ont aussi facilité la communication des stars de l'équipe de France auprès du public. Le combat est donc de faire comprendre aux joueurs que le journaliste "est un compagnon de route", définit Philippe Tournon. "Je leur disais : 'Vous avez le savoir-faire, les journalistes ont le faire-savoir'. Dire 'Les médias, je m'en fous', c'est irresponsable."

Malgré cela, tous les acteurs du jeu médiatique notent un certain apaisement depuis l'arrivée de Didier Deschamps à la tête des Bleus. "En 2012, le premier chantier du sélectionneur est de restaurer l'image des Bleus et leur communication, après un Euro marqué par de nouvelles polémiques", rembobine Martin Mosnier. A l'été 2013, lors d'une tournée sud-américaine peu glorieuse sur le plan sportif, une soirée est organisée pour que joueurs et médias se mélangent. "On se serait cru dans une boum avec les joueurs d'un côté, les journalistes de l'autre, rigole le journaliste d'Eurosport.

A sa tête, l'équipe de France a trouvé un maître de la communication, qui va jusqu'à contrôler le nom du joueur qui va répondre en conférence de presse. "Il a, par exemple, protégé Paul Pogba pendant quatre ans, de juin 2014 à juin 2018, ne l'envoyant pas face aux médias", se rappelle Philippe Tournon.

La relation entre les deux camps dépend donc, pour beaucoup, de l'attitude du sélectionneur. "Tu n'as jamais 23 joueurs qui sont 'bons clients', mais tu fais avec, expose François Manardo. En revanche, quand tu as un entraîneur qui entretient une relation lourde avec les médias, qui la détériore sciemment, alors là..." Une allusion à l'ère Raymond Domenech, qui s'est terminée sur le fiasco médiatico-sportif de Knysna lors de la Coupe du monde 2010. Depuis, les hommes ont changé, les résultats aussi. "La victoire étouffe beaucoup de choses, conclut Martin Mosnier. Le jour où les résultats seront moins bons, la relation entre presse et joueurs sera sûrement différente." En attendant, celui qui gagne a souvent raison.

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