Coupe du monde : comment les Bleus sont (presque) devenus des gendres idéaux

Depuis l'épisode Knysna, en 2010, l'équipe de France tente de reconquérir le cœur de l'opinion publique. Mission presque accomplie pour Deschamps et ses troupes ?

Olivier Giroud et son épouse, Jennifer, sur la plage de Barra da Tijuca, à Rio de Janeiro (Brésil), le 26 juin 2014.
Olivier Giroud et son épouse, Jennifer, sur la plage de Barra da Tijuca, à Rio de Janeiro (Brésil), le 26 juin 2014. (TAAMALLAH MEHDI / SIPA)

Les joueurs de l'équipe de France se sont-ils rabibochés avec leur public ? Les bons résultats des Bleus à la Coupe du monde, au Brésil, lors de la phase de poule semblent avoir réconcilié la sélection nationale avec les Français. Depuis la grève des joueurs à Knysna et le Mondial raté en Afrique du Sud, en 2010, les rapports s'étaient sensiblement dégradés. Laurent Blanc avait bien tenté de tourner cette triste page du football français à l'Euro 2012. En vain. L'affaire Nasri a réveillé les vieux démons de l'équipe de France. Jusqu'à la qualification miracle pour le Mondial, contre l'Ukraine (3-0), en novembre.

Ce soir-là, les Bleus sont allés chercher leur billet pour le Brésil au terme d'une remontée fantastique, après un match aller raté, dans un Stade de France à fond derrière son équipe. Depuis, Didier Deschamps et son staff mènent une opération de communication pour faire des joueurs, jadis vilipendés, de nouveaux gendres idéaux. Philippe Tournon, le chef de presse de la Fédération française de foot (FFF), gère d'une main de fer les relations avec les médias. Plus un mot de travers. Et les joueurs apprennent leur texte, comme aime à se moquer Yann Barthès dans des séquences du "Petit Journal" de Canal +.

Les dix commandements des Bleus

Dans le théâtre Pedro II, de Ribeirao Preto (Brésil), où se tiennent les conférences de presse, même Patrice Evra est sorti de son silence. Muet depuis Knysna, le capitaine des Bleus de l'époque a répondu aux journalistes. Didier Deschamps l'avait bien briefé, raconte BFMTV. Souris, fais-les rire, reste comme tu es. C'est-à-dire un drôle de personnage. Patrice Evra a parlé à la troisième personne du singulier, a balancé quelques "punchlines". Mission réussie. Celui qui représentait les grévistes – avec Ribéry, blessé au dos et absent – a retrouvé les bonnes grâces de la presse.

En 2013, la FFF a imposé une charte de bonne conduite, rappelle Le Parisien. Et les dix commandements des Bleus sont placardés, au format A4, à l'entrée du vestiaire. Parmi les règles élémentaires du joueur tricolore : "Etre professionnel et exemplaire. En tout lieu et en toute circonstance. Naturel, authentique, humble. Décontracté mais concentré." Et le document de conclure : "Vos comportements, vos attitudes et vos propos façonnent votre image relayée auprès du grand public par les médias, compagnons de route incontournables et indispensables. Par eux passe cette image, que vous renvoyez au pays tout entier : avec eux aussi, soyez pros."

"Je te rappelle, maman !"

Aussi assiste-t-on à une séquence comique dans le documentaire 40 jours dans le secret des Bleus, diffusé le 10 juin sur TMC. A la fin du match amical contre la Norvège, le 27 mai, Erwan Le Prévost, le manager de l'équipe de France, retourne chercher Rémy Cabella dans le bus pour qu'il se rende en zone mixte. Et le jeune joueur, au téléphone, de couper court à la discussion : "Maman, il va falloir que je te rappelle."

Le Prévost est un rouage majeur de la reconquête menée par Didier Deschamps. Hors du terrain, il s'occupe de tout. Le documentaire de TMC le montre à la manœuvre pour soigner la communication des Bleus. A Clairefontaine, avant le départ au Brésil, les joueurs tournent des spots promotionnels pour les émissions "The Voice" et "Danse avec les stars" sur TF1. "Il faut toucher un public qui ne s'intéresse pas forcément au foot", dit-il à la caméra. Comprenez : la ménagère de moins de 50 ans. L'équipe de France est un produit marketing comme un autre.

