RECIT. De la finale perdue de l'Euro 2016 au triomphe du 15 juillet : la longue route des Bleus vers le titre mondial

"La route est droite, mais la pente est forte", disait un ancien premier ministre. Didier Deschamps aurait pu reprendre la formule à son compte.

Didier Deschamps porté en triomphe par ses joueurs après la victoire de la France en Coupe du monde face à la Croatie, dimanche 15 juillet 2018 à Moscou (Russie).
Didier Deschamps porté en triomphe par ses joueurs après la victoire de la France en Coupe du monde face à la Croatie, dimanche 15 juillet 2018 à Moscou (Russie). (CHINA NEWS SERVICE / VISUAL CHINA GROUP / AFP)

Une victoire en Coupe du monde se joue le matin de la finale, quand le sélectionneur sait trouver les mots qu'il faut. Mais elle se joue aussi lors de la compétition, lorsqu'il parvient à maintenir tout son groupe sous pression. Un groupe choisi avec soin au moment d'annoncer sa liste des 23, elle-même constituée au terme de deux ans d'obscurs matchs de qualification. Une règle à laquelle la France de Didier Deschamps n'a pas dérogé. On vous raconte la genèse du sacre mondial en reprenant là où tout a commencé : le soir de la finale perdue de l'Euro 2016.

Le jour où les Bleus se sont vus trop beaux

De rage, il en a frappé la guérite surplombant son banc de touche. Didier Deschamps n'est d'habitude pas particulièrement expansif après les défaites. Sauf celle-là, qui fait mal. Devant son public, son équipe de France vient de laisser échapper un Euro 2016 qui lui tendait les bras. Ce 10 juillet, la défaite face au Portugal 0-1 après prolongation laisse un goût amer aux Bleus qui croyaient avoir fait le plus dur après avoir surpris l'Allemagne en demi-finales. "On pensait que c'était déjà gagné", résumera Paul Pogba, deux ans plus tard. "On avait cédé à l'euphorie, parce qu'on avait vécu un moment magique contre l'Allemagne", poursuit Hugo Lloris. "Les larmes ont séché, mais c'est encore dans un petit coin de la tête", abonde Blaise Matuidi. Ces trois-là étaient titulaires le 10 juillet 2016, et ils le sont encore le 15 juillet 2018, pour la finale de la Coupe du monde face à la Croatie.

La déception se lit sur le visage du sélectionneur français Didier Deschamps, après la finale de l\'Euro perdue face au Portugal le 10 juillet 2016, au Stade de France (Seine-Saint-Denis).
La déception se lit sur le visage du sélectionneur français Didier Deschamps, après la finale de l'Euro perdue face au Portugal le 10 juillet 2016, au Stade de France (Seine-Saint-Denis). (REUTERS)

Ils n'ont qu'un mot à la bouche : "leçon". Comme si, ce soir-là, ils avaient appris à leurs dépens qu'une finale ne se gagne pas en battant l'équipe la plus forte au tour précédent. Une finale, ça se joue. Après 10 minutes intenses, les Français s'étaient vu buter sur la défense portugaise, arc-boutée devant sa surface. "Une finale, c'est toujours un événement à part", commentera après-coup le sélectionneur, qui, lui, en a gagné quelques-unes. "Ils ont appris."

Il serait un peu simpliste de chercher uniquement les racines du triomphe de Moscou dans la désillusion du Stade de France. "Si on avait gagné en 2016, j'aurais sans doute changé des choses quand même", commentait Didier Deschamps lors de sa conférence de presse suivant la finale victorieuse face à la Croatie. Reste que seuls neuf des 23 joueurs de 2016 étaient encore de l'aventure deux ans plus tard.  

Deux ans pour choisir 23 joueurs

Deux ans. C'est une course contre la montre pour un sélectionneur qui doit rebâtir une équipe. Toute vice-championne d'Europe qu'elle soit, la France doit se coltiner un groupe éliminatoire piégeux avec les Pays-Bas en épouvantail et la Suède en outsider. Curieusement, les Bleus connaîtront des difficultés face aux Scandinaves... et surtout face aux Luxembourgeois. Un soir de septembre 2017, dans la douceur de la nuit toulousaine, les joueurs de Luc Holtz réussissent l'exploit de tenir en échec l'armada offensive tricolore (0-0). Leur premier résultat positif face aux Bleus en 103 ans. "L'efficacité a été notre problème, résumait alors Didier Deschamps. Quand on sort d'un match à douze occasions, c'est dur de ne pas gagner." Moins d'un an plus tard, le sélectionneur a pourtant mis sur pied une équipe qui marque à chaque incursion, ou presque, dans la surface adverse. 