A la recherche de la proximité perdue

Du coup, les Bleus posent dans de beaux costumes sur-mesure pour Paris Match.  Quand Loïc Rémy porte un casque de musique autour du cou, le manager de l'équipe de France le rappelle à l'ordre. Philippe Tournon et Erwan Le Prévost veillent également à ce que toute l'équipe de France aille saluer les supporters après le coup de sifflet final. Il s'agit de cultiver l'image de joueurs abordables, sympas, bien sous tout rapport.

Twitter est l'outil parfait pour nouer une relation de proximité. Les footballeurs (pas que les Français) entretiennent un contact direct avec leurs fans. Didier Deschamps a autorisé ses troupes à s'exprimer sur le réseau social, à poster des selfies. Twitter permet aussi d'exhiber l'ambiance chaleureuse dans un groupe "qui vit bien". Tellement bien que cela en devient suspect. Contre la Jamaïque, en match amical, les célébrations de but collectives étaient-elles surjouées, à la demande du staff tricolore ? "Vous croyez que je joue avec les mecs avec un joystick !", s'agace Didier Deschamps, cité par Le Monde.

Pourtant, la question est légitime tant les clivages au sein de l'équipe ont constitué le cœur du problème en Afrique du Sud. "Qu'y a-t-il de commun entre, d’un côté, Hugo Lloris, fils de cadres supérieurs, issu des beaux quartiers niçois, hésitant à 12 ans entre le tennis et le foot, et de l’autre, Franck Ribéry ou Mamadou Sakho, avec des vies beaucoup plus cabossées, des drames familiaux, des conditions matérielles d’existence très difficiles ?", s'interroge le sociologue Stéphane Beaud, auteur d'Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus, contacté par francetv info. "Excepté le sport collectif, rares sont les espaces professionnels où des adultes si opposés socialement se côtoient ainsi au quotidien et durablement. Bien sûr, ces différences sociales sont aplanies, sinon gommées, quand la mécanique sportive tourne bien."

Le match de l'image

Pour des raisons d'état d'esprit, Didier Deschamps a, par exemple, décidé d'écarter Samir Nasri, pourtant champion d'Angleterre avec Manchester City. Un choix courageux. Voilà comment le sélectionneur de l'équipe de France, sous contrat jusqu'en 2016, a gagné le match de l'image. Une victoire grâce aux résultats sportifs, aussi. "Une équipe qui gagne est forcément aimée", explique-t-il. 

"Ce n'est pas qu'une question de résultats, c'est aussi une question de manière", abonde Joachim Barbier, auteur du livre Ce pays qui n'aime pas le footinterrogé par francetv info"Depuis le match contre l’Ukraine, disons qu’on s’ennuie moins que dans les années Domenech. Il y avait alors une négation du jeu, de l’envie, de la prise de risque.Didier Deschamps a permis l'éclosion d'une "'vraie' équipe, généreuse, solidaire, offensive, efficace", juge Stéphane Beaud. "Le public peut se reconnaître en elle, la réconciliation s’est faite sur cette base sportive qui tend à faire oublier le passé. On ne voit pas cette équipe perdre sans avoir 'tout donné'."

"Bankables"

Résultat, les Bleus ont de nouveau la cote. Selon un sondage Ifop, paru avant le début du Mondial, 60% des Français éprouvent de la sympathie pour cette équipe de France. Chez les amateurs de football, la popularité atteint les 88%. Après l'Euro 2012, seuls 20% des Français avaient une bonne opinion des Tricolores. Autre effet collatéral, les sponsors se frottent les mains : l'équipe est de nouveau "bankable", estime 20 Minutes. Vendredi 27 juin, Morgan Schneiderlin a estimé, en conférence de presse, que la Coupe du monde des Bleus était déjà "réussie au niveau de l'impact, de l'image que l'équipe a eue en France".

"Avant France-Ukraine, les Bleus jouaient vraiment avec la peur de mal faire, sans confiance, sans réel soutien du public. Depuis cette victoire inespérée, ils semblent beaucoup plus libérés, analyse le sociologue Stéphane Beaud. Longtemps critiqué, moqué et presque voué aux gémonies, Karim Benzema s’est métamorphosé : désormais, il marque but sur but, sourit, signe des autographes, parle aux journalistes." Sur et en dehors du terrain, les Bleus connaissent actuellement une spirale vertueuse. Et ce n'est peut-être pas pour rien que Didier Deschamps, en gagneur-né, a tout misé sur l'image.