Pour cela, il a fallu choisir. "Deschamps n'a jamais pris des joueurs qui pouvaient remettre en question la cohésion du groupe ainsi que son autorité", commente Emmanuel Petit au moment de l'annonce de la liste des 23, en mai 2018. Le grand absent s'appelle Adrien Rabiot. Le Parisien paie une saison en demi-teinte au PSG. Mais aussi sa mauvaise volonté de jouer au poste de sentinelle, en tant que doublure de N'Golo Kanté. Et, surtout, sa phrase ahurissante au sujet de son entrée lors d'un match dans l'hiver bulgare, dans lequel il se montre transparent : "C’était assez dur parce qu’il faisait froid, je n’étais pas chaud. J’avais aussi la peur de me blesser. Quand on entre dans des conditions comme ça...."

Le milieu de terrain des Bleus Adrien Rabiot, lors d\'un match face à la Bulgarie, le 7 octobre 2017 à Sofia (Bulgarie).
Le milieu de terrain des Bleus Adrien Rabiot, lors d'un match face à la Bulgarie, le 7 octobre 2017 à Sofia (Bulgarie). (FRANCK FIFE / AFP)

Ce n'est pas la première fois que la nonchalance du "Duc" met hors de lui Didier Deschamps. Lors d'un match amical contre l'Allemagne, en octobre 2017, une perte de balle offre l'égalisation à la Mannschaft. Très en colère, le sélectionneur le sort dans la foulée, pour le remplacer par le placide Steven N'Zonzi, sans doute moins doué, mais qui joue où on lui dit et comment on lui dit. C'est le même N'Zonzi qui prendra la place de doublure de Kanté à la Coupe du monde. Interrogé après la finale, le sélectionneur se félicitera, en creux, de ce choix : "Le choix le plus important, c'est celui des joueurs que tu mets dans la liste des 23 partants pour la Coupe du monde. Les équilibres humains sont tellement fragiles... 55 jours ensemble, ce n'est pas rien."

Si Didier Deschamps a fait le pari d'appeler un groupe très jeune en Russie (25 ans de moyenne d'âge, deuxième groupe le plus jeune derrière le Nigéria), sa décision s'est probablement forgée après le match amical face à une équipe Angleterre meurtrie par deux attentats, l'un à Londres, l'autre à Manchester, au mois de juin de la même année. Un certain Kylian Mbappé, alors considéré comme une promesse et cantonné au banc, éclabousse le Stade de France de son talent. Ousmane Dembelé, le feu-follet de Dortmund (Allemagne), met lui aussi au supplice la défense anglaise et dans l'entrejeu, N'Golo Kanté prouve à Deschamps qu'il a eu tort de l'écarter au milieu de l'Euro 2016. Les Bleus remportent leur match (3-2) et le contraste avec la prestation pâlichonne des titulaires quatre jours plus tôt en Suède (1-2) est éclatant. Le sélectionneur laisse entendre qu'il peut jouer la carte de la jeunesse : "Si je suis convaincu qu’un jeune peut apporter plus qu’un joueur plus âgé, je mettrai le jeune. Je ne regarde pas la date de naissance".

Le trompe-l'œil de la formule offensive

Nombre d'observateurs sont séduits par cette formule offensive qui sera reconduite jusqu'à la Coupe du monde. Même après un gros couac face à la Colombie (2-3) où l'équipe de France qui menait 2-0 après une demi-heure flamboyante se liquéfie au fil du match. Aux joueurs, la thèse de l'accident de parcours : "Il ne faut pas en tirer de conclusion", tempère Raphaël Varane. Au sélectionneur de chercher des explications. "J’ai un groupe jeune, qui doit passer par des moments difficiles, relativise Deschamps. Quand ça se tend, il y a un peu plus de fébrilité. En accumulant de l’expérience, on gommera ça."

L\'attaquant des Bleus Kylian Mbappé lors du match amical France-Angleterre au Stade de France, le 13 juin 2017. 
L'attaquant des Bleus Kylian Mbappé lors du match amical France-Angleterre au Stade de France, le 13 juin 2017.  (FRANCK FIFE / AFP)

Lors des trois matchs de préparation, c'est "l'équipe B" qui fait la meilleure impression, en surclassant l'Italie (3-1). L'équipe A, avec Giroud en pointe et Matuidi au milieu, peine face aux Etats-Unis (1-1) à la veille de s'envoler pour la Russie. Didier Deschamps avait assuré que ce serait ce onze-là qui débuterait la Coupe du monde, façon d'enlever la pression sur les titulaires, et d'éviter une blessure idiote juste avant le début du tournoi. Sauf que le sélectionneur ne tient pas parole, et envoie Giroud et Matuidi, leurs 62 ans et leurs 136 matchs internationaux cumulés sur le banc au profit des néophytes Tolisso et Dembelé. L'expérience tourne court, les Bleus ne parvenant pas à emballer le match face à une rugueuse, mais pas géniale, Australie (2-1).

Le virage défensif des Bleus de Deschamps se noue dans le débrief vidéo au lendemain du match, où beaucoup en prennent pour leur grade, raconte L'Equipe (article payant). À commencer par Kylian Mbappé. "La vitesse est ton point fort Kylian, et tu ne l’utilises pas !" Avant de haranguer ses troupes : "Vous avez couru 8 km de moins que votre adversaire, vous avez fait le pressing de manière désordonnée. Vous n’avez rien fait de ce qu’on a demandé.” "Mais on n’a pas compris les consignes !", ose Paul Pogba. La réponse cingle : "Vous n’avez pas compris les consignes ? Elles étaient pourtant simples. Courir, presser ensemble, se replier !" 

"Ne rien donner à l'adversaire"

C'est là que naît son équipe calquée sur l'Atletico Madrid, où évoluent plusieurs joueurs (Hernandez, Griezmann, bientôt Lemar et peut-être Sidibé). Même si le processus s'est plus étalé dans le temps, à en croire Olivier Giroud : "Je ne crois pas que l’on puisse dater la naissance de notre équipe sur un match ou sur un événement." Il n'empêche. Dès le match face au Pérou (1-0) s'applique enfin ce mantra tactique de Deschamps : "ne rien donner à l'adversaire". Ce n'est pas un projet de jeu aussi franc que celui de l'Espagne ou du Brésil. Qu'importe. "C'est quoi, une identité de jeu, à part des mots ?", avait-il balayé dans L'Equipe (article payant) en 2017. 

Cette équipe née dans la douleur va prendre confiance lors d'une après-midi brûlante à Kazan, face à l'Argentine. Vous vous souvenez sans doute de la victoire 4-3, de la "frappe de bâtard" de Benjamin Pavard et des accélérations à 33 km/h de Kylian Mbappé au cœur de la lourde défense argentine. Peut-être moins de cette statistique : 4 tirs cadrés pour les Bleus, 4 buts. "Bien sûr que l'Argentine a changé beaucoup de choses, on y a gagné un capital confiance énorme", commente d'ailleurs Deschamps après la finale. On a rarement vu le sélectionneur aussi démonstratif qu'après ce succès face à l'équipe de Lionel Messi. Mais, là encore, ceux qui ont cru que la France allait lâcher les chevaux en phase finale en ont été pour leurs frais : "Heureusement qu'on a eu six jours entre ce match-là et le suivant contre l'Uruguay, parce qu'il fallait faire retomber ce sentiment d'euphorie, j'avais besoin de temps", reconnaît le sélectionneur.

La suite sera clinique, dans le style de "DD". Deux buts sur deux occasions face à l'Uruguay, un coup de pied arrêté face à la Belgique et même deux buts sur un seul tir face à la Croatie lors de la première période. "La Belgique est une équipe dominante. La Croatie est une équipe dominante. La France, elle, a gagné la Coupe du monde", résume en une tirade assassine le New Yorker (en anglais). "Les stars françaises sont plus rapides que vous, mais avant ça, elles sont plus futées que vous, plus méchantes, et elles se moquent de connaître votre conception de ce que devrait être le football